MA RÉCEI-TION AU PARLEMENT
Maine. Depuis que le cardinal de Noailles avoit reçu la pourpre romaine, il ne venoit plus au parlement, parce qu'il n'y pouvoit prendre sa place qu'au rang de l'ancienneté de sa pairie. Je pris le temps de son audience publique pour l'aller convier. «Vous savez, me dit-il, que je n'ai plus de place. — Et moi, monsieur, lui répondis-je, qui vous y en connois une Tort belle , je viens vous supplier de la venir prendre à ma réception. » Il se mit à sourire et moi aussi. Nous nous entendions bien tous deux: puis me vint conduire au haut de son degré, les battants des portes ouverts, et passant tous deux de front, moi à sa droite. M. de Luxembourg fut le seul duc qui n'entendit pas parler de moi à cette occasion. J'avois toujours sur le cœur l'étrange arrêt qu'il avoit obtenu , et dont j'ai assez parlé ci-devant pour n'en rien répéter. Je me flattois que nous y pourrions revenir quelque jour, et je ne voulus pas donner atteinte à cette espérance, par une reconnu issance solennelle et personnelle du droit qu'il lui avoit acquis. Je n'étois point raccommodé avec lui, ainsi je ne lui en fis faire aucune honnêteté.
Dongois, qui faisoit la fonction da greffier en chef du parlement, à qui ses accès et sa capacité avoit donné autorité en beaucoup de choses dans le parlement, étoit par là connu et recherché. Je le connoissois fort, et pris langue avec lui du détail de ce que j'avois à faire. Tout obligeant et honnête homme qu'il étoit, le bonhomme me tendit trois pièges. Il ne falloit pas s'attendre à moins de sa robe, mais je les sentis tous trois et tout d'abord , et je me préservai de tous les trois. Il me dit donc qu'il convenoit pour le respect du parlement d'y paroître cette première fois en habit tout noir, sans dorure: que pour celui des princes du sang, dont le manteau court descendoit plus bas que l'habit, le mien ne débordât pas mon justaucorps, et que pour celui du premier président j'allasse , comme c'est la coutume, le matin même après ma réception, le remercier, mais avec mon habit du parlement. Ces triais respects ne me furent pas si grossièrement dits , mais insinués avec esprit. Je n'en Tis pas semblant, mais je fis directement le contraire, et instruit de 'a sorte, j'en avertis ceux qui furent reçus dans la suita, qui s'en gardèrent comme j'avois fait, et c'est par ces sortes de ruses, pour le à[i^ en passant, que sont venues tant de choses à l'égard des ducs dont l'excès alïermi a de quoi plus que surprendre.
Je f^Evrois ajouter ici ce qu'il se passa en cette occasion entre M. de La Rochefoucauld et moi. qui nous disputions la préséance. Je réserve à le raconter de suite au temps qu'il fut question de la juger. Il ne vint point à ma réception, et tout se passa alors avec toute l'amitié qui s'éloit entretenue entre nous, depuis la liaison que le procès contre M. de Luxembourg y avoit formée, et que la qualité de gendre de M. le maréchal de Lorges, son plus ancien et intime ami . ne gâtoit pas.
Dreux, père du grand maître des cérémonies, nouvellement monté à la grand'chambre , fut le rapporteur que je choisis , parce que c'étoit ^n vrai et intègre magistrat, que je le connoissois plus que les autres, et qu'ils sont flattés de rapporter nos réceptions. Je lui envoyai le matin même, suivant l'usage, ainsi qu'au premier président st procureur général, un service de vaisselle d'argent. Lamo'gnoa, premier prési-
dent , commença celui de ne le point accepter qui a toujours duré depuis lui. Dreux, nouveau venu à la grand'chambre , et tout enterré dans ses sacs, ignoroit parfaitement l'un et l'autre usage. Il trouva fort mauvais que je lui eusse envoyé un présent, et demanda pour qui on le prenoit. Il le renvoya comme une offense qui lui étoit faite , et n'apprit qu'après que ce n'étoit qu'une formalité.
La réforme qui suivit la paix de Ryswick fut très-grande et faite trèsétrangement. La bon'é des régiments, surtout dans la cavalerie, le mérite des officiers, ceux qui les commandoient , Barbezieux jeune et impétueux n'eut égard à rien, et le roi le laissa le maître. Je n'avois aucune habitude avec lui. Mon régiment fut réformé, et comme il étoit fort bon , il fit présent de ses débris à des royaux . au régiment de Duras, et jusqu'à ma compagnie fut incorporée dans celui du comte d'Uzès , son beau-frère , dont il prenoit un soin particulier. Ce me tut un sort commun avec beaucoup d'autres qui ne m'en consola pas. Ces mestres de camp réformés sans compagnie furent mis à la suite d'autres régiments : j'échus à celui de Saint-Moris. C'étoit un gentilhomme le Franche-Comté que je n'avois vu de m<a vie . dont le frère étoit lieutenant général et estimé. Bientôt après, la pédanterie, qui se mèloit toujours avec la réalité du service, exigea deux mois de présence aux régiments à la suite desquels on étoit. Cela me parut fort sauvage. Je ne laissai pas d'y aller, mais comme j'avois eu diverses incommodités, et qu'on m'avoit conseillé les eaux savonneuses de Plombières, je demandai la permission d'y aller , et y passai trois ans de suite le temps d'exil à un régiment où je ne connoissois personne, où je n'avois point de troupes et où je n'avois rien à faire. Le roi ne parut point le trouver mauvais. J'allai souvent à Marly: il me parloit quelquefois, qui étoit chose bien marquée et bien comptée ; en un mot il me traitoit bien , et mieux que ceux de mon âge et de ma sorte.
Cependant on remplaça quelq les mestres de camp de mes cadets; c'étoient d'anciens officiers qui avoient obtenu des régiments à force de services et de temps; je me payai de cette raison. La promotion dont on parloit ne me réveilla point. On n'étoit plus dans un temps à se prévaloir de dignités ni de naissance. Excepté des actions, et sur-lechamp, personne n'étoit distingué de l'ordre du tableau. J'avois trop d'anciens pour songer à être brigadier; tout mon objet étoit un régiment, et de servir à la tête, puisque la guerre s'ouvroit. pour n'avoir pas le dégoût de la commencer pour ainsi d:re aide de camp de Saint- Moris et sans troupes, après avoir été préfère par distinction en arrivant de la campagne de Neerwinden pour en avoir un. l'îivoir bien rétabli, et y avoir, je l'ose dire, commandé avec application etiéputation les quatre campagnes suivantes qui avoient fini la guerre.
La promotion se déclara, qui surprit tout le mo;ide par le grand nombre; jamais à beaucoup près il n'y en avoit eu de pareille: je parcourus avidement les brigadiers de cavalerie pour voir si mon tour approchoit de près. Je fus bien étonné quand j'en vis cinq à la queue mes cadets. Leur nom n'est jamais sorti de ma mémoire et y est toujours demeuré très-présent. C'étoit d'Ourches, Yandeail, Strefi', le comte Saint-Simon u. TZ
d'Ayea et Ruffé. Il est difficile de se sentir plus piqué que je le fus. Je trouvois l'égalité confuse de l'ordre du tableau suffisamment humiliante, la préférence du comte d'Ayen malgré son népotisme, et celle de quatre gentilshommes particuliers me parut insupportable. Je me tus cependant, pour ne rien faire de mal à propos dans la colère. M. le maréchal de Lorges fut outré et pour moi et pour lui-même : M. son frère ne le fut guère moins , et par l'inconsidération pour eux , et telle , qu'il fût volontiers pour tout le monde. Il avoit pris de l'amitié pour moi. Tous deux me proposèrent de quitter. Le dépit m'en donnoit grande envie ; la réflexion de mon âge , de l'entrée d'une guerre , de renoncer à toutes les espérances du métier, l'ennui de l'oisiveté, la douleur des étés à ouïr parler de guerre, de départs, d'avancements de gens qui s'y distinguent, qui s'y élèvent, qui acquièrent de la réputation, me retenoit puissamment. Je passai ainsi deux mois dans ce déchirement , quittant tous les matins , et ne pouvant bientôt après m'y résoudre.
Poussé enûn à bout de cet état avec moi-même , et pressé par les deux maréchaux, je me résolus à prendre des juges à l'avis desquels je me rendrois, et cà les prendre en des états différents. Je choisis le maréchal de Choiseul sous qui j'avois servi , et bon juge en ces matières, M. de Beauvilliers, M. le chancelier et M. de La Rochefoucauld. Je leur avois déjà fait mes plaintes; ils étoient indignés de l'injustice, mais les trois derniers en courtisans. C'étoit mon compte. Ce génie étoit propre à tempérer leur conseil , et comme je n'en cherchois qu'un bon qui fût approuvé dans le monde, de gens de poids et qui approchoient du roi, surtout qui ne fût pas sujet à légèreté, imprudence ni repentir , ce fut à ceux-là que je déterminai d'abandonner la décision de ma conduite.
Je me trompai , les trois courtisans furent du même avis que les trois maréchaux; tous me dirent avec force qu'il étoit honteux et insoutenable [qu'] un homme de ma naissance, de ma dignité, qui avoit servi avec quelque honneur, assiduité et npprobation quatre campagnes à la tête d'un beau et bon régiment, réformé jusqu'à sa compagnie, sans raison , demeuré dans une aussi nombreuse promotion , et y voir cinq de ses cadets avec la dernière injustice , recommençât la guerre nonseulement sans brigade, mais sans régiment, mràs sans troupes et sans compagnie, avec pour toute fonction d'être à la suite de Saint-Moris: qu'un duc et pair de ma naissance établi d'ailleurs comme je l'étois. et ayant femme et enfants, n'alloit point servir comme un haut-le-pied dans les armées, et y voir tant de gens si différents de ce que j'étois et qui pis étoit de ce que j'y avois été. tous avec des emplois et der régiments; qu'après une si nombreuse promotion j'attendrois long^ temps un régiment vacant aboyé des familles et des officiers, encore plus longtemps une brigade, avec tous les dégoûts de la situation où je me trouvois: que cette injustice faite, mon beau-père et son frère vivants maréchaux de France , ducs et tous deux capitaines des gardes du corps, que pouvois-je espérer quand ils ne seroient plus? Ils ajoutèrent toute la différence de quitter par paresse ou par pis , d'avec
quitter par des raisons aussi évidentes après avoir vu , fait et servi avec distinction; qu'à tout compter il y avoit bien loin et bien des dégoûts et des hasards de fortune à essuyer entre ce que j'étois et le but qui me retiendroit au service, outre que l'injustice qui m'étoit faite me reculoit beaucoup , et influoit sur le délai de tous les autres pas t en un mot, tous six séparément m'accablèrent des mêmes raisons, somme s'ils les avoient concertées ensemble.
Je ne les avois pas pris pour juges, pour appeler après de leur décision. Je pris donc mon parti; mais je crus souvent l'avoir bien pris que je sentois que je balançois encore ; j'eus besoin de ma colère et de mon dépit, et de me rappeler encore ce que j'avois vu arriver à M. le maréchal de Lorges à la tête de l'armée du Rhin , par les intendants La Fonds et La Grange, soutenus de la cour, et au maréchal de Choiseul dans le même emploi, que j'ai l'un et l'autre racontés en leur lieu, sans compter tout ce qui se trouve à essuyer de ce genre, avant que d'arriver au commandement des armées. Près de trois mois se passèrent dans ces angeisses intérieures jusqu'à ce que je pusse me déterminer. Finalement je le fis, et lorsqu'il en fallut venir à l'exécution . je suivis encore le conseil des mêmes personnes : je ne laissai point échapper de paroles de mécontentement, et content du public, et surtout du militaire sur mon oubli dans la promotion, je le laissai dire. Pour moi. la colère du roi étoit inévitable. Ces messieurs m'y avoient préparé, et ja m'y étois bien attendu. Oserai-je dire qu'elle ne m'étoit pas indifférente? Il s'offensoit quand on cessoit de servir. Il appeloit cela le quitter, encore plus des gens distingués. Mais ce qui le piquoit au vif, c'étûit de quitter sur une injustice, et il le faisoit toujours du moins longtemps sentir. Mais les mêmes personnes ne mirent jamais de proportion entre cette suite de quitter, qui, après tout, à mon âge avoit son bout, et la honte et le dégoût de servir dans la situation où j'étois.
Ils crurent cependant que le respect et la prudence vouloient également tout le ménagement qui s'y pouvoit a[)porter.
Je fis donc une lettre courte au roi , par laquelle sans plainte aucune, ni la moindre mention d'aucun mécontentement, et sans parler de régiment ni de promotion, je lui marquais mon déplaisir que la nécessité de ma mauvaise santé m'obligeât à quitter son service, dont je ne pouvois me consoler que par une assiduité auprès de sa personne, qui me procureroit l'honneur de la voir, et de lui faire ma cour plus continuellement. Ma lettre fut approuvée , et le mardi de la semaine sainte, je la lui présentai moi-même à la porte de son cabinet, comme il y rentroit de la messe. J'allai de là chez Chamillart, que je ne connoissois point du tout. Il sortoit pour aller au conseil. Je lui fis de bouche le même compliment, sans le mêler de rien qui pût sentir le mécontentement, et tout de suite je m'en allai à Paris.
J'avois mis gens de plusieurs sortes en campagne , hommes et femmes de mes amis, pour être informé de ce qu'il échapperoit au roi, où que ce fût sur ma lettre. Je demeurai huit jours à Paris . et ne retournai à "Versailles que le mardi de Pâques. Je sus du chancelier que, le conseil appelé et entrant le mardi saia^ dans le cabinet du roi, qu'il lisoit ma
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lettre et qu'il appela aussitôt après Chamillart. auquel il parla un moment en particulier. Je sus d'ailleurs qu'il lui avoit dit avec émotion : a Eh bien! monsieur, voilà encore un homme qui nous quitte. '> et que tout de suite il lui avoit raconté ma lettre mot pour mot. D'ailleurs, je n'appris point qu'il lui fût rien échappé. Ce mardi de Pâques, je reparus devant lui . pour la première fois depuis ma lettre , à la sortie de son souper. J'aurois honte de dire la bagatelle que je vais raconter si dans la circonstance elle ne servoit à le caractériser.
Quoique le lieu où il se déshabilloit fût fort éclairé, l'aumônier de jour, qui tenoit, à sa prière du soir, un bougeoir allumé, le reudoit après au premier valet de chambre , qui le ponoit devant le roi venant à son fauteuil. Il jetoit un coup d'œil tout autour, et nommoit tout haut un de ceux qui y étoient , à qui le premier valet de chambre donnoit le bougeoir. C'étoit une distinction et une faveur qui se comptoit. tant le roi avoit l'art de donner l'être à des riens. Il ne le donnoit qu'à ce qui étoit là de plus distingué en dignité et en naissance , extrêmement rarement à des gens moindres, en qui l'âge et les emplois suppléoient. Souvent il me le donnoit, rarement à des ambassadeurs, si ce n'est au nonce, et dans les derniers temp à l'ambassadeur d'Espagne. On ôtoit son gant, on s'avançoit, on tenoit ce bougeoir pendant le coucher, qui étoit fort court , puis on le rendoit au premier valet de chambre qui . à son choix, le rendoit à quelqu'un du petit coucher. Je m'étois exprès peu avancé, et je fus très-surpris, ainsi que l'assistance, de m'entendre nommer, et dans la suite je l'eus presque aussi souvent que je l'avois eu jusque-là. Ce n'étoit pas qu'il n'y eût à ce coucher forcj gens trèsmarqués à qui le donner, mais le roi fut assez piqué pour ne vouloir pas qu'on s'en aperçût.
Ce fut aussi tout ce que j'eus de lui trois ans durant qu'il n'oublia aucune bagatelle, faute d'occasions plus importantes, de me faire sentir combien il étoit fâché. Il ne me parla plus : ses regards ne tomboient sur moi que par hasard; il ne dit pas un mot de ma lettre à M. le maréchal de Lorges, ni de ce que je quittois. Je n'allai plus àMarly, et après quelques voyages , je cessai de lui donner la satisfaction du refus.
Il faut épuiser ces misères. Quatorze ou quinze mois après, il fit un voyage à Trianon. Les princesses avoient accoutumé de nommer chacune deux dames pour le souper, et le roi ne s'en mêloit point pour leur donner cet agrément. Il s'en lassa. Les visages qu'il voyoit à sa table lui déplurent, parce qu'il n'y étoit pas accoutumé. Les matins il man:-ceoit seul avec les princesses et leurs dames d'honneur, et il faisoit une liste lui-même et fort courte des dames qu'il vouloit le soir, et l'envoyoit à la duchesse du Lude chaque jour pour les faire avertir. Ce voyage étoit du mercredi au samedi : ainsi trois soupers. Nous en usâmes, Mme de Saint-Simon et moi, pour ce Trianon-là comme pour Marly; et ce mercredi que le roi y alloit, nous fûmes dîner chez Chamillart à l'Ëtang, pour aller de là coucher â Paris. Comme on s'alloit mettre à table, Mme de Saint-Simon reçut un message de la duchesse du Lude pour l'avertir qu'elle étoit sur la liste du roi pour le souper de
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ce même jour. La surprise fut grande ; nous retournâmes à Versailles. Mme de Saint-Simon se trouva seule de son âge à beaucoup près à la table du roi, avec Mmes de Chevreuse et de Beauvilliers, la comtesse de Grammont et trois ou quatre autres espèces de duègnes favorites ou dames du palais nécessaires, et nulle autre. Le vendredi, elie fut encore nommée et avec les mêmes dames; et depuis, le roi en usa toujours ainsi aux rares voyages de Trianon. Je fus bientôt au fait et j'en ris. Il ne nommoit point Mme de Saint-Simon pour M;irly, parce que les maris y alloient de droit quand leurs femmes y étoient; ils y couchoient, et personne n'y voyoit le roi que ce qui etoit sur la liste. A Trianon liijerté entière à tous les courti>ans d'y aller faire leur cour à toutes les heures de la journée ; personne n'y couchoit que le service le plus indispensable, pas même aucune dame. Le roi vouloit donc marquer mieux par cette différence que l'exclusion porloit sur moi tout seul, et que Mme de Saint-Simon n'y avoit point de part.
Nous persévérâmes dans notre assiduité ordinaire sans demander pour Marly : nous vivions agréablement avec nos amis , et Mme de Saint- Simon continua de jouir à l'ordinaire des agréments qui ne se partageoient point avec moi , et que le roi et Mme la duchesse de Bourgogne avoient commencé longtemps avant ceci à lui donner, et qui s'augmentèrent toujours. J'ai voulu épuiser cette matière de suite , qui. par rapport au caractère du roi, a sa curiosité : reprenons maintenant où nous en sommes demeurés. J'ajouterai seulement ici qu'après la promotion, le roi donna force pensions militaires, et qu'il fit la galanterie à M. le maréchal de Lorges de lui mander qu'il avoit choisi le plus beau de tous les régiments de cavalerie gris que la promotion mettoit en vente , pour en donner la préférence à son fils, depuis assez peu capitaine de cavalerie.
Le duc de Villeroy arriva, le 6 février, envoyé par son père pour rendre compte au roi de bien des détails et de projets qui auroient emporté trop de temps par des dépêches. Bien lui prit de ce voyage , trois jours après il eut tout lieu de le sentir.
La promotion si nombreuse dont j'ai parlé, et qui me fit quitter vers Pâques, s'étoit faite et déclarée le 29 janvier. Le mercredi 8 février, on alla à Marly , où il y eut des bals. Nous fûmes du voyage , Mme de Saint-Simon et moi, comme souvent nous en étions. Le lendemain jeudi 9, Mahoni, officier irlandois de beaucoup d'esprit et de valeur, arriva d'Italie avec la plus surprenante nouvelle dont on eût ouï parler en ces derniers siècles. L'action s'étoit passée le 1" février.
Le prince Eugène, qui en savoit plus que le maréchal de Villeroy, l'avoit obligé d'hiverner au milieu du Milanois , et l'y tenoit fort resserré, tandis que lui-même avoit établi ses quartiers fort au large avec lesquels il inquiéloit fort les nôtres'. Dans cette situation avantageuse 11 conçut le dessein de surprendre le centre de nos quartiers, et par ce coup de partie qui le mettoit au milieu de notre armée et de notre pays ,
1. Voy. page io des Pièces la lettre du maréchal de Villeroy au cardinal d'ËSlrées. (Ao<e de Saint-Simon.)
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de dissiper l'une , et de se rendre maître de l'autre , et par là se mettre en état ensuite de prendre Milan et le peu de places de ce pays, toutes en fort mauvais ordre , et d'achever ainsi sûrement et brusquement sa conquête.
Crémone étoit ce centre ; il y avoit un gouverneur espagnol et une fort grosse garnison : quelques autres troupes y étoient encore entrées à la fin de la campagne, avec Crenan, lieutenant général, pour y commander tout. Praslin, dont j'ai parlé quelquefois, y commandoit la cavalerie comme brigadier; il venoit d'être fait maréchal de camp, mais la promotion n'étoit pas encore parvenue jusqu'à eux , et Fimarcon commandoit les dragons. Vers les derniers jours de janvier, Revel, premier lieutenant général de l'armée, étoit arrivé à Crémone, et par son ancienneté y commanda au-dessus de Crenan.
Il reçut ordre du maréchal de Villeroy, qui visitoit ses quartiers, d'envoyer un gros détachement à Parme , que le duc de ce nom lui demandoit pour sa sûreté, et qu'on eut lieu de soupçonner depuis de l'avoir fait de concert avec le prince Eugène, pour dégarnir Crémone d'autant. Sur les nouvelles de différents mouvements des ennemis, Revel, en homme sage, se contenta de faire et de tenir le détachement prêt sans le faire partir. Le maréchal de Villeroy finit sa promenade par Milan, où il conféra avec le prince de Vaudemont, d'où il arriva le dernier janvier à Crémone d'assez bonne heure. Revel alla au-devant de lui. lui rendit compte des raisons qu'il avoit de retenir le détachement qu'il lui avoit ordonné d'envoyer à Parme. Il en fut fort approuvé du maréchal, qui soupa en nombreuse compagnie, où il parut fort rêveur. Il ne laissa pas de jouer après une partie d'hombre, mais on remarqua que ce ne fut pas sans distractions , et il se retira de fort bonne heure.
Le prince Eugène étoit informé qu'il y avoit à Crémone un ancien aqueduc qui s'étendoit loin à la campagne , et qui répondoit dans la ville à une cave d'une maison occupée par un prêtre: que cet aqueduc avoit été nettoyé depuis assez peu de temps, et cependant ne conduisoit que peu d'eau et que la ville avoit été autrefois surprise par ce même aqueduc. Il en fit secrètement reconnoître l'entrée dans la campagne; il gagna le prêtre chez qui il aboutissoit, et qui étoit voisin d'une porte de la Yille qui étoit murée et point gardée; il fit couler dans Crémone ce qu'il put de soldats choisis, déguisés en prêtres et en paysans, qui se retirèrent dans la maison amie, où on se pourvut le plus et le plus secrètement qu'on put de haches. Tout bien et promptement préparé, le prince Eugène donna un gros détachement au prince Thomas de Vaudemont, premier lieutenant général de son armée, et fils unique du gouverneur général du Milanois pour le roi d'Espagne : il lui confia son entreprise, et le chargea de s'aller rendre maître d'une redoute qui défendoit la tête du pont du Pô . pour venir par le pont à son secours, quand on seroit aux mains dans la ville. Il détacha cinq ^ents hommes d'élite avec des officiers entendus pour se rendre par l'aqueduc chez le prêtre, où les gens qu'il y avoit fait couler les attendoient, et dévoient avoir bien reconnu les remparts, les postes, le»