Ô0 MARÉCHAL PREMIER CHIRURGIEN DU ROI
suada enfin une séparation au duc de Brancas , qui , pour y parvenir solidement et de complot fait, battit sa femme et la chassa à coups de pied devant Mme de Chamilly, d'autres témoins et tous les valets, qui l'emmena chez elle , où elle la garda longtemps. De pain , elle en eut comme point par la séparation, parce qu'il ne se trouva pas où en prendre. Elle en étoit là depuis plusieurs années quand, pour son pain, elle se mit à Madame, et encore chargée d'enfants, dont son mari se mettoit fort peu en peine. Madame, qui s'en trouvoit fort honorée, la traita jusqu'à sa mort avec beaucoup d'égards et de distinctions, et elle se fit aimer et considérer à la cour par sa douceur et sa vertu.
Félix, premier chirurgien du roi, mourut vers ce temps-là, laissant un fils qui n'avoit point voulu tâter de sa profession; Fagon, premier médecin du roi , qui avoit toute sa confiance et celle de Mme de Maintenon sur leur santé, mit en cette place Maréchal, chirurgien de la Charité, à Paris, le premier de tous en réputation et en habileté, et qui lui avoit fait très-heureusement l'opération de la taille. Outre sa capacité dans son métier, c'étoit un homme qui, avec fort peu d'esprit, avoit très-bon sens, connoissoit bien ses gens, étoit plein d'honneur, d'équité, de probité, et d'aversion pour le contraire; droit, franc et vrai; et fort libre à le montrer, bon homme et rondement homme de bien, et fort capable de servir, et par équité ou par amitié, de se commettre très-librement à rompre des glaces auprès du roi , quand il se fut bien initié (et on l'étoit bientôt dans ces sortes d'emplois familiers auprès de lui). On verra dans la suite que ce n'est pas sans raison que je m'étends sur cette espèce de personnage des cabinets intérieurs, que sa faveur laissa toujours doux, respectueux, et quoique avec quelque grossièreté, tout à fait en sa place. Mon père , et moi après lui , avons logé toute notre vie auprès de la Charité. Ce voisinage avoit fait Maréchal le chirurgien de notre maison; il nous étoit tout à fait attaché, et il le demeura dans sa fortune.
Je me souviens qu'il nous conta , à Mme de Saint-Simon et à moi , une aventure qui lui arriva, et qui mérite d'être rapportée. Moins d'un an depuis qu'il fut premier chirurgien , et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait, tous les malades de toute espèce qui avoient besoin de sa main dans Versailles et autour, il fut prié par le chirurgien de Port-Royal des Champs d y aller voir une religieuse à qui il croyoit devoir couper la jambe. Maréchal s'y engagea pour le lendemain. Ce même lendemain, on lui proposa, au sortir du lever du roi d'aller à une opération qu'on devoit faire; il s'en e.\cusa sur l'engagement qu'il avoit pris pour Port-Royal. A ce nom , quelqu'un de la Faculté le tira à part, et lui demanda s'il savoit bien ce qu'il faisoit d'aller k Port-Royal. Maréchal, tout uni, et fort ignorant de toutes les affaires qui , sous ce nom , avoient fait tant de bruit , fut surpris de la question , et encore plus quand on lui dit qu'il ne jouoit pas à moins qu'à se faire chasser; il ne pouvoit comprendre que le roi trouvât mauvais qu'il allât voir si on y couperoit ou non la jambe à une religieuse. Par composition , il promit de le dire au roi avant d'y aller. En eOet, il se trouva au
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retour du roi de sa messe , et comme ce n'étoit pas une heure où il eût accoutumé de se présenter, le roi, surpris, lui demanda ce qu'il vouîoit. Maréchal lui raconta avec simplicité ce qui l'amenoit, et la surprise où il en étoit lui-même. A ce nom de Port-Royal, le roi se redressa comra«3 il avoit accoutumé aux choses qui lui déplaisoient, et demeura deux ou trois PoÂer sans répondre, sérieux et réfléchissant, puis dit à Maréchal : « Je veux bien que vous y alliez, mais à condition que vous y alliez tout à l'heure pour avoir du temps devant vous ; que , sous prétexte de curiosité, vous voyiez toute la maison, et les religieuses au chœur et partout où vous les pourrez voir; que vous les fassiez causer, et que vous examiniez bien tout de très-près , et que ce soir vous m'en rendiez compte.» Maréchal, encore plus étonné, fit son voyage, vU tout, et ne manqua à rien de tout ce qui lui étoit prescrit. Il fut attendu avec impatience ; le roi le demanda plusieurs fois , et le tint à son arrivée près d'une heure en questions et en récils. Maréchal fit un éloge continuel de Port-Royal; il dit au roi que le premier mot qui lui fut dit fut pour lui demander des nouvelles de la santé du roi , et à plusieurs repr;-es; qu'il n'y avoit lieu où on priât tant pour lui, dont il avoit été témoin aux offices du chœur. Il admira la charité, la patience et la pénitence qu'il y avoit remarquées; il ajouta qu'il n' avoit jamais été en aucune maison dont la piété et la sainteté lui eût fait autant d'impression. La fin de ce compte fut un soupir du roi, qui dit que c'étoient des saintes qu'on avoit trop poussées, dont on n'avoit pas assez ménagé l'ignorance des faits et l'entêtement, et à l'égard desquelles on avoit été beaucoup trop loin. Voilà le sens droit et naturel, produit par un récit sans fard, d'un homme neuf et neutre, qui dit ce qu'il a vu, et dont le roi ne se pouvoit défier, et qui eut par là toute liberté de parler; mais le roi , vendu à la contre-partie , ne donnoit d'accès qu'à elle ; aussi cette impression fortuite du vrai fut-elle bientôt anéantie. Il ne s'en souvint plus quelques années après, lorsque le P. Tellier lui fit détruire jusqu'aux pierres et aux fondements matériels de Port-Royal , et y passer partout la charrue.
Félix avoit eu pour sa vie une petite maison dans le parc de Versailles , au bout du canal où aboutissoient toutes les eaux. Il l'avoit rendue fort jolie. Le roi la donna à la comtesse de Grammont. Les étranges Mémoires du comte de Grammont, écrits par lui-même, apprennent qu'elle étoit Hamilton, et comment il l'épousa en Angleterre. Elle avoit été belle et bien faite ; elle en avoit conservé de grands restes et la plus haute mine. On ne pouvoit avoir plus d'esprit, et, malgré sa hauteur, plus d'agrément, plus de politesse, plus de choix. Elle l'avoit orné, elle avoit été dame du palais de la reine, avoit passé sa vie dans la meilleure compagnie de la cour , et toujours très-bien avec le roi , qui goûtoit son esprit , / et qu'elle avoit accoutumé à ses manières libres dans les particuliers de' 865 maîtresses. C'étoit une femme qui avoit eu ses galanteries , mais qui n afoit pas laissé de se respecter , et qui , ayant bec et ongles , l'étoit fort à 1= cour, et jusque par les ministres , qu'elle cultivoit même très-peu.
Àime de Mainlenon, qui la craignoit, n'avoit pu l'écarter; le roi s'amusoit fort avec elle. Elle sentoit l'aversion et la jalousie de Mme de