DIRECTEURS DES FINANCES
rien Breteuil . conseiller d'État, fui supprimée en lui donnant pourtant cinquante mille écus; il ne laissa pas d'en être bien fâché. Ainsi il n'en demeura que quatre , qui de garçons du contrôleur général qu'ils étoient le devinrent des directeurs chez qui il leur fallut aller porter le portefeuille, dont Caumarlin pensa enrager, lui qui avoit espéré d'être contrôleur général après Pontchartrain, et qui sous lui étoit le seul maître des finances; mais à force de bonne chère, de bonne compagnie et de faire le grand seigneur, il s'étoit mis hofs d'étnt de se passer de sa charge, de sorte qu'il fallut en boire le calice. Pelletier de Sousy eut le choix d'une des deux places de directeur en supprimant sa charge d'intendant des finances, mais en homme sage, qui étoit conseiller d'Etat, et qui étoit devenu une manière de tiercelet de ministre par son emploi de directeur général des fortifications qui le faisoit travailler seul avec le roi une fois toutes les semaines, et qui lui donnoit un logement à Versailles et à Marly tous les voyages , avec la di. tinction de n'avoir plus de manteau, mais seulement le rabat et la canne, il aima mieux quitter sa charge d'intendant des finances et la donner à son fils qui, par ce début à l'âge de vingt-cinq ans, fut en chemin d'aller à tout, comme il lui est arrivé dans la suite.
Le roi d'Espagne qui se préparoit au voyage d'Aragon et de Catalogne pour y prêter et y recevoir les serments accoutumés aux avènements à la couronne d'Espagne , reçut en cérémonie le collier de l'ordre de la Toison des mains du duc de Monteléon. le plus ancien chevalier de cet ordre qui se trouvât lors en Espagne , et tout de suite y nomma M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans, à qui quelque temps après le roi le donna par commission du roi son petit-fils. La cérémonie s'en fit à la messe, en la même façon ei en même temps que les évèques nouvellement sacrés y prêtent au roi leur serment de fidélité. Torcy y fit la fonction de chancelier de la Toison. Comme il n'y avoit ici aucun chevalier de cet ordre , il n'y eut point de parrains , et les grands habits de céré monie qui appartiennent à l'ordre et non aux chevaliers . étant demeurés en Flandre, ils ne se portoient point en Espagne, où on recevoit et puis on portoit le collier sur ses habits ordinaires . ce qui fit que ces deux princes le reçurent de même de la main du roi.
M. d'Harcourt un peu rétabli, mais hors d'état de supporter aucune fatigue ni aucun travail . obtint son rappel. Marsin ' . qui servoii sous le maréchal Câlinât et qui étoit en Italie, fut choisi pour l'aller relever eu la même qualité. C'étoit un très- petit homme, vif, sémillant, ambitieux, bas complimenteur sans fin. babillard de même, dévot pourtant, et qui par là avoit plu à Charost avec qui il avoit fort servi en Flandre, s'étoit fait son ami . et par lui s'étoit fait goûter à M. de Cambrai et aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Il ne manquoit ni d'esprit ni de manège, n« laissoit pas. malgré ce flux de bouche, d'être de bonne comp gnieef 'être mêlé à l'armée avec la meilleure, et toujours bien avec le ij.;néral sOas qui il servoit. Tout cela le fil choisir pour cette ambassade iort au-
i. Sàîrtt-Sirhon écrit tflnlt'it Marclnn, tantél Màrsin: nous avons suivi, pour <^ noib,' M rèrtne ordinalremeal adoptée.
232 MARSm AMBASSADEUR KW ESPAGNE. [1701]
(]e?sus de sa capacité et de son maintien. Il étoit pauvre et fils de ce Marsin qui a tant fait parler de lui dans le parti de M. le Prince , et à qui son mérite militaire et son manège entre les diverses factions valurent enfin la Jarretière de Charles II , au scandale universel , parce que c'étoit un Liégeois de très-peu de chose. C'étoit en 1658 qu'il commandoit l'armée d'Espagne aux Pays-Bas, et que l'empereur le fit aussi comte de l'empire. Il eut des gouvernements et des établissements q^^i lui firent épouser une Balzac-Entragues , cousine germaine de la marquise de Verneuil qui devint héritière, mais dont le fils, qui est celui dont je parle , n'en fut pas plus riche : aussi étoit-ce un panier percé. Il rendit compte au roi assez au long des affaires militaires d'Italie. Il eut les mêmes appointements et traitements pécuniaires qu'Harcourt : le roi voulut même qu'il eût en tout un équipage et une maison pareille , lui dit de les commander, et paya tout. Aussi Marsin n'étoit-il pas en état d'y fournir. Je l'avois fort connu à l'armée et à la cour , et il venoit souvent chez moi; Charost aussi, qui étoit intimement de mes amis, avoit fait cette liaison entre nous, et Marsin l'avoit fort désirée et la cultivoit soigneusement à cause de la mienne, si intime avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse , laquelle n'étoit plus ignorée de personne , mais non encore sue au point d'intimité où elle étoit déjà, et de confiance qui , de leur part , commençoit à poindre.
Dès que le bagage de Marsin fut prêt, et il le fut bientôt, parce que le roi payoit, on le fit partir d'autant plus vite que le Portugal se joignit alors à l'Espagne, et que M. de Savoie signa le traité du mariage de sa fille avec le roi d'Espagne, et celui de la jonction de ses troupes avec les nôtres et celles d'Espagne en Italie qu'il devoit commander en chef, avec Catinat sous lui pour les nôtres, et Vaudemont pour les espagnoles.
Je m'aperçois qu'en parlant de la Toison de M. le duc de Berry et de M. le duc d'Orléans, j'ai oublié une chose importante. Le testament du roi d'Espagne en faveur de la postérité de la reine sa sœur , épouse du roi , n' avoit point , à son défaut , rappelé celle de la reine sa tante , mère du roi , mais au contraire M. de Savoie et sa postérité , plus éloignée que celle de la reine mère. Monsieur et M. le duc d'Orléans firent donc leurs protestations contre cette disposition seconde , et Louville vers ce tempsci les fit enregistrer au conseil de Castille. C'est ce qui fit désirer .\ M. le duc d'Orléans d'avoir la Toison eu même temps que M. le duc u*, Berry , comme étant de droit appelé par sa ligne . du chef de la reine sa grand'mère , à la couronne d'Espagne au défaut de toute celle de la feue reine, épouse du roi. Retournons maintenant en Italie.
Pour bien entendre ce qui s'y passoit dès lors et tout ce qui y arriva depuis, il en faut expliquer les ressorts et les manèges qui de l'un à l'autre s'étendirent bien au delà dans la suite , et mirent l'État à deux doigts de sa perte. Il faut se souvenir de ce qui a été dit de la fortune et du caractère de Chamillart, et ajouter que jamais ministre n'a ete si avant, non dans l'esprit du roi par l'estime de sa capacité, mais dans son cœur par un goût que, dès les premiers temps du billard, il avoit pris pour lui, qu'il lui avoit continuellement marqué depuis par toutes les distinctions , les avancements et les privauces qu'il lui pouvoit don-
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ner , qu'il combla par les deux emplois des finances et de la guerre dont il l'accabla , et qui s'augmentoit tous les jours par les aveux de Chamillart au roi de son ignorance sur bien des choses, et par le petit et l'orgueilleux plaisir dans lequel le roi se baignoit de former, d'instruire et de conduire son ministre en deux fonctions si principales. Mme de Maintenon n'avoit pas moins de tendresse pour lui , car c'est de ce nom que cette affection se doit appeler. Sa dépendance parfaite d'elle la charmoit , et son amitié pour lui plaisoit extrêmement au roi. Un ministre dans cette position est tout-puissant : cette position étoit visible ; ' il n'y avoit personne qui ne se jetât bassement à lui. Ses lumières, des ' plus courtes, étoient abandonnées à elles-mêmes par sa famille tella que je l'ai représentée, et se trouvoient incapables d'un bon discernement. Il se livra à ses anciens amis, à ceux qui l'avoient produit à la cour, et aux personnes qu'il estima avoir une considération et un éclal qui méritoit d'être ménagé.
Matignon étoit des premiers : il avoit vu son père intendant de Gaea et lui de Rouen; il avoit été leur ami et, tout Normand très-intéressé qu'il étoit, il avoit fait l'amitié à celui-ci de lui céder la mouvance d'une terre qui relevoit de Torigny. Cela avoit tellement gagné le cœur à Chamillart qu'il ne l'oublia jamais, que Matignon eut tout pouvoir sur lui dans tout le cours de son ministère , et qu'il en tira des millions , lui et Marsan son beau-frère et son ami intime, qu'il lui produisit, et qui par ses bassesses se le dévoua. Aussi M. le Grand son frère, qui aimnit fort Chamillart, qui étoit un de ceux qui l'avoient produit au billard , et pour qui Chamillart avoit la plus grande et la plus respectueuse déférence , appeloit publiquement son frère de Marsan le chevalier de La Proustière , et lui tomboit rudement dessus pour la cour indigne mais très-utile qu'il faisoit à Chamillart.
Des seconds étoient le même M. le Grand et le maréchal de Villeroy , dont le grand air de faveur et celui d'autorité qu'ils prirent aisément sur lui, et ces manières de supériorité qu'ils usurpoient à la cour, lui imposoient et l'étourdissoient ; et il leur étoit d'autant plus soumis que ce n'étoit pas pour de l'argent comme les deux autres. Par ceux-là il se trouva peu à peu lié avec la duchesse de Ventadour , amie intime et de tout temps quelque chose de plus du maréchal de Villeroy, et trèsunie aussi par là avec M. le Grand. De là résulta une autre liaison qui devint bientôt après directe et la plus intime ; ce fut celle de Mlle de Lislebonne et de sa sœur Mme d'Espinoy, qui n'étoient ensemble qu'un cœur, qu'une âme et qu'un esprit. La dernière étoit une personne douce, belle, qui n'avoit d'esprit que ce qu'il lui en falloit pour aller à ses fins , mais qui l'avoit au dernier point , et qui jamais ne faisoit rien que par vues -, d'ailleurs naturellement bonne , obligeante et polie. L'autre avoit tout l'esprit , tout le sens et toutes les sortes de vues qu'il est possible; élevée à cela par sa mère . et conduite par le chevalier de Lorraine , avec lequel elle étoit si anciennement et si étroitement unie qu'on les croyoit secrètement mariés. On a vu en plus d un endroit de ces Mémoires quel homme c'étoit que ce Lorrain, qui. du temps des Guise, eût tenu un grand coin parmi eux. Mlle de Lislebonne ne lui
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éloit pas inférieure, et sou.s un e.xiérie :! ffoiJ . indolent, paiésseuî. négligé , intériearemenl dédaigneux , brûloit de la plus vaste anibitiûn avec une hauteur démesurée, mais qu'elle cachoJt sous une politesse distinguée, et qu'elle ne laissoitse déployer qu'à propos.
Sur ces deux sœurs étoient les yeux de ioute la cour. Le désordre dé? affaires et de la conduite de leur père, frère du feu duc d'Elbœuf . avoit tellement renversé leur marmite, que très-souvent elles n'avoiént pas à dîner chez el'es. M. de Louvois leur donnoit noblement de l'argent que la nécessité leur faisoit accepter. Cette même nécessité les mit à faire leur cour à Mme la princesse de Coati . d'avec qui Monseigneur ne bougeoit alors: elle s'en trouva honorée, elle les attira fort chez elle, les logea , les nourrit à la cour . les combla de présents , leur procura tous les agréments qu'elle put, que toutes trois surent bien suivre et faire valoir. Monseigneur les prit toutes trois en affection, puis en confiance; elles ne bougèrent plus de la cour, et comme compagnie de Monseigneur, furent lie tous les Marlys , et eurent toutes sortes de distinctions. La mère, âgée et rétirée de tout cela avec bienséance, ne laissoit pas de tenir le timon de loin, et rarement venoit voir Monseigneur, pour qui c'êtoit une fêté. Tous les malins il alloit prendre du chocolat chez Mlle de Lislebonne. Là se ruoient les bon^^ coups: c'éloità cette heufè-là un sanctuaire où il ne pénétroit personne que Mme d'Espinoy. Toutes dèax étoient les dépositaires de son âme , et les confidentes de son affection pour MlleChoin, qu'elles n'avoiént eu garde d'abandonner, lorsqu'elle fut chasée de la cour, et sur qui elles pouvoient tout. A Meudon elles étoient les reines : tout ce qui étoit la cour de Monseicneur la leur faisoit presque avec le même respect qu'à lui; ses équipages et son domestique particulier étoient à leurs ordres. Jamais Mlle de Lislebonne n'a appelé du Mont monsieur , qui étoit l'écuyer confident de Monseigneur et pour ses plaisirs et pour ses dépenses et pour iies équipages, et l'appeloit d'un bout à l'autre d'une chambre à Meulon , où Monseigneur et toute sa cour étoit, pour lui donner sesordi-es, i'.iomme elle eût fait à son écuyer à elle; et l'autre, avec qui tout le : aonde jusqu'aux princes du sang comptoit à Meudon . accouroit et { béissoit avec un air de respect, plus qu'il ne faisoit à Monseigneur, i vec lequel il avoit des manières plus libres; et les particuliers, longt imps si secrets de Monseigneur et de Mlle Choîn , n'eurent dans ces premiers temps pour tiers que ces deux sœurs. Personne ne doutoit donc qu'elles ne gouvernassent après la mort du roi . qui lui-même les traitoit avec une distinction et une considération la plus marquée, et Mme de Maintenon les ménageoit fort.
Un plus habile homme que Chamillart eïlt été ébloui de cet éclat. Le maréchal de 'Villeroy, si lié avec M. le Grand, et encore plus intimement, s'il se pouvoil, avec le chevalier de Lorraine, l'étoit extrêmement avec elles. Par lui, elles furent bien aises de ranger Chamillart èous leur empire, et lui désira fort de pouvoir compter sur elles, d'autant qu'elles étoient sûres. Ils avoient tous leurs raisons : celles de Chamillart se voient par les choses mêmes qui viennent d'être expliquées; celles des deux sœurs, outre la faveur de Chamillart, étoient de
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servir par lui Vaudemont, frère de leur mère, dans les rapports continuels que la guerre d'Italie alloit leur donner. Le maréchal de Villet-oy donc, tout à elles, Si cette union avec Chamillart, et ce qui n'étoilque la même chose, par une suite nécessaire, celle de Vaudemont que Vil leroy i^voit vu autrefois à la cour, qui s'étoit fait un honneur de bel air et de galanterie de se piquer d'être de ses amis, qui, malgré leuréloignement d'attachement et de lieux, s'en étoit toujours piqué, et qui ètoit entretenu dans cette fantaisie par ses nièces qui . dans la faveur et les emplois où étoit Villeroy, le regardoient avec raison comme pouvant être fort utile à leur oncle. De M. de Vendôme qui tint un si grand coin dans cette cabale, j'en parlerai en son temps, et cabale d'autant plus dangereuse, que jamais le maréchal ni Chamillart, presque aussi courts l'un que l'autre, ne s'en aperçurent. Ces liaisons étoieat déjà faites avant la mort du roi d'Espagne; cette époque ne fît que les resserrer et y faire entrer Vaudemont de l'éloignemènt où il étoit, qui, dans la place qu'il occupoit. sut bientôt seconder ses nièces, et sous leur direction y entrer directement par le commerce nécessaire de lettres et d'affaires avec le ministre de France, qui disposoit, avec toute la confiance et le goût du roi , de tout ce qui regardoit la guerre et les finances. Voilà pour la cour; voici pour l'Italie :
Vaudemont, fils bâtard de ce Charles IV, duc de Lorraine, si connu par ce tissu de perfidies qui le rendirent odieux à toutes les puissances, qui lui fit passer une vie si misérable et si errante , qui le dépouillèrent, et lui coûtèrent la prison en Espagne, étoit. avec plus de conduite, de prudence et de jugement, le très-digne fils d'un tel père. J'ai assez parlé de lui plus haut pour l'avoir ait connoîire; il ne s'agit plus ici que de le suivre dans ce grand emploi de gouverneur et de capitaine général du Milanois, qu'il de voit à l'amitié intime du roi Guillaume, et par lui à la poursuite ardente que l'empereur en avoit faite en Espagne. Avec un tel engagement de toute sa vie acquis par les propos les plus indécents sur le roi, qui le firent chasser de Rome. comm« je l'ai raconté, et fils et frère bâtard de deux souverains toute leur vie dépouillés par la France, il étoit difficile qu'il changeât d'inclination. Pour se conserver dans ce grand emploi et si lucratif, lui lils de la fortune, sans biens, sans être, sans établissement que Ce qu'elle lui donnoit, il s'étoit soumis aux ordres d'Espagne . en iaisant proclamer Philippe V duc de Milan . avec toutes les grâces qu'il y sut mettre pour en tirer le gré qui lui étoit nécessaire pour sa conservation et sa considération dans son emploi ; en quoi il fut merveilleusement secondé par l'art et les amis de ses nièces . les Lorrains, Villeroy, les dames. Monseigneur et Chamillart, qui ei: engouèrent tellement le roi, qu'il ne se souvint plus de rien de ce qui s'étoit passé jusque-là, et qu'il se coifia de cette pensée que le roi son petit-fils devbit le Milanois à Vaudemont.
Ancré de la sorte , il n'oublia rien , comme je l'ai déjà remarqué , pour s'attacher Tessé comme l'homme de confiance que notre cour lui eavoyoïl pour concerter avec lui tout ce qui regardoit lè militaire, et à qui, à force d'honneurs et d'apparente confiance, il tourna la tète. Tessé, court de génie, de vues, d'esprit, non pas d'ambition, et qui,