‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 323 sur 348 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Cardinal Bonzi; son extraclion, son caractère, sa fortune, sa mort. — Mort du duc de La Ferlé. — P. de La Ferlé jésuite. — Maréchal de Joyeuse gouverneur des Évêchés. — Bailli de Noaiiles ambassadeur de Maiie. — M. de Roye lieutenant général des galères. — Comte de Toulouse à Toulon. — Duc de Bourgogne sur le Rhin. — Villars fait demander par l'électeur de Bavière d'être duc; est refusé; remplit ses coffres. — Villars échoue encore à faire venir sa femme le trouver; se brouille avec l'électeur. — Vues et conduite pernicieuse de Villars. — Projet insensé du Tyrol. — Le roi amusé par Vendôme. — Légal bal à Miuderkingen le général Latour; est fait lieutenant général. — Triste succès du projet du Tyrol. — Conduite de VaudemoQt. — D-aquesne brûle les miigasins d'Aquilée. — Naissance du duc de Ciiartres; sa pension. — Duc d'Orléans tire du roi plus d'un million par an. — Règlement sur l'artillerie. — Trésor inutilement cherche à Meudon. — Président de Mesmes prévôt et grand maître des cérémonies de l'ordre.

Le cardinal Bonzi mourut à Montpellier vers la mi -juillet de cette innée, à soixante-treize ans. Il étoit archovèque de Narbor.ne, et avoit ■,inq abbayes, et commandeur de l'ordre. Ainsi le c rdinal Portocarrero iut cette place, qui lui avoit été assurée d'avance, avec la permission , in attendant, de porter le cordon bleu. Ces Bonzi sont des premières familles de Florence ; ils ont eu souvent les premières charges de cette république et des alliances directes avec les Médicis. Ce fut un Bonzi, évêque de Terrstoine , qui fit le funeste mariage de Catherine de Médicis, qui en amena en France, avec les Strozzi, les Gondi et d'autres

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Italiens. Un Bonzi eut l'évèché de Bcziers du cardinal Strozzi . son oncle, qui a été possédé par six Bonzi, d'oncle à neveu, dont deux ont été cardinaux. Le second Bonzi. évêque de Béziers. fit le triste mariage de Marie de Médicis. Sa parenté avec elle engagea Henri IV à le faire grand aumônier de la reine . c'est-à-dire à ériger cette charge po ur lui, l'unique qui. chez les reines, ait le titre de grand. G'étoit un homme de grand mérite, et qui avoit habilement traité beaucoup d'affaires dehors et dedans, et qui eut la nomination de France au chapeau que Paul V lui donna en 1611. Pierre Bonzi, dont il s'agit ici, élevé auprès de l'évèque de Béziers, son oncle , auquel il succéda , plut de bonne heure au cardinal Mazarin. Ces Bonzi n'ont été heureux en mariage que pour eux-mêmes. Il fit celui du grand -duc avec une fille de Gaston, qu'il conduisit à Florence, d'où il fut ambassadeur à Venise, de là en Pologne , pour empêcher le roi Casimir d'abdiquer. Il en rapporta la nomination de Pologne au cardinalat. Après son départ . Casimir abdiqua. Bonzi fut renvoyé en Pologne, où il rompit les mesures des Impériaux . et fit élire Michel "Wiesnowieski. A son retour, il eut l'archevêché de Toulouse, et alla ambassadeur en Espagne. Bientôt après , il eut l'archevêché de Narbonne . le chapeau , que Clément X lui donna en 1672, et fut grand aumônier de la reine. Il se trouva aux conclaves d'Innocent XI, Alexandre VIII et Innocent XII, et partout il brilla et réussit.

C'étoit un petit homme trapu, qui avoit eu un très -beau visage, à qui l'âge en avoit laissé de grands restes, avec les plus beaux yeux noirs, les plus parlants, les plus perçants, les plus lumineux, et le plus agréable regard , le plus noble et le plus spirituel que j'aie jamais vu à personne; beaucoup d'esprit, de douceur, de politesse, de grâces, de bonté , de magnificence , avec un air uni et des manières charmantes; supérieur à sa dignité, toujours à ses afi'aires, toujours prêt à obliger: beaucoup d'adresse, de finesse, de souplesse, sans friponnerie, sans mensonge et sans bassesse ; beaucoup de grâces et de facilité à parler. Son commerce , à ce que j'ai ouï dire à tout ce qui a vécu avec lui , étoit délicieux , sa conversation jamais recherchée et toujours charmante ; familier avec dignité, toujours ouvert, jamais enflé de ses emplois ni de sa faveur. Avec ces qualités et un discernement fort juste , il n'est pas surprenant qu'il se soit fait aimer à la cour et dans les pays étran gers.

Sa place de Narbonne le rendoit le maître des afi'aires du Languedoc-, il le fut encore plus par y être adoré et y avoir gagné la confiance des premiers et des trois ordres, que pai" son siège. Fleury. receveur des décimes du diocèse de Lodève. s'insinua dans le domestique du cardinal, parvint jusqu'à lui, et à lui oser présenter son fils, qui plut tellement à cette éminence italienne, qu'il en prit soin, et fit, ce qu'on pourroit bien affirmativement dire , sa fortune , si elle n'avoit pris plaisir d'en insulter la France en l'en établissant roi absolu, et unique et public , et dans un âge où les autres radotent quand ils font tant que d'y parvenir.

Bonzi jouit longtemps d'uue faveur à ia Gour ji. d'une puissance en

SON caractère; sa fortune. 465

Languedoc . qui , établie premièrement sur les cœurs , n'étoit contredite par personne. M. deVerneuil , gouverneur, n'yexistoit pas; M. du Maine, en bas âge . puis en jeunesse , qui lui succéda , ne s'en mêla pas davantage. Bàville, intendant de Languedoc, y vouloit régner, et ne savoit comment supplanter une autorité si établie, lorsque, bien averti de la cour d'un ac .es de dévotion qui diminua depuis, mais qui dans sa ferveur portoit le roi à des réformes d'autrui , lui fit revenir, par des voies de conscience . des choses qui le blessèrent sur la conduite du cardinal Bonzi. Les Lamoignon , de tout temps livrés aux jésuites, réciproquement disposoient d'eux; et ces pères n'ont jamais aimé des prélats assez grands pour n'avoir pas besoin d'eux, et dont étant néanmoins ménagés et bien traités comme ils l'étoient de Bonzi , se trouvoient en posture de les faire compter avec eux si d'aventure il leur en prenoit envie.

Le bon cardinal, quoique en âge où les passions sont ordinairement amorties , étoit éperdument amoureux d'une Mme de Gange, belle-sœur de celle dont la vertu et l'horrible catastrophe a fait tant de bruit. Les Soubise ne .:ont pas si rares qu'on le croit. Cet amour étoit fort utile au mari; il ne voulut donc jamais rien voir, et profitoit grandement de ce que toute la province voyoit , et qu'il avoit bien résolu de ne voir jamais , quoique sous ses yeux. Le scandale étoit en effet très- réel , et sans l'affection générale que toute la province portoit au cardinal , cela auroit fait beaucoup plus de bruit. Bâville l'excita tant qu'il put : il procura au cardinal des avis fâcheux de la part du roi , puis des lettres du P. de La Chaise par son ordre, enfin quelque chose de plus par Ghâteauneuf, secrétaire d'État de la province. Bonzi alla à la cour, espérant tout de sa présence : il y fut trompé ; il trouva le roi bien instruit , qui lui parla fort franchement, et qui, par son expérience, ne se paya point de l'aveuglement volontaire du mari. Bonzi , rappelé à Montpellier pour les états, ne put se contenir. 11 avoit découvert que le coup lui étoit porté par Bâville. Il le trouva plus hardi et plus ferme dans le cours des affaires qu'il n'avoit encore osé se montrer; il fit des parties contre le cardinal, qui s'attira des dégoûts sur ce qu'il ne changeoit point de conduite avec sa belle. Il étoit accusé de ne lui rien refuser, et comme il disposoit dans les états, et hors leur tenue, de beaucoup de choses pécuniaires et de bien des emplois de toutes les sortes , Mme de Gange étoit accusée de s'y enrichir, et il y en avoit bien quelque chose. Cette espèce de déprédation fut grossie à la cour par Bâville , dont le but ètoit d'ôter au cardinal tout ce qu'il pourroit de dispositions, de grâces à faire et d'autorité, d'y entrer en part d'abord comme par un concert nécessaire contre l'abus, et de s'en emparer dans la suite. Il n'en fallut pas davantage pour les brouiller. Bâville fit valoir le service du roi et le bien de la province intéressés dans l'abus que le cardinal faisoit d'une autorité que sa maîtresse tournoit toute à la sienne et à un honteux profit. Peu à peu cette autorité, toujours buttée et mise en compromis, s'affoiblit en l'un et crût en l'autre. L'intérêt, qui souvent est préféré à tout autre sentiment, fit des créatures à Bâville, qui commença à se montrer utile ami et dangereux ennemi. Cette lutte dura ainsi quelques années. Bâville croissant toujours aux dépens du cardinal, malgré ses Saint-Simon n. 30

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