‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 293 sur 348 · DISPUTE POUR LE PRIVILÈGE · texte numérisé non relu

DISPUTE POUR LE PRIVILÈGE

l'odieux vernis de jansénisme ; le roi , dis-je , ne laissoit pas d'être embarrassé. Le chancelier lui montroit la nouveauté de ces prétentions , et les prodigieux abus qui s'en pourroient faire dès que tout livre de religion dépendroit uniquement des évêques; le danger que Tambition de ceux qui tourneroient leurs vues du côté de Rome pouvoit rendre très-redoutable, et celui de tout tirer comme autrefois à la religion, pour dominer indépendamment surtout. Le roi craignit donc de juger une question qu'il eût tranchée d'un mot, mais qui auroit fâché les jésuites et mis Mme de Maintenon de mauvaise humeur. Il pria donc les parties de tâcher de s'accommodera l'amiable, et il espéra qu'en les laissant à elles-mêmes, de guerre lasse enfin, elles prendroient ce parti dont il les pressoit toujours. En effet toutes deux désespérant d'une décision du roi , par conséquent d'emporter tout ce qu'elles prétendoient, prêtèrent l'oreille à un accommodement , dont le cardinal de Noailles , et MM. de Meaux et de Chartres se mêlèrent uniquement pour leur parti.

Les évêques avoient peut-être étendu leurs prétentions au delà de leurs espérances pour tirer davantage , et le chancelier , peiné de fatiguer le roi , et d'en voir retomber le dégoût sur soi . par l'adresse des jésuites et le manège de Mme de Maintenon, prit aussi son parti de finir la querelle en y laissant le moins qu'il pourroit du sien. Il fut donc enfin convenu que les évêques abandonneroient la prétention aussi nouvelle que monstrueuse d'avoir l'autorité privative à toute autre de permettre l'impression des livres f.oncernant la religion . mais qu'ils les pourront censurer, ce qui ne leur étoit pas contesté, et qu'ils pourront faire imprimer sans permission les livres de religion dont ils seront les auteurs, article qui fit après une queue. Qu'à l'égard de leurs rituels, la matière des mariages sera soumise à l'examen et à l'autorité du chancelier par rapport à l'État. En particulier sur les ouvrages contre M. Simon, qu'il y seroit changé quelque chose que le chancelier n'approuvoit pas.

L'affaire finit ainsi; mais le venin demeura dans le cœur; les jésuites ni les évêques, par des vues différentes, ni Mme de Maintenon, à cause de son directeur, ne purent se consoler d'avoir manqué un si beau coup . ni le chancelier de leur voir emporter des choses si nouvelles et si dangereuses. C'est ce qui produisit depuis une lutte entre eux sur cet article des livres de religion que les évêques voudroient faire. Ils prétendirent que cette expression enveloppoit toute matière de doctrine. Le chancelier maintenoil qu'elle se bornoit à ce qu'on appelle livres de liturgie, missels, rituels et autres semblables; de décision il n'y en eut point; mais le chancelier, qui n'avoit rien à perdre du côté des jésuites ni à regagner de celui de Mme de Maintenon , et qui étoit maître de la librairie, en vint à bout par les menus, et tint ferme à ne rien laisser imprimer que sous l'examen et l'autorité ordinaire.

M. de Meaux vieillissoit, il aimoit la paix, il n'étoit point ermemi du chancelier. M. de Chartres, noyé dans Saint-Cyr, et toujours occupé dans l'intérieur du roi et de Mme de Maintenon, et dans la confidence entière de leur mariage , ne fil plus guère rien au dehors : et des au-

[1702] DES OUVRAGES DOCTRINAUX. 423

très évêques , il n'y en avoit point , ou bien peu , qui par leurs ouvrages fussent pour entretenir la dispute; mais de cette affaire le chancelier demeura essentiellement mal avec Mme de Maintenon qui, peu à peu, avec les jésuites l'éreiotèrent auprès du roi, sans toutefois lui eu pouvoir ôter ni l'estime ni un certain goût naturel qu'il avoit toujours eu pour lui , et que le dégoût de ce refroidissement empêcha le chancelier, aisé à dépiter, de cultiver et de ramener comme il lui auroit été aisé de faire , pour peu qu'il en eût voulu prendre la peine , ainsi que cela parut depuis en plusieurs occasions qui se retrouveront dans la suite.

Chamilly, revenant de son ambassade de Danemark , salua le roi à la fin de cette année, et ne fut pas bien reçu : il étoit fils d'un homme très-distingué à la guerre, et qui, s'il eût vécu, auroit été maréchal de France en 1675, et à qui le roi destinoit de loin une compagnie de ses gardes, et neveu de Chamilly que nous allons bientôt voir maréchal de France. Chamilly dont je parle étoit un très-grand et très-gros homme qui , avec beaucoup d'esprit, de grâce et de facilité à parler, et beaucoup de toutes sortes de lectures , se croyoit de tout cela le triple de ce qu'il en avoit, et le laissoit sentir. Il se rendit odieux au roi de Danemark et à ses ministres par ses grands airs et ses hauteurs, et des protections qu'il entreprit contre eux dans leur propre cour et jusque contre l'autorité du roi de Danemark; mais ce qui le perdit dans l'esprit du roi fut la méprise d'un dessus de lettre à Torcy et à Barbezieux; ce dernier, qui se croyoit de ses amis, ouvrit la lettre écrite à Torcy, y vit un portrait de soi et une espèce de parallèle si fâcheux, qu'il le perdit auprès du roi si radicalement, qu'après la mort de Barbezieux même, l'impression ne s'en put jamais effacer. Pareille aventure étoit arrivée à d'Avaux avec les deux mêmes , leur écrivant d'Irlande où il étoit auprès du roi d'Angleterre , dont il eut toutes les peines du monde à se relever. Il ne s'en releva même jamais parfaitement , mais il n'en fut pas perdu comme l'autre , parce qu'il n'étoit pas homme de guerre, et que Croissy à qui il avoit écrit, et Torcy depuis , le soutinrent et le firent renvoyer en d'autres ambassades. On ce sauroit croire le nombre et le mal de pareilles méprises.

En cette même fin d'année, trois bagatelles qui devinrent trois époques qui se retrouveront : la mort du cardinal Cantelmi , archevêque de Naples, frère du duc de Popoli; [de] Brillac , conseiller au parlement de Paris, fait premier président du parlement de Bretagne, et surtout [de] Ghampflour , nommé à l'évêché de la Rochelle. Une autre mort, qui ne vaut pas la peine d'être comptée, arrivée en même temps, fut celle du duc d'Albemarle, bâtard du roi d'Angleterre Jacques II , en Languedoc, où il étoit allé tâcher de se guérir. Sa naissance, si au goût du roi, l'avoit fait, tout jeune, lieutenant générai des armées navales. M. et Mme du Maine en faisoient comme de leur frère , et toutefois l'avoient marié à la fille de Lussan , premier gentilhomme de la chambre de M. le Prince, et de Mme de Lussan, dame d'honneur de Mme la Princesse, qui n'avoit rien, et n'en eut pas d' enfants.

Page 1