NOVION PREMIER PRÉSIDENT
l'abbé de Coislin. sans avoir jamais laissé apercevoir à son frère qu'il songeât à la demander . dans la crainte que . s'il étoit refusé , il n'en fût trop fortement touché: et qu'il avoit aussi obtenu du roi . par la même raison , de ne jamais refuser son frère pour Marly . en sorte qu'il ne demandoit jamais sans y aller. La vérité est qu'il n'en abusoit pas. Il "H'étoit pas fort vieux . mais perdu de goutte . qu'il avoit quelquefois ■Jusqu'aux yeux, au nez et à la langue, et dans cet état sa chambre ne âésemplissoit pas de la meilleure compagnie de la cour et de la ville . et dès qu'il pouvoit marcher, il alloit à la ville et à la cuur. où il étoit aimé généralement et considéré et compté. Il étoit tort pauvre . sa mère très-riche l'ayant survécu. Il ne laissa que deux fils et la duchesse de Sully , et il vit toute la fortune de son frère et de son second fils.
Ce premier président de Novion étoit un homme vendu à l'iniquité , à qui l'argent et les maîtresses obscures faisoient tout faire. On gémit longtemps au palais de ses caprices, et les plaideurs de ses injustices. Devenu plus hardi, il se mit à changer les arrêts en les signant, et à prononcer autrement qu'il n'avoit été opiné à l'audience. A la fin, des conseillers, surpris que tout un côté eût opiné comme ils avoient oui prononcer, en demandèrent raison à leurs confrères. Ceux-ci à leur tour furent étrangement surpris ayant cru que ce côté avoit pris l'opinion qui avoit formé l'arrêt, lequel se trouva ainsi de la seule voix du premier président; leur attention se réveilla, et ils trouvèrent que la même chose n'étoit plus rare. Ils s'informèrent aux rapporteurs et aux greffiers. Ces derniers s'étoient bien souvent aperçus de quelque chose, mais ils n'avoient osé parler. Enfin . encouragés par les conseillers , ils revirent les arrêts des procès par écrit, signés par le premier président, ils les montrèrent aux rapporteurs ; il s'en trouva plusieurs d'extrêmement altérés. Les plaintes en furent portées au roi, et si bien prouvées, qu'il commanda à Novion de se retirer, et tout à la fin de 1689 Harlay fut mis en sa place. Il avoit succédé à Lamoignon en 1678. de la femme duquel il étoit cousin germain. Il vécut encore quatre ans dans l'aban- .don et dans l'ignominie, et mourut à sa campagne sur la fin de 1693. à soixante-treize ans. Nous verrons son petit-fils en la même place , trèsindigne de toutes celles par lesquelles il passa.
La cour étoit à Fontainebleau du 19 septembre. Mélac y arriva et salua le roi le 4 octobre , et , le lendemain au soir , fut longtemps avec le roi et Chamillart chez Mme de Maintenon. Chamillart le mena de là chez lui . et lui détailla ce que le roi lui donnoit. qui avec la continuation de ses appointements de gouverneur de Landau . et quinze mille livres de pension pour l'avoir si bien défendu, montoit à trente-huit mille livres de rente. Mélac, loué et caressé du roi. applaudi de tout le monde . crut avoir mérité des honneurs. Il insista encore plus lorsqu'il les vit donner incontinent après, comme je vais le rapporter, à qui n'eût pas eu le temps de les aller chercher de l'autre côté du Rhin , si Landau n'eût tenu plus de six semaines au delà de toute espérance. Mélac outré de douleur se retira à Paris. Il n'avoit ni femme ni enfants. Il s'y retira avec quatre ou cinq valets . et s'y consuma bientôt de chagrin dans une obscurité qu'il ne voulut adoucir par aucun commerce.
394 MÉLAC; SON caractère; sa fin. [1702]
C'étoit un gentilhomme de Guyenne, de beaucoup d'esprit, même fort orné , de beaucoup d'imagination , et dont le trop de feu nuisoit quelquefois à ses talents pour la guerre , et souvent à sa conduite particulière , bon partisan , hardi dans ses projets , et concerté dans son exécution, surtout fort désintéressé. Il n'avoit de patrie que l'armée et les frontières, et toute sa vie avoit fait la guerre, été et hiver, presque toujours en Allemagne. La manie de se rendre terrible aux ennemis l'avoit rendu singulier; il avoit réussi à faire peur de son nom par ses fréquentes entreprises, et à tenir alerte vingt lieues à sa portée de pays ennemi. Il se divertissoit à se faire croire sorcier à ces peuples, et il en plaisantoit le premier. Il étoit assez épineux et très-fàcheux à ceux qu'il soupçonnoit de ne lui vouloir pas de bien . et trop facile à croire qu'on manquoit d'égards pour lui. D'ailleurs . doux et très-bon homme . et qui souffroit tout de ses amis: fort commode et jamais incommode à un général et à tous ses supérieurs , mais fort peu aux intendants ; sans intrigue et sans commerce avec le secrétaire d'État de la guerre , et comme il avoit les mains fort nettes . fort libre sur ce qui ne les avoit pas; sobre, simple et particulier; toujours ruminant ou parlant guerre avec une éloquence naturelle , et un choix de termes qui surprenoit , sans en chercher aucun. Il étoit particulièrement attaché à MM. de Duras et de Lorges, surtout à mon beau-père, qui me le recommanda autant que je le pourrois, quand il ne seroit plus. Il prit de travers une politesse du chevalier d'Asfeld chez le maréchal de Choiseul, contre lequel il s'emporta étrangement en présence de plusieurs officiers généraux. M. de Chamilly m'en vint avertir. J'allai trouver le maréchal, qui auroit pu le punir et de la chose et du manque de respect chez lui, mais qui voulut bien ne pas songer à ce qui le regardoit. Je vis après Mélac, et je ne puis mieux témoigner combien il étoit endurant pour ses amis que de dire que je ne le ménageai point, jusqu'à en être honteux à mon âge et seulement colonel, et lui lieutenant général ancien et en grande réputation. Il m'avoua son tort et fit tout ce que je voulus. Chamilly . le marquis d'Huxelles et plusieurs autres continrent le chevalier d'Asfeld, depuis maréchal de France comme eux, et parvinrent à faire embrasser Mélac et lui , et jamais depuis il n'en a été mention entre eux. A tout prendre, Mélac étoit un excellent homme de guerre, et un bon et honnête homme; pauvre, sobre et frugal, et passionné pour le bien public.
Pelletier de Sousy , tiercelet de ministre par sa direction des fortifications qui lui donnoit un logement partout, jusqu'à Marly, pour son travail réglé seul avec le roi , le devint encore davantage par la place distinguée d'un des deux conseillers au conseil royal des finances, qui vaqua par la mort de Pomereu de l'opération de la taille. Ce dernier étoit fort considéré, fort droit, et celui des conseillers d'État qui avoit le plus d'esprit et de capacité, d'ailleurs grand travailleur, bon homme et honnête homme. Il étoit extrêmement des amis de mon père et etùit demeuré des miens. C'etoit un feu qui aaimoit tout ce qu'il faisoit, mais alloit quelquefois trop loin, et il y avoit des temps où sa famille faisoit en sorte qu'il ne voyoit personne. Après cela il n'y paroissoit