‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 246 sur 348 · JOURNÉE DE CRÉMONE · texte numérisé non relu

JOURNÉE DE CRÉMONE

Chaque rue fournissoit un combat , [les troupes] la plupart dispersées , quelques-unes eu corps, plusieurs à peine armées, et jusqu'à des gens en chemise qui tous combattoient avec la plus grande valeur, mais la plupart repoussées et réduites pied à pied à gagner les remparts , ce qui les y rallia toutes naturellement. Si les ennemis s'en fussent empares, ou qu'ils n'eussent pas laissé à nos troupes le temps de s'y reconnoître et de s'y former avec toutes leurs forces , le dedans de la ville n'eût jamais pu leur résister. Au lieu donc de faire effort ensemble pour chasser nos troupes des remparts, ils ne s'attachèrent qu'au dedans de la viUe.

Praslin, ne voyant point Montgon , maréchal de camp, s'étoit mis à la tète des bataillons irlandois, qui sous lui firent des prodiges. Ils tinrent dans la place et nettoyèrent les rues voisines. Quoique continuellement occupé à défendre et à attaquer, Prislin s'avisa que le salut de Crémone, si on la pouvoit sauver, dépende l de la rupture du pont du Pô. pour empêcher les Impériaux d'être secourus par là et rafraîchis. Il le répéta tant de fois que Mahoni l'alla dire à Revel qui n'y avoit pas songé . qui trouva l'avis si bon qu'il manda à Praslin de faire tout ce qu'il jugeroii à propos. Lui, à l'instant, envoya retirer ce qui étoit dans la redoute à la tète du pont. Il n'y avoit pas une minute à perdre. Le prince Thomas de Vaudemont paroissoit déjà, tellement qu"on n'eut que le loisir de retirer ces troupes et de rompre le pont, ce qui fut exécuté en présence même du prince Thomas de Vaudemont, qui avec toute sa mousqueterie ne 'e put empêcher.

Il étoit lors trois heures après midi. Le prince Eugène étoit à l'hôtel de ville à prendre le serment des magistrats. Sortant de là, et en peine de voir ses troupes foiblir en la plupart des lieux, il monta avec le prince de Commercy au clocher de la cathédrale pour voir d'un coup d'œil ce qu'il se passoit dans tous les endroits de la ville, et en peine aussi de ne voir point arriver le secours qu'amenoit le prince Thomas de Vaudemont. A peine furent- ils au haut du clocher qu'ils virent son détachement au bord du Pô , et le pont rompu qui rendoit ce secours inutile. Ils ne furent pas plus satisfaits de ce qu'ils découvrirent dans tous les différents lieux de la ville et des remparts. Le prince Eugène, outré de voir son entreprise en si mauvais état après avoir touché de si près à la conquête , hurloil et s'arrachoit les cheveux en descendant. Il pensa dès lors à la retraite, quoique supériv^ur en nombre.

Fimarcon faisoit merveilles cependant avec les dragons, qu'il avoit fait mettre pied à terre. En même temps Revel , qui voyoit ses troupes accablées de faim, de lassitude et de blessures, et qui depuis la première pointe du jour n'avoient pas eu un instant de repos ni même de loisir, songeoit aussi de son côté à les retirer, ce qu'il pourroit, au château de Crémone, pour s'y défendre au moins à couvert, et y obtenir une capitulation ; de sorte que les deux chefs opposés pensoient en même temps à se retirer.

Les combats se ralentirent donc sur le soir en la plupart des lieux dans cette pensée commune de retraite, lorsque nos troupes firent un dernier effort pour chasser les ennemis d'une des portes de la ville qui

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