‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 301 sur 348 · ESTRÉES · texte numérisé non relu

ESTRÉES

comptée que du jour qu'il lui seroit permis d'en servir. Seignelay, maître de Texpédition , et ministre audacieux qui savoit nuire et servir mieux que personne , omit exprès cette dernière condition. Le comte d'Estrées, servant à terre au siège de Barcelone, prise en 1697 par M. de Vendôme, prétendit, sinon ne pas rouler avec les lieutenants généraux comme vice-amiral ayant amené là une escadre, au moins être le premier d'entre eux. Sur cette dispute , Pontchartrain , encore secrétaire d'État de la marine et ami particulier de tous les Estrées, trancha la difficulté en faisant remonter l'ancienneté du comte d'Estrées il la date de sa survivance -, il l'emporta sur la mémoire du roi , qui se souvenoit très-bien de la condition qu'il avoit commandée et qui se irouva omise, et de cette façon cette ancienneté demeura fixée à l'année 1684. Lorsqu'il fut question de faire ces maréchaux de France, Châteaurenauld , l'autre vice-amiral qu'on voulut faire, se trouva moins ancien lieutenant général et vice-amiral que le comte d'Estrées. Ce dernier avoit pour lui Ponlchartrain père et fils, qui pour la marine vouloient avoir deux bâtons; et mieux qu'eux alors, le groupe des Noailles, dont la faveur étoit au plus haut point, la considération du maréchal et du cardinal d'Estrées , celle des enfances de la comtesse d'Estrées, dont le roi s'amusoit beaucoup. Le sujet de plus n'avoit contre lui qu'un âge disproportionné de celui des autres candidats; il avoit vu beaucoup d'actions par terre et par mer , et commandé en chei en la plupart des dernières avec succès, répuxation et beaucoup de valeur; il entendoit bien la marine, étoit appliqué, avec de l'esprit et du savoir. Tout cela ensemble , fondé sur le bonheur de sa survivance à vingt-quatre ans . et du trait hardi de Seignelay , le fit huit ans après maréchal de France.

C'étoit un fort honnête homme, mais qui ayant été longtemps fort pauvre, ne s'épargna pas à se faire riche du temps du fameux Law, dans la dernière régence, et qui y réussit prodigieusement , mais pour vivre dans une grande magnificence et fort désordonnée. Ce qu'il amassa de livres rares et curieux , d'étoffes , de porcelaine , de diamants , de bijoux . de curiosités précieuses de toutes les sortes , ne se peut nombrer , sans en avoir jamais su user. Il avoit cinquante-deux mille volumes , qui toute sa vie restèrent en ballots presque tous à l'hôtel de Louvois, où Mme de Courtenvaux, sa sœur, lui avoit prêté où les garder. Il en étoit de même de tout le reste. Ses gens, lassés d'emprunter tous les jours du linge pour de grands repas qu'il donnoit, le pressèrent tant un jour d'ouvrir des coff'res qui en etoient pleins et qu'il n'avoit jamais ouverts depuis dix ans qu'il les avoit fait venir de Flandre et de HoUande , qu'il y consentit. Il y en avoit une quantité prodigieuse. On les ouvrit et on les trouva tous coupés à tous leurs plis, en sorte que pour les avoir gardés si longtemps tout se trouva perdu.

Il alloit toujours brocantant. Il se souvint d'un buste de Jupiter Ammon d'un marbre unique et de la première antiquité qu'il avoit vu quelque part autrefois, bien fâché de lavoir manqué, et mit des gens en campagne pour le rechercher. L'un d'eux lui demanda ce qu'il lui donueroit pour le lui faire avoir, il lui promit mille écus. L'autre se

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