MORT DE LA DUCHESSE DE GESVRES
femme. — Retour brillant du maréchal de Villeroy après une dure captivité; sa lourde et vaine méprise ; est déclaré général de l'armée en Flandre — Mort du chevalier de Lorraine. — Retour et opération du comte d'Estrées. — Comte d'Albert, Pertuis et Condans sortent de prison. — Charmois et du Héron chassés de Ratisbonne et de Pologne. — Câlinât retiré ne sert plus. — Mgr le duc de Bourgogne ejitre dans tous les conseils. — Ubilla assis au conseil. — Régiments des gardes espagnole et wallone. — Orry et sa fortune. — Marsin de retour. ^ Dispute entre le chancelier et les évêques pour le privilège de leurs ouvrages doctrinaux. — Chamilly de retour de Danemark; sa fâcheuse méprise; celle de d'Avaux. — Mort du cardinal Cantelnii ; du duc d'Albemarle ; de Champflour, évèque de la Rochelle; de Brillac, premier président du parlement de Bretagne. — Mariage du duc de Lorges avec la troisième fllle de Chamillart. — Mon intime liaison avec Chamillart, qui me demande instamment mon amitié.
La duchesse de Gesvres mourut dans le même temps, séparée d'un mari fléau de toute sa famille . et qui lui avoit mangé des millions. Son nom étoit du Val. Elle étoit fille unique de Fontenaj'^-Mareuil, ambassadeur de France à Rome , du temps de l'entreprise du duc de Guise à Naples. C'étoit une espèce de fée. grande et maigre, qui marchoit comme ces grands oiseaux qu'on appelle des demoiselles de Numidie. Elle venoit quelquefois à la cour et avec du singulier, et l'air de la famine où son mari l'avoit réduite. Elle avoit beaucoup de vertu, d'esprit, et de la dignité. Je me souviens qu'un été que le roi s'étoit mis à aller fort souvent les soirs à Trianon, et qu'une fois pour toutes il avoit permis à toute la cour de l'y suivre, hommes et femmes, il y avoit une grande collation pour les princesses ses filles, qui y menoient leurs amies, et où les autres femmes alloient aussi quand elles vouloient. Il prit en gré un jour à la duchesse de Gesvres d'aller à Trianon et d'y faire collation. Son âge, sa rareté à la cour, son accoutrement et sa figure excitèrent ces princesses à se moquer tout bas d'elle avec leurs favorites. Elle s'en aperçut, et, sans s'en embarrasser, leur donna leur fait si sec et si serré . qu'elle les fit taire et leur fit baisser les yeux. Ce ne fut pas tout : après la collation elle s'expliqua si librement mais si plaisamment sur leur compte, que la peur leur en prit au point qu'elles lui firent faire des excuses, et tout franchement demander quartier. Mme de Gesvres voulut bien le leur accorder, mais leur fit dire que ce n'étoit qu'à condition qu'elles apprendroient à vivre. OHcques depuis elles n'osèrent la regarder entre deux yeux. Rien n'étoit si magnifique que ces soirées de Trianon. Tous les parterres changeoient tous les jours de compartiments de fieurs, et j'ai vu le roi et toute la cour les quitter à force de tubéreuses , dont l'odeur embaumoit l'air, mais étoit si forte par leur quantité, que per.sonne ne put tenir dans le jardin, quoique très-vaste et en terrasse sur un bras du canal.
Le roi revint de Fontainebleau le 26 octobre et coucha à Villeroy , ou il parut prendre part comme à sa propre maison et parla fort du maréclial de Villeroy avec beaucoup d'amitié. 11 apprit eu arrivant à Versailles la mort du second fils du duc de Noailles, d'un coup de mousquet dans la tète , se promenant près Strasbourg , au bord du Rhin , qui
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lui fut tiré de l'autre côté à balle perdue , et qui étoit dans le régiment de oon l'rère. Il sut en même temps que la citadelle de Liège avoit été emportée d'assaut, le gouverneur et la garnison prisonniers; que la Chartreuse , que nous tenions bien fortifiée , ne larda pas à suivre , et que son armée fort aflToiblie par les détachements pour le Rhin se retiroit derrière les lignes, hors d'état de tenir la campagne, qui finit de la sorte. M. de Marlhorough , en séparant la sienne, se mit sur la Meuse avec M. d'Obdam. lieutenant général des HoUandois. et M. de Galde-Mersheim, un des députés des États généraux à l'armée des alliés. Chemin faisant, un parti de Gueldres vint sur le bord de l'eau, et, à coups de fusil, les obligea d'aborder. La capture étoit belle, mais le sot partisan se contenta du passe-port qu'avoit le député , qui fit passer Marlborough pour son écuyer et Obdam pour son secrétaire, et les laissa aller. M. de Vendôme ne l'avoit pas échappé moins belle avant l'arrivée du roi d'Espagne. Il s'étoit mis dans une cassine un peu éloignée de son camp, couverte d'un petit naviglio. Oa eut beau lui représenter qu'il n'y étoit pas en sûreté; tout ce qu'on put obtenir fut qu'il ajouteroit une vingtaine de grenadiers à sa garde ; il étoit temps. La nuit même un détachement des ennemis vint pour l'enlever, et, sans les grenadiers, qui tinrent ferme et donnèrent le temps à ce qui étoit le plus à portée d'accourir au bruit des coups de fusil , il étoit pris. Sa campagne finit aussi au commencement de novembre. II décampa enfin le premier de Luzzara, et le prince Eugène, qui n'inquiéta point sa retraite, en décampa aussi le lendemain, et tous deux prirent leurs quartiers d'hiver et les avantages qu'ils purent.
Le prince d'Harcourt eut enfin permission de faire la révérence au roi, au bout de dix-sept ans qu'il ne s'étoit présenté devant lui. Il avoit suivi le roi en toutes ses conquêtes des Pays-Bas et de la Franche- Comté, mais il étoit demeuré peu à la cour depuis son voyage d'Espagne, où on a vu, ci-devant, que lui et sa femme avoient conduit la fille de Monsieur au roi Charles II , son époux. Le prince d'Harcourt se mit au service des Vénitiens, se distingua en Morée, et ne revint qu'à la paix de cette république avec les Turcs. C'étoit un grand homme, bienfait, qui, avec l'air noble et de l'esprit, avoit tout à fait celui d'un comédien de campagne. Grand menteur , grand libertin d'esprit et de corps, grand dépensier en tout, grand escroc avec effronterie, et d'une crapule obscure qui l'anéantit toute sa vie. Après avoir longtemps voltigé après son retour, et ne pouvant vivre avec sa femme, en quoi il n'avoit pas grand tort , ni s'accommoder de la cour ni de Paris , il se fixa à Lyon avec du vin , des maîtresses du coin des rues , une compagnie à l'avenant, une meute, et un jeu pour soutenir sa dépense et vivre aux dépens des dupes , des sots et des fils de gros marchands qu'il attiroit dans ses filets. Il y tiroit toute la considération que lui pouvoit donner là le maréchal de Villeroy par rapport à M. le Grand, et il y passa de la sorte grand nombre d'années, sans imaginer qu'il y eût en ce monde une autre ville ni un autre pays que Lyon. A la fin il s'en lassa et revint à Paris. Le roi. qui le méprisoit, le laissoit faire, mais ne voulut pas le voir ; et ce ne fut qu'au bout de deux mois d'iii-