DE MADAME DE MAINTENON A MADAME
lui témoigner pendaut qu'elle avoit été malade. A ce mot, MadHioe, qui se croyoit bien assurée, se récrie, proteste, qu'excepté le fait de son fils elle n'a jamais rien dit ni fait qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications. Comme elle y insistoit le plus, Mme de Maintenon tire une lettre de sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connoissoit l'écriture. C'étoit une lettre de sa main à sa tante la duchesse d'Hanovre, à qui elle écrivoittous les ordinaires, où après des nouvelles de cour elle lui disoit en propres termes : qu'on ne savoit plus que dire du commerce du roi et de Mme de Maintenon, si c'étoit mariage ou concubinage ; et de là tomboit sur les affaires dit dehors et sur celles du dedans , et s'étendoit sur la misère du royaume qu'elle disoit ne s'en pouvoir relever. La poste l'avoit ouverte , comme elle les ouvroit et les ouvre encore presque toutes , et l'avoit trouvée trop forte pour se contenter à l'ordinaire d'en donner un extrait, et l'avoit envoyée au roi en original. On peut penser si , à cet aspect et à cette lecture. Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette lettre , et en pays étranger ; enfin Mme de Ventadour à verbiager pour laisser à Madame le temps de respirer et de se remettre assez pour dire quelque chose. Sa meilleure excuse fut l'aveu de ce qu'elle ne pouvoit nier , des pardons , des repentirs , des prières , des promesses.
Quand tout cela fut épuisé . Mme de Maintenon la supplia de trouver bon qu'après s'être acquittée de la commission que le roi lui avoit donnée, eDe pût aussi lui dire un mot d'elle-même, et lui faire ses plaintes de ce que , après l'honneur qu'elle lui avoit fait autrefois de vouloir bien désirer son amitié et de lui jurer la sienne, elle avoit entièrement changé depuis plusieurs années. Madame crut avoir beau champ. Elle répondit qu'elle étoit d'autant plus aise de cet éclaircissement, que c'étoit à elle à se plaindre du changement de Mme de Maintenon , qui tout d'un coup l'avoit laissée et abandonnée et forcée de l'abandonner à la fin aussi, après avoir longtemps essayé de la faire vivre avec elle comme elles avoient vécu auparavant. A cette seconde reprise, Mme de Maintenon se donna le plaisir de la laisser enfiler comme à l'autre les plaintes et de plus les regrets et les reproches , après quoi elle avoua à Madame qu'il étoit vrai que c'étoit elle qui la première s'étoit retirée d'elle, et qui n'avoit ose s'en rapprocher, que .ses raisons étoient telles qu'elle n'avoit pu moins que d'avoir cette conduite : et par ce propos fit redoubler les plaintes de Madame , et son empressement de savoir quelles pouvoient être ses raisons- Alors Mmede Mainlenon lui dit que c'étoit un secret qui jusqu'alors n'étoit jamais sorti de sa bouche, quoiqu'elle en fût en liberté depuis dix ans qu'éloi' morte celle qui le lui avoit confié sur sa parole de n'en parler à perionne , et de là raconte à Madame mille choses plus offensantes les unes |ue les autres qu'elle rvoit dites d'elle à Mme la Dauphine , lorsqu'elle »toit mal avec cette dernière . qui dans leur raccommodement les lui voit redites de mot à mot. A ce second coup de foudre Madame deneura comme une statue. Il y eut quelques moments de silence.
222 TRAITEMENT DE M. LE DUC DE CHARTRES. [170iJ
Mme de Ventadour fit son même personnage pour laisser reprendre les esprits à Madame, qui ne sut faire que comme l'autre fois, c'est-à-dire qu'elle pleura, cria: et pour fin demanda pardon , avoua, puis repentirs et supplications. Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps, la laissant s'engouer de parler, de pleurer et lui prendre les mains. C'étoil une terrible humiliation pour une si rogue et fière Allemande. A la fin. Mme de Maintetion se laissa toucher, comme elle l'avoit bien résolu, après avoir pris toute sa vengeance. Elles s'embrassèrent, elles se promirent oubli parfait et amitié nouvelle. Mme de Ventadour se mit à en pleurer de joie, et le sceau de la réconciliation fut la promesse de celle du roi, et qu'il ne lui diroit pas un mot des deux matières qu'elles venoient de traiter, ce qui plus que tout soulagea Madame. Tout se sait enfin dans les cours . et si je me suis peut-être un peu étendu sur ces anecdotes, c'est que je les ai sues d'original ei qu'elles m'ont paru très-curieuses.
Le roi qui n'ignoroit ni la visite de Mme de Maintenon à Madame, m ce qu'il s'y devoit traiter, donna quelque temps à cette dernière de se remettre, puis alla le même jour chez elle ouvrir en sa présence, et de M. le duc de Ciiai-lres, ie testament de Monsieur, où se trouvèrent le chancelier et son fils comme secrétaires d'Étal de la maison du roi, et Terat, chancelier de Monsieur. Ce testament éloit de 1690,simpie et sai^e. et nommoit pour exécuteur celui qui se trouveroit premier président du parlement de Paris le jour de son ouverture. Le roi tint la parole de Mme de Maintenon, il ne parla de rien, et fit beaucoup d'amitiés à Mme et à M. le duc de Chartres qui fut. et le terme n'est pas trop fort, prodigieusement bien traité.
Le roi lui donna, outre les pensions qu'il avoit et qu'il conser\'a . toutes celles qu'avoit Monsieur , ce qui fit six cent cinquante mille livres ; en sorte qu'avec son apanage et ses autres biens. Madame payée de son douaire et de toutes ses reprises, il lui restoit \in million huit cent mille livres de rente avec le Palais-Royal, en sus Saint-Cloud et ses autres maisons. Il eut, ce qui ne s'étoit jamais vu qu'aux fils de France, des gardes et des Suisses, les mêmes qu'avoit Monsieur, sa salle des gardes dans le corps da château de Versailles où étoit celle de Monsieur, un chancelier , un procureur général , au nom duquel il plaideroit et non au sien propre, et la nomination de tous les bénéfices de son apanage excepté les évêchés, c'est-à-dire que tout ce qu'avoit Monsieur lui fut conservé en entier. En gardant ses régiments de cavalerie et d'infanterie, il eut aussi ceux qu'avoit Monsieur , et ses compagnies de gens d'armes et de chevau-légers , et il prit le nom de duc d'Orléans. Des honneurs si grands et si inouïs, et plus de cent mille écus de pension au delà de celles de Monsieur, furent uniquement dus à la considération de son mariage, aux reproches de Monsieur si récents qu'il n'en auroit que la honte et rien de plus . et à la peine que ressentit le roi de la situation où lui et Monsieur étoient ensemble, qui avoit pu avancer sa mort. On s'accoutume à tout: mais d'abord ce prodigieux traitement surprit infiniment. Les princes du sang en furent extrêmement mortifiés. Pour les coosolar , le roi inoontintat après dooa» à M. le Priace \o\xs
[itOI] veuvage étrange de madame. 223
les avantages pour lui et pour sa maison, sa vie ilurant, âe premier prince du sang, comme M. son père les avoit, et augmenta de dix mille écus sa pension, qui étoit de quarante, pour qu'il en eût cinquante, qui est celle de premier prince du sang. M. de Chartres avoit Hit cela ^u vivant do Monsieur, quoique petit-fils de France, raai;^ evenu fort au-dessus par toul ce qui lui fut doniié à la mort de Monteur. M. le Prince en profita. Les pensions de Madame et de la nouvelle ducliesse d'Orléans furent augmentées. Après qu'elles eurent reçu les visites et les ambassadeurs , et que les quarante jours furent passés . pendant lesquels le roi visita souvent Madame, elle alla chez lui, chez les fils de France, chez Mme la duchesse de Bourgogne, qui l'avoient, excepté le roi, été tous voir en grand manteau et en mante, et à Saint- Germain en grand habit de veuve, après quoi elle eut permission de souper tous les soirs en public avec le roi à l'ordinaire, d'être de tous les Marlys et de paroître partout sans mante, sans voile, sans bandeau, qui, à ce qu'elle disoil, lui faisoit mal à la tète. Pour le reste de cet équipage lugubre, le roi le supprima pour ne point voir tous les jours des objets si tristes. Il ne laissa pas de paroître fort étrange de voir Madame en public, et même à la messe de Monseigneur en musique, à côté de lui, où etoit toute la cour, enfin partout en tourière de filles de Sainte-Marie à leur croix près, sous prétexte qu'étant avec le roi et chez lui elle étoit en famille. Ainsi il ne fut pas question un instant de couvent ni de Montargis , et elle garda à Versailles l'appartement de Mon.sieur avec le sien. Il n'y eut donc que la chasse de retranchée pour un temps et les spectacles; encore le roi la fit-il venir souvent chez Mme de Mainienon l'hiver suivant, où on jouoit devant lui des comédies avec de la musique, et toujours sous prétexte de famille, et là de particulier. Le roi lui permit d'ajouter à ses dames, mais sans nom, pour être seulement de sa suite, la maréchale de Clérembault et la comtesse de Beuvron. qu'elle aimoit fort. Monsieur avoit cliassé l'une et l'autre du Palais-Royal; la première étant gouvernante de ses filles, à la place de laquelle il mit la maréchale de Grancey, et Mme de Mare, sa fille, dans la suite. L'autre étoit veuve d'un capitaine de ses gardes, frère du marquis de Beuvron et de la duchesse d'Arpajon. Madame leur donna quatre mille livres de pension à chacune, et le roi deux logements à Versailles auprès de celui de Madame , et les mena toujours depuis toutes deux à Marly, ce qui fut réglé une fois pour toutes. Avant cela, elle voyoit peu la maréchale de Clérembault, que Monsieur haïssoit, et point du tout la comtesse de Beuvron, qu'il haïssoit encore davantage pour des tracasseries et des intrigues du Palais-Royal. Très-rarement elle la voyoit dans quelque intérieur de couvent à Paris en cachette : mais à découvert elle lui écrivoit tous les jours de sa vie par un page qu'elle lui envoyoit de quelque lieu où elle fût. Le roi drapa six :i.;iis et fit tous les frais de la superbe pompe funèbre. Le lundi, 13 juin, toute la cour parut en long manteau devant le roi. Monseigneur, qui étoit venu le matin de Meudon. quitta le sien seulement pour le conseil, au sortir duquel il alla à Saint-Cloud en long manteau donner l'eau bénite avec tous les princes du sang , et M. de