‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 302 sur 348 · ESTRÉES · texte numérisé non relu

ESTRÉES

mit à rire , et lui promit de le lui livrer pour rien , ni pour achat ni pour sa pei.ie, et lui apprit qu'il étoit dans son nir-çasin, où sur-le champ il le mena et le lui montra. On ne tariroit point sur les contes à eu rapporter, ni sur ses distractions.

Avec de la capacité, du savoir et de l'esprit, c'étoit un esprit confus. On ne le débrouilloit poinl quand il rapportoit une affaire. Je me souviens qu'un jour au conseil de régence , M. le comte de Toulouse qui , avec bien moins d'esprit, étoit la justesse, la précision et la clarté même, et auprès duquel j'étois toujours assis par mon rang, me dit en nous mettant à la table que le maréchal d'Estrées alloit rapporter une affaire du conseil de marine qui étoit importante, mais où je n'entendrois rien à son rapport, et qu'il me prioit qu'il me la pût expliquer tout bas, comme cela se faisoit à l'oreille pendant que le maréchal rapportoit: j'entendis assez l'affaire pour être de l'avis du comte de Toulouse, mais non pas assez distinctement pour bien parler dessus, de manière que , quand ce fut à moi à opiner qui parlois toujours immédiatement avant le chancelier, et le comte de Toulouse immédiatement après, je souris et dis que j'étois de l'avis dont seroit M. le comte de Toulouse. Voilà la compagnie bien étonnée , et M. le duc d'Orléans à me dire en riant que ce n'étoit pas opiner. Je lui en dis la raison que je viens d'expliquer et conclus à ce que j'avois déjà fait, ou que la voix de M. le comte de Toulouse fût comptée pour deux, et l'affaire passa ainsi. La Vrillière disoit de lui que c'etoit une bouteille d'encre , qui , renversée , tantôt ne donnoit rien , tantôt filoit menu , tantôt laissoit tomber de gros bourbillons, et cela étoit vrai de sa manière de rapporter et d'opiner. Il étoit avec cela fort bon homme, doux et poli dans le commerce, et de bonne compagnie; mais bien glorieux et aisé à égarer, grand courtisan quoique non corrompu. Il faut achever de lui donner quelques moindres traits.

Il aimoit fort Nanteuil. et y avoit dépensé follement à un potager. Il y menoit souvent du monde . mais ni portes ni fenêtres qui tinssent. Il fit boiser toute sa maison. Sa boiserie prête à poser tout entière, on l'amena et on la mit en pile tout plein une grande salle. 11 y a bien vingt-cinq ans, elle y est encore, et le pont d'entrée, il y en a autant que personne n'a osé y passer qu'à pied. Il s'impatienta d'ouïr toujours vanter ces veaux de Royaumont que M. le Grand y faisoit nourrir d'œufs avec leurs coquilles et de lait, dont il donnoit des quartiers au roi, et qui étoient excellents. Il en voulut faire engraisser un à Nanteuil de même. On le fit, et quand il fut bien gras on le lui manda. Lui compta qu'en continuant à le nourrir, il engraisseroit bien davantage. Cela dura ainsi plus de deux ans, et toujours en œufs et en lait, dont les comptes allèrent fort loin pour en faire enfin un taureau qui ne fut bon qu'à en faire d'autres. Avec cela grand chimiste , grand ennemi des médecins, il donnoit de ses remèdes et y dépensoit fort à les faire, et, da la meilleure foi du monde, se traitoit lui-même le premier. Il vécut toujours fort bien avec sa femme , elle avec lui , chacun à leur manière.

Châteaurenauld . du nom de Rousselet, inconnu entièrement avant le mariage de son bisaïeul avec une sœur du cardinal et du maréchal de Saikt-Sikor II 28

434 CHATEAURENAULD. [1703J

Retz , à l'arrivée obscure des Gondi en France , fut le plus heureux homme de mer de son temps, où il gagna des combats et des batailles, et où il exécuta force entreprises difficiles, et fit beaucoup de belles actions. L'aventure de Vigo , racontée ailleurs , ne dut pas lui être imputée , mais à l'opiniâtreté des Espaç^nols à qui il n'en put persuader le danger. Elle eut pourtant besoin de toute la protection de Pontchartrain auprès du roi. Ce secrétaire d'État s'étoit coifl"é de Châteaurenauld , et il étoit de plus bien aise de décorer la marine. La promotiou de ce viceamiral fut fort applaudie; il y avoit longtemps qu'il avoit mérité le bâton.

C'étoil un petit homme goussaut , blondasse , qui paroissoit hébété , et qui ne trompoit guère. On ne comprenoit pas à le voir qu'il eût pu jamais être bon à rien. Il n'y avoit pas moyen de lui parler, encore moins de l'écouter, hors quelques récits d'actions de mer. D'ailleurs bon homme et honnête homme. Depuis qu'il fut maréchal de France il alloit assez souvent à Marly , où quand il s'approchoit de quelque compagnie . chacun tournoit à droite et à gauche.

Il étoit Breton, parent de la femme de Cavoye qui avoit une maison charmante à Lucienne tout auprès de Marly , où Cavoye aUoit souvent dîner avec bonne compagnie et la plupart gens de faciende' , et de manège . où tout S'i savoit , où il se brassoit mille choses avec sûreté , parce que le roi aimoit Cavoye, et ne se déficit point de ce qui ailoit chez lui. C'étoit un homme trayé, et ce qui étoit hors de ce cercle ne s'exposoit pas à l'y troubler. M. de Lauzun , trop craint pour être jamais de quelque chose et qui le trouvoit fort mauvais , voulut au moins se divertir aux dépens de gens avec qui il n'avoit point d'accès. Il se mit au commencement d'un long voyage de Marly à accoster Châteaurenauld , puis à lui dire que comme sou ami il vouloit l'avertir que Cavoye et sa femme, qui se faisoient honneur de lui appartenir, se plaignoient de ce qu'il ne les voyoit point, et qu'il n'alloit jamais chez eux à Lucienne, où ils avoient toujours bonne compagnie , que c'étoient des gens que le »oi aimoit, qui étoient considérés, qu'il ne falloit point avoir contre isoi. quand on en pouvoit aussi aisément faire ses amis, et qu'il luiconseilloit comme le sien d'aller à Lucienne et souvent et longtemps . et de les laisser faire et dire; qu'il l'avertissoit qu'ils avoient la fantaisie de recevoir froidement, et de faire tout ce qu'il falloit pour persuader aux gens qu'ils ne leur faisoient pas plaisir d'aller chez eux, mais que c'étoit un jargon et une marotte, que chacun avoit ses manières et sa fantaisie, que telle étoit la leur; mais qu'au fond ils seroient outrés qu'on les en crût et qu'on s'y arrêtât, et que la preuve en étoit au monde qui partout et surtout à Lucienne abondoil chez eux. Le maréchal fut ravi de recevoir un avis si salutaire, se prit à se disculper sur Cavoye, à remercier, et surtout à assurer Jl. de Lauzun qu'il profiteroit de ses bons conseils. Celui-ci lui fit entendre qu'il ne falloit jamais faire semblant qu'il lui eût d-uné cet avis, et le quitta bien résolu au secret et à s'établir prompteraent à Lucienne.

Il ne tarda pas à y aller. A son aspect, voilà tout en émoi, puis en -

A . Vieux mot synonyme de cabale.

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