‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 222 sur 348 · COMPARAISON DE L'EXTÉRIEUR DES DEUX DIGNITÉS · texte numérisé non relu

COMPARAISON DE L'EXTÉRIEUR DES DEUX DIGNITÉS

douter de la différence que cela met encore entre la dignité de nos duc? et celle des grands d'Espagne?

Enfin la vénalité de la grandesse, non entre particuliers, mais du roi à eux, qui l'a quelquefois vendue, depuis Philippe II, sous tous les .cignes, et vendue sans voile et sans mystère. Quelque rares qu'en soient les exemples, ils sont, et encore une fois il y en a, et de tous les rois, depuis Philippe II; la dignité des ducs a ignoré jusqu'à vos jours cette manière d'y arriver , qui est commune aux plus petites charges.

li résulte donc de toutes ces différences si essentielles , que la dignité de grand d'Espagne, pour éclatante qu'elle soit, ne peut être comparée avec celle de nos ducs, et beaucoup moins encore [avec] celle des pairs de France , avec lesquels les grands d'Espagne n'ont aucune similitude, sont sans fonction, sans avis, sans conseil, sans jugement, sans faire essentiellement partie de l'État plus que les autres vassaux immédiats . et sont sans serment et sans foi et hommage pour cause de leur dignité. Il est donc conséquent que ce n'est à aucun d'eux à se trouver blessé de la parité convenue , entre le feu roi et le roi son petit-fils, des ducs de France et des grands d'Espagne, et que les ducs d'Arcos et de Baiios y ont été très-mal fondés , et y ont très-peu entendu l'intérêt de leur dignité.

Ce fond des deux premières dignités de France et d'Espagne examiné . il faut venir à leur extérieur.

Si on est ébloui de certaines choses que les grands d'Espagne ontcor:servées par la sage politique de leurs rois, et que les nôtres ont laissé peu à peu obscurcir dans les ducs, il se trouvera que ceux-ci ont eu les mêmes avantages , qu'ils les ont presque tous conservés jusque vers le milieu du dernier règne, et qu'il y en a d'autres où la dignité des ducs est plus ménagée que ne l'est celle des grands.

Deux choses . l'une au dehors , l'autre au dedans , [font] briller la dignité de grand d'Espagne beaucoup plus que celle des ducs de France. C'est, à qui n'approfondit pas le fond des dignités qui vient d'être examiné, et à qui n'examine que l'usage présent sans remonter plus haut, ce qui éblouit le monde en faveur des grands d'Espagne.

Ces deux choses regardent les princes étrangers. On a vu avec quel soin Charles-Quint établit le rang des grands d'Espagne à Rome , en Italie , en Allemagne, et partout où s'étendit sa puissance, et avec quelle jalousie ce même effet de sa politique a été soutenu depuis par les rois d'Espagne en Italie à la faveur des grands États qu'ils y ont possédés depuis Charles- Quint jusqu'à Charles II , et en Allemagne , à l'appui des empereurs de la même maison d'Autriche. Il ne se trouvera point qu'il en ait été usé autrement avec les ducs de France jusque vers le milieu du dernier règne. Sans en discuter les exemples, qui mèneroient trop loin, il suffit de voir comment le duc de Chevreuse, fils du duc de Luynes, a été traité à Turin et chez les électeurs , voyageant tout jeune. Ces voyages font une partie de ceux de Montconis , alors son gouverneur . qui sont '•ntre les mains de tout le monde , où il touche ce fait sans la moindre iffectation , parce qu'il appartient à ce qu'il raconte. Le duc de Rohaa-

SPECIEUX AVANTAGES DES GRANDS D'eSPAGNE. 305

Chabot, allant voyager à dix-sept ou dix-huit ans, M. de Lyonne lui donna une instruction en forme et signée, pour se conduire avec M. de Savoie également en tout, excepté la main, et pour la prétendre des électeurs, à plus forte raison de tous les autres souverains d'Allemagne et d'Italie, et de ne pas voir les électeurs s'ils eu faisoient difficulté. Non-seulement les ducs, comme tels, mais les maréchaux de France , généraux d'armée , ont toujours traité en égalité parfaite avec les électeurs et tous les autres souverains , comme on le voit par les lettres du maréchal de Créqui dernier, qui n'étoit point duc, et de tous les autres. Une méprise du maréchal de Villeroy , à l'égard de l'électeur de Bavière, fit la planche, et de cette planche il a résulté que ce même électeur, qui ne disputoit pas en Hongrie aux princes de Conti , à ce que M. le prince de Conti m'a dit et raconté plusieurs l'ois, prétendit, tout incognito qu'il étoit, la main chez Monseigneur, et fit si bien qu'il ne le vit chez lui que dans les jardins de Meudon , sans mettre le pied dans la maison . et qu'ils montèrent en calèche pour s'y promener tous deux en même temps par chacun leur portière. Cette égalité avec le Dauphin n'étoit pas jusqu'alors entrée dans la tête d'aucun souverain non roi , et celui-là même , avant le profit qu'il sut tirer de la lourde méprise du maréchal de Villeroy, n'avoit pas imaginé de disputer rien à un prince du sang, non plus que le fameux duc de Lorraine , qui commandoit en chef l'armée de l'empereur, dont il avoit l'honneur d'être le beau-frère , et les princes de Coati volontaires dans celte armée ; c'est ainsi que des dignités on entreprend sur leur source , et c'est ce que les papes et les rois d'Espagne ont sagement prévu et prévenu sur les cardinaux et les grands.

Dans l'intérieur , la même prévoyance , mais commune à tous les États de l'Europe , a refusé avec persévérance jusqu'à aujourd'hui tout rang aux princes étrangers. La seule France les y a établis, et leur a laissé peu à peu usurper toutes sortes d'avantages; ils s'y sont d'abord introduits sans y en prétendre aucun. Après , ils ont ambitionné la pairie. Ils en ont obtenu après tant qu'ils ont pu. Ils en ont fait valoir les prérogatives. Devenus puissants, ils ont formé la ligue à la faveur de laquelle ils ont empiète par degrés, laquelle auroit dû donner des leçons à n'être pas oubliées. Bien des événements les ont depuis rafraîchies , mais tout le fruit n'a été que d'augmenter les usurpations en y associant des branches de maisons de gentilshommes françois , de peur de manquer de princes étrangers vrais ou faux. Il est vrai qu'en nul lieu ces derniers n'ont précédé les ducs ; il est vrai encore que les princes étrangers véritables ne les précèdent encore nulle part, si ce n'est dans l'ordre du Saint-Esprit, contre les premiers statuts et le premier exemple de la première promotion que la puissance de la ligue fit réformer en deux fois, et que d'étranges causes ont maintenu sans décision, mais en continuant l'usage. Il est vrai de plus que ceux-là mêmes, quand ils sont pairs , suivent leur rang d'ancienneté en tous actes de pairie. Il est donc vrai qu'ils cèdent aux pairs, et qu'ils ne les précèdent jamais , excepté dans l'ordre, de la façon que je viens de le dire. Cela suffit pour montrer qu'il n'en étoit pas ainsi avant le dernier siècle; qu'il y avoit déjà Saint-Simon ii. 20

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