DÉSAVANTAGES EFFECTIFS DES GRANDS D'ESPAGNE
rideaux tirés , qu'il veut être inconnu. Ce respect si grand et si public est tel en France qu'il n'y est rendu par les ducs qu'au roi . à la reine et aux fils et filles de France, bien loin de s'étendrejusqu'à un particulier.
Une seconde différence, et qui est de tous les jours, et n'est pas moins publique, est l'extrême difi'érence du majordome-major du roi, et comme tel de tous les grands, lui-même ne le fût-il pas, comme il «t quelquefois arrivé. Non-seulement il les précède partout, sans être jamais mêlé avec eux , mais il a un siège ployant de velours placé à la chapelle, à la tête de leur banc, et ce siège si distingué d'eux y est toujours, et il demeure vide, sans pouvoir être occupé, s'il ne l'est pas par le majordome-major. Il est assis au bal et à la comédie sur ce même .siège, à la droite du roi et le joignant, presque sur la même ligne, tandis que les grands sont debout; et lorsque le roi d'Espagne reçoit des ambassadeurs sur un trône , comme des Africains et d'autres nations éloignées , le majordome est assis en pareille place et sur pareil siège sur le trône , tandis que les grands sont au bas du trône et debout. Chez la reine , son majordome-major précède tous les grands sans difficulté , en toutes les cérémonies et les audiences , et le grand écuyer du roi ne leur donne pas la main dans le carrosse du roi qui est à son usage. Toutes ces mortifications de charges , publiques et continuelles, sont entièrement inconnues aux ducs. Bien plus, le majordome-major du roi , comme tel, et sans être grand, je le répète, comme il est arrivé quelquefois, jouit de tout le rang et honneurs des grands; et, ce qui est étrange, c'est qu'il est leur chef, et tellement leur chef, que s'il arrive quelque affaire qui intéresse la dignité des grands , c'est chez le majordome-major qu'ils s'assemblent et qu'ils délibèrent, et que c'est par lui que sont portés et présentés au roi les raisons ou les mémoires qu'ils ont à lui faire entendre, et que pareillement c'est par le même que le roi s'explique aux grands de ses décisions ou de ses volontés. Il ne se trouve rien de semblable en France. J'ai moi-même été témoin de tout cela en Espagne , et pour ce dernier article , il se passa ainsi au baptême de l'infant don Philippe, où j'étois, et où le roi voulut que les honneurs fussent portés par les grands, quoiqu'ils ne l'eussent été jusqu'alors que par les majordomes; les ordres, les remontrances, la décision, tout passa par le majordome-major, et ce fut chez lui que les grands s'assemblèrent.
Quoique les grands ne cèdent point aux cardinaux , dont j'expliquerai en son temps les divers rangs en Espagne, et qu'ils ne les voient point chez eux en public, à cause de la main, les grands essuient néanmoins une distinction étrange dont la France n'a jamais ouï parler : c'est leur fauteuil à la chapelle, tandis qu'ils n'ont qu'un banc, couvert de tapisserie , sans petit banc bas devant eux , et les cardinaux et les ambassadeurs en ont un , celui de ces derniers couvert de tapis-erie comme leur banc, et le petit banc bas des cardinaux couvert de velours rouge.
Au conseil , lorsque le roi s'y trouve , et qu'il y a des cardinaux , ils y ont un fauteuil comme à la chapelle. Ils sont au-dessus des grands, et les grands n'y ont que des sièges ployants.
DESAVANTAGES EFEECTIFS DES GRANDS D'eSPAGNE. 309
Les grands et le majordome-major même sont nettement précédés par les ambassadeurs de chapelle à la distribution des cierges à la Chandeleur , en celle des Cendres , et aux autres occasions où ils se trouvent ensemble qui sont de cérémonie.
Toutes ces choses, la plupart si marquées, si distinctives , si journalières, sont inconnues aux ducs, et avec raison leur paroîtroient monstrueuses.
Les infants sont en Espagne comme sont ici les fils et filles de France.
De princes du sang, il n'y en a jamais eu tant que la maison d'Autriche a régné en Espagne.
M. le duc d'Orléans , petit-fils de France , fut traité en Espagne comm-^ un infant; mais il alla chez toutes les femmes des grands, et traita les grands comme il traitoit ici les ducs.
Pour les bâtards des rois , on a vu ce qui a été dit des deux don Juan , les deux seuls reconnus en Espagne , et les grands sont fort éloignés de tout avantage de ce côté-là.
De tout cet extérieur si éblouissant des grands d'Espagne , que leurs rois leur ont jalousement conservé au dehors et au dedans de l'Espagne , à l'égard des princes étrangers , et que les ducs ont eu comme eux , il n'y a de différence que la fermeté des rois d'Espagne par rapport à leur propre dignité, d'avec l'entraînement des rois de France, dont on a vu , par l'exemple de l'électeur de Bavière , que leur dignité même a souffert. Il en est de même des honneurs civils et militaires conservés jusques au milieu du dernier règne , de l'invitation aux fêtes et aux cérémonies qui a été de tout temps, et jusqu'à nos jours , pour les ducs en France, comme en Espagne pour les grands, et de ces distinctions que je viens de raconter, communes en elles-mêmes aux deux dignités, mais qui pour la plupart ont cessé au milieu du règne de Louis XIV. Ainsi dès qu'elles ont été jusqu'alors, rien d'essentiellement distinctif à l'avantage des grands sur les ducs, puisque la cessation à l'égard de ces derniers est si moderne, et que, lorsqu'il plaira au roi de France de penser que sa dignité y est intéressée , toute suréminente qu'elle est . et de faire réflexion qu'il n'appartient qu'à son sang d'avoir chez lui des rangs et des distinctions par naissance , inconnues chez toutes les autres nations , ni à aucune dignité étrangère d'y jouir d'aucun avantage plus grand que n'en ont celles qu'il donne , cet extérieur sera bientôt rétabli , et porté au niveau pour le moins de celui qui éblouit dans les grands d'Espagne , dont le seul avantage réel que n'ont pas les ducs est celui dont jouissent leurs fils aînés et les femmes de ces fils.
Pour les désavantages des grands par comparaison aux ducs, on n compte point le défaut d'habits particuliers et de marques de dignité aux armes , quoique cet éclat en soit un fort marqué ; ni le défaut de housse, puisque la reine n'en porte point; ni de balustres, parce qu'on ne voit point leurs lits ni leurs chambres à coucher; ni le mélange dans les ordres , puisque les infants mêmes n'en étoient point exempts avant Philippe V.
Mais les distinctions étranges du président et même du gouverneur du
310 DÉSAVANTi^GES EFFECTIFS DES GRANDS DESPAGNE
conseil de Castille, le fauteuil des cardinaux, la préséance si marquée, la supériorité aux audiences singulières, et journellement aux bals et aux comédies , du majordome-major assis à côté du roi où tous les grands sont debout, sa présidence sur eux par sa charge, même sans être grand, pour tout ce qui concerne leur dignité, ce sont des choses, pour en omettre diverses autres, d'un grand contre-poids, et qui toutes sont parfaitement inconnues aux ducs , et qui ne peuvent pas contribuer à faire trouver les ducs d'Arcos et de Baiîos bien fondés dans leurs plaintes et leur mémoire.
Venons maintenant à ce qui les a le plus frappés et le plus déterminés à cette démarche : c'est que les grands d'Espagne se couvrent devant leurs rois, et que les ducs de France ne s'y couvrent point; que les princes étrangers s'y couvrent aux audiences des ambassadeurs , et que ceux de la maison de Lorraine, privativernent à tous autres, les conduisent à l'audience.
Il faut se souvenir de ce qui a été expliqua ci-dessus de l'ancien usage d'être couvert en France devant le roi sans distinction de dignité, et de la manière imperceptible dont il a changé par le changement de coiffures, du chaperon au bonnet, puis à la toque, enfin aux chapeaux. Lors même qu'on étoit couvert devant nos rois, nul ne leur parloit couvert, non pas même les fils de France. Il n'est donc pas étrange que les ducs n'aient point cet honneur, beaucoup moins depuis que l'usage d'être couvert devant les rois de France s'est peu à peu aboli , même ne leur parlant pas. Chaque pays a ses usages particuliers qui se trouvent souvent la cause primitive et l'origine des distinctions. En France , ni homme ni femme ne baise la reine ; ce n'a été qu'au mariage du roi d'aujourd'hui que cet honneur a été accordé aux princes du sang: mais les duchesses et les princesses étrangères ont celui de s'asseoir devant elle et les tabourets de grâce, et pour les hommes, les fils et petits-fils de France et les cardinaux, sans que les princes du sang qui Font tenté au mariage du roi d'aujourd'hui y aient pu parvenir, et qui, jusqu'à la mort du feu roi , ne l'ont jamais prétendu ; sans qu'en nul lieu que ce soit les dames assises se soient jamais tenues debout un instant en leur présence , ce qui auroit été regardé comme un grand manque de respect, parce qu'il n'y en peut avoir qu'un. Ainsi elles se levoient lorsqu'un prince du sang arrivoit où elles étoient assises, et se rasseyoient sur-le-champ; ce qu'elles faisoient de même pour les principaux seigneurs. En Angleterre , toutes les duchesses baisent la reine , et pas une n'est assise devant elle ; tellement que , lorsque les reines d'Angleterre , femmes de Charles I" et de Jacques II , sont venues achever leur vie en France, elles y eurent le choix d'y traiter les Françoises assises à la manière angloise ou françoise, et elles choisirent la dernière: il est donc vrai de dire que ces honneurs sont suivant les pays. Aussi a-t-on vu cette multitude de ricos-horabres cesser de se couvrir devant Philippe le Beau, père de Charles-Quint, par flatterie pour lui et pour faire dépit à Ferdinand son beau-père, et l'usage de se couvrir ne revenir que sous Charles-Quint, qui l'établit en la forme qu'il est demeuré lors de l'abolition de la rico-hombrerie et de l'établissement de la grandesse.
DÉSAVANTAGES EFFECTIFS DES GRANDS d'eSPAGNE. 311
Il faut se souvenir encore plus de quelle façon s'est introduit l'usage de se couvrir devant le roi en France. On le peut voir plus haut et v remarquer que c'est celui des grands d'Espagne qui y donna lieu , paV la liberté qu'un ambassadeur d'Esl'iagne, qui éloit grand, prit de se couvrir voyant Henri IV couvert dans ses jardins de Monceaux, et du hasard qui restreignit cet honneur aux princes du sang, aux princes étrangers et au duc d'Épernon si éloigné de l'être, parce qu'Henri IV piqué de voir cet Espagnol se couvrir, commanda à l'instant de se couvrir à M. le Prince et aux ducs d'Épernon et de Mayenne , qui par hasard se trouvèrent seuls à cette promenade. De là, M. de Mayenne prétendit se couvrir aux audiences où il coiiduisoit les ambassadeurs , et l'obtint: les princes de la maison de Lorraine , de Savoie . de Longueville et de Gonzague . qui conduisoient aussi les ambassadeurs , se trouvèrent dans le même droit. Dès qu'ils l'eurent obtenu, il s'étendit aisément à ceux de ses maisons qui se trouvèrent à ces audiences sans avoir conduit les ambassadeurs, puisqu'en les conduisant ils se couvroient avec eux; à plus forte raison M. le Prince et les princes du sang , et en même temps M. d'Épernon , par la bonne fortune de s'être trouvé à cette promenade, où il se couvrit avec M. le Prince et M. de Mayenne , et comme M. d'Épernon, ses enfants furent aussi couverts à ces audiences. Ce chapeau vient donc d'Espagne, et s'est trouvé borné à ceux qu'Henri IV fit couvrir à cette promenade, et d'eux à leur maison, et aux maisons qui avoient la conduite des ambassadeurs. Ce n'est que le feu roi qui Ta étendu en divers temps et à diverses reprises à trois branches de maisons de gentilshommes , quoiqu'ils ne conduisent pas les ambassadeurs. Le pourquoi et le comment nous jetteroit ici dans une dissertation trop longue. On en a pu voir ci-dessus quelque chose de MM. de Rohan et de M. de Monaco; de ce dernier il n'a pas passé aux Matignon, qui en ont eu Monaco avec l'héritière , et l'érection nouvelle du duché-pairie de Valentinois.
Mais il ne faut pas oublier que cet honneur de se couvrir est entièrement restreint aux audiences des ambassadeurs, et sans place distinguée, et sans entrer dans le balustre avec les princes du sang et l'ambassadeur; qu'il ne s'étend à pas une autre sorte d'audience ni de cérémonies , comme à celle du doge de Gênes , qui se couvrit seul ; à l'hommage de MM. de Lorraine, aux audiences des souverains, etc., en sorte que ce chapeau est uniquement restreint aux audiences des ambassadeurs, où les cardinaux l'ont aussi obtenu, et ne l'ont nulle part ailleurs, non plus que leur bonnet devant le roi.
. Quel que soit cet honneur, il ne touche point aux ducs, puisqu'il ne peut être pris en leur présence. Témoin cette audience si solennelle du cardinal Ghigi , légat a latere du pape son oncle , pour la satisfaction de la fameuse affaire des Corses de ia garde ùu pape qui avoient insulté le duc de Créqui, ambassadeur du roi à Rome. Les princes du sang ne pouvoient être à cette audience, où le légat eut un fauteuil. Les ducs s'y dévoient trouver, et furent avertis de la part du roi, par le grand maître des cérémonies, et à cause de leur présence, les princes étrangers eurent défense de s'y couvrir. Les comtes d'Harcourt , grand écuyer.