POSITION DE VAUDEMONT
en bon courtisan , n'ignoroit pas les appuis de Vaudemont en notre cour , et prévenu par lui au point qu'il le fut en tout , ne chercha qu'à lui plaire et à le servir pour s'accréditer en Italie . et y faire un grand saut de fortune par les amis de Vaudemont à la cour , qui . sûr de lui , l'auroit mieux aimé que tout autre pour commander notre armée. C'eût bien été en effet la rapide fortune de l'un, et toute l'aisance de l'autre, qui l'auroit mené comme un enfant avec un bandeau sur les yeux. Louvois, dont il avoit été fort accusé d'être un des rapporteurs, et auquel il s'étoit servilement attaché, l' avoit mené vite et fait faire chevalier de l'ordre en 1688 , quoique jeune et seulement maréchal de camp. Il savoit ce que valoit la protection des ministres et des gens en grand crédit . et s'y savoit ployer avec une basse souplesse. Il avoit donc fort courtisé Ghamillart. qui par sa décoration de la paix de Savoie et du mariage de Mme la duchesse de Bourgogne , et les accès de sa charge, y avoit assez répondu pour faire tout espérer à Tessé.
Ce ne fut donc pas merveille s'il vit avec désespoir arriver un maître en Italie, quelque obligation qu'il lui eût du traité de Turin, de sa charge qui en fut une suite , et de tout ce qui en résulta pour lui d'avantageux; et s'il résolut de s'en défaire pour tâcher à lui succéder, en lui faisant toutes les niches possibles pour le décréditer et faire avorter toutes ses entreprises. Il y fut d'autant plus encouragé qu'il sentoit avoir affaire à un homme qui n'avoit d'appui ni d'industrie que sa capacité , et dont la vertu et la simplicité étoient entièrement éloignées de toute intrigue et de tout manège pour se soutenir ; homme de peu , d'ime robe toute nouvelle , qui . avec beaucoup d'esprit . de sagesse , de lumière et de savoir . étoit peu agréable dans le commandement , parce qu'il étoit sec. sévère, laconique, qu'il étoit exact sur la discipline, qu'il se communiquoit peu , et que , désintéressé pour lui , il tenoit la main au bon ordre sans craindre personne, d'ailleurs, ni filles, ni vin, ni jeu, et, partant, fort difficile à prendre. Vaudemont ne fut pas longtemps à s'apercevoir du chagrin de Tessé. qu'il flatta tant qu'il put sans se commettre avec Catinat . qu'il reçut avec tous les honneurs et toutes les grâces imaginables , mais qui en savoit trop pour lui , et dont . pour d'autres raisons que Tessé , il n'avoit pas moins d'envie que lui de se défaire-
Le prince Eugène commandoit l'armée de l'empereur en Italie . et les deux premiers généraux après lui . par leur rang de guerre , étoient le fils unique de Vaudemont et Commercy , fils de sa sœur de Lislebonne. La moindre réflexion auroit engagé à tenir les yeux b>"M ouverts sur la conduite du père . et la moindre suite d'application auroit bientôt découvert quelle elle étoit , et combien plus que suspecte. Catir^t la démêla bientôt. Il ne put jamais rien résoudre avec lui que les en?lemis n'en fussent incontinent avertis , en sorte qu'il ne sortit jamais aucun parti qu'il ne fût rencontré par un des ennemis plus fort du double , jusque-là même que cela étoit grossier.
Catinat s'en plaignoit souvent; il le mandoit à la cour, mais sans oser conclure. Il n'y étoit soutenu de personne . et Vaudemont y avoit tout pour lui. Il captoit nos officiers généraux par une politesse, une magnificence, et surtout car d'abondantes subsistances; tout l'utile,
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tout l'agréable venoit de son côté ; tout le sec , toute l'exactitude venoit du maréchal. Il ne faut pas demander qui des deux avoit les volontés et les cœurs. L'état deVaudemont, qui ne pouvoit se soutenir, ni guère se tenir à cheval, et les prétextes d'être à Milan ou ailleurs à donner des ordres, le délivroient de beaucoup de cas embarrassants vis-à-vis d'un général aussi éclairé que Catinat. et par des subalternes affidés de ses troupes les avis mouchoient à Gommercy et à son fils. Avec de si cruelles entraves , Tessé , qui , bien qu'à son grand regret roulant avec les lieutenants généraux, étoit pourtant dans l'armée avec une distinction fort soutenue, ei qui avoit dès l'arrivée de Catinat rompu lance contre lui , excitoit les plaintes de tous les contre-temps qui ne cessoient point , et finement appuyé de Vaudemont bandoit tout contre lui , et mandoit à la cour tout ce qu'il croyoit pouvoir lui nuire davantage. Vaudemont, de concert, écrivoit des demi -mots en homme modeste qui tâte le pavé , qui ménage un général qu'il voudroit qui n'eût point de tort , et qui en fait penser cent fois davantage , et il se ménageoit làdessus avec tant de sobriété et d'adresse qu'il s'en attiroit les reproches qu'il désiroit pour s'expliquer davantage et avoir plus de confiance. Avec tant et de telles contradictions tout étoit impossible à Catinat, qui voyoit de reste ce qu'il y avoit à faire, et qui ne pouvoit venir à bout de rien.
Avec ces beaux manèges ils donnèrent le temps aux Impériaux . d'abord fort foibles et fort reculés , de grossir . d'avancer peu à peu . et de passer toutes les rivières sans obstacle, de nous approcher, et, avertis de tout comme ils l'étoient de point en point, de venir le 9 juillet attaquer Saint-Frémont logé i Carpi , entre l'Adige et le Pô , avec cinq régiments de cavalerie et de dragons. Le prince Eugène y amena de l'infanterie , du canon et le triple de cavalerie . sans qu'on en eût le moindre avis, et tomba brusquement sur ce quartier. Tesse, qui n'en étoit pas éloigné . avec quelques dragons , accourut au bruit. Le prince Eugène , qui comptoit enlever cela d'emblée , y trouva une résistance sur laquelle il ne comptoit pas, et qui fut belle et longue: mais il fallut enfin céder au nombre et se retirer. Ce fut en si bon ordre que la retraite ne fut pas inquiétée. On y perdit beaucoup de monde , et de gens de marque : le dernier fils du duc de Ghevreuse, colonel de dragons, et du Cambout, brigadier de dragons, parent du duc de Goislin, bon officier et fort galant homme. Tel fut notre début en Italie, dont tout* la faute fut imputée à Catinat , en quoi Vaudemont . en pinçant seulement la matière, et Tessé, à pleine écritoire, ne s'épargnèrent pas'.
Le roi, piqué de ces désavantageuses prémices, et «ontinuellement prévenu contre un général modeste et sans défenseurs , manda au maréchal de Villeroy, qui étoit sur la Moselle, départir sans dire mot, aussitôt son courrier reçu , et de venir recevoir ses ordres , tellement qu'il arriva à Marly , où tout le monde se frotta les yeux en le voyant
4 . On trouver» des extraits des lettres de Tessé i Chamillart contre Catinat dans l'ouvrage intitulé : Mémoires militaires relatifs a la succession d'Espagne, t. i", p. 59< et suivanies. Cet ouvrage fait partie de la collection des DocunmUt inédits relatifs à l'histoire cU France.