MARIAGE DU DUC DE LORGES
L'année finit par le mariage de mon beau-frère avec la troisième fille de Chamillart; dès l'été précédent, il en avoit été parlé dans le monde, en sorte que je demandai à Mme la maréchale de Lorges ce qu'il convenoit que je répondisse aux questions qu'on me faisoit là-dessus; elle m'assura qu'il n'y avoit rien de fondé en ces bruits . sur quoi je cruf. pouvoir et devoir lui parler avec franchise d'un mariage si peu touchant par l'alliance et les entours, si peu réparé par le bien, si peu encore par les espérances, avec un gendre tel que La Feuillade, dont Chamillart étoii, afl'olé, et tout de suite j'ajoutai qu'une fille du duc d'Harcourt seroit bien plus convenable par la naissance, par l'état brillant d'Harcourt, par l'âge fort supérieur à ses enfants qu'auroit ce gendre, susceptible en tout des prémices de sa faveur. Cela ne fut point goûté , et j'en demeurai là. M. de Lauzun , qui sur la prochaine opération de M. le maréchal de Lorges n'avoit pu éviter de se rapprocher par degrés, et qu'on vit avec surprise emmener chez lui la maréchale de Lorges , après ce qui s'étoit passé de si éclatant, et la garder chez lui les premiers jours de notre perte commune, voulut en tirer parti. Il compta se faire un mérite auprès du tout-puissant ministre de presser le mariage de sa fille, et que, devenant son beau-frère, cette alliance lui ouvriroit la porte du cœur et de l'esprit de Chamillart, et le reraettroit auprès du roi dans sa première faveur. Il n'eut pas peine à persuader la maréchale qui en mouroit d'envie , ni le jeune homme à qui il fit accroire que tout par là deviendroit or entre ses mains.
Tout se fit et se conclut sans que Mme de Saint-Simon ni moi en sussions rien, que par le monde. J'en parlai à la maréchale qui m'avoua l'affaire seulement fort avancée ; je ne pus m'empècher de lui dire encore mon sentiment. J'ajoutai que , quant à moi , rien ne me convenoit davantage, mais que, par plusieurs raisons, je craignois fort qu'elle et son fils ne s'en repentissent. Aslors elle me parla plus ouvertement, et je vis si bien que c'étoit chose faite que je crus en devoir faire compliment à Chamillart dès le lendemain. Ce qui me pressa làdessus fut le souvenir d'un avis que , dès l'été que j'en avois parlé à la maréchale sur les bruits qui couroient . Mme de Noailles m'avoit averti de prendre garde à ne pas montrer de répugnance pour ce mariage , parce que les Chamillart en étoient avertis , et qu'il n'en seroit autre chx)se. J'allai donc voir Chamillart que je ne connoissois que comme on connoît les gens en place , et à qui je n'avois iamais parlé que lorsque , trèsrarement, j'avois eu affaire à lui : il quitta pour moi les directeurs des finances avec qui il travailloit. La réception fut des plus gracieuses. Je me bornois aux compliments . lorsque ce ministre , avec qui je n'avois pas la plus léfière liaison . se mit à me raconter les détails du mariage, et à me faire ses plaintes des procédés qu'il avoit eus à essuyer de Mme la maréchale de Lorges ; que ce mariage, fait dès l'été . avoit traîné jusqu'alors par toutes sortes d'entortillements, et m'en dit tant, que pie?" de mon côté je ne pus m'empècher de lui répondre avec la même franchise. Il m'apprit qu'une pension de vingt mille livres, que le duc de Quintin avoit obtenue à la mort de son père, étoit uniquement en faveur du mariage, et il me montra une lettre de la maréchale qu'il avoit lue