‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 324 sur 348 · MORT DU DUC DE LA FERTÉ · texte numérisé non relu

MORT DU DUC DE LA FERTÉ

voyages à la cour. Enfin le cardinal eut l'affront et la douleur de voir arriver une lettre de cachet à Mme de Gange , qui l'exiloit fort loin. Son cœur et sa réputation en souffrirent également. De cette époque, son crédit et son autorité tombèrent entièrement, et Bàville devint le maître , qui sut bien le faire sentir au cardinal et à ' Dut ce qui lui demeura attaché.

Porté par terre, il espéra se relever par le mariage de Castries. fils de sa sœur et gouverneur de Montpellier, avec une fille du feu maréchal-duc de Vivonne, frère de Mme de Montespan, qui n'avoit rien vaillant qu'une naissance et des alliances qui faisoient grand honneur aux Castries , et la protection du duc du Maine , qui la promit tout entière à l'oncle et au neveu , mais l'accorda à son ordinaire quand le mariage fut fait, en 1693, qui fut son ouvrage. Il redonna pourtant par l'opinion quelque vie au cardinal et quelque mesure à Bàville qui n'en fut pas longtemps la dupe. Le cardinal , qui se la vit de l'appui qu'il avoit espéré , tomba peu à peu en vapeurs qui dégénérèrent en épilepsie , et qui lui attaquèrent la tète. La tristesse l'accabla, la mémoire se confondit, les accès redoublèrent. Le dernier voyage qu'il fit à la cour, ce n'étoit plus lui en rien; il étoit même singulièrement rapetissé, et quelque part qu'il allât . même chez le roi , il étoit toujours suivi par son médecin et son confesseur . qui passoit pour un aumônier. Il mourut bientôt après son retour en Languedoc, consommé par Bàville, devenu tyran de la province.

Le duc de La Ferté mourut aussi cet été d'hydropisie, à quarantesept ans. Sa valeur l'avoit avance de bonne heure : il avoit toujours servi, il étoit devenu très-bon officier général et faisoit espérer qu'il ne seroit pas moins bon à la tète d'une armée que le maréchal son père. Il avoit beaucoup d'esprit, ou plutôt d'imagination ou de saillies, gai, plaisant, excellent convive-, mais le vin et la crapule le perdirent après en avoir bien tué à table. Le roi, qui avoit du goût pour lui, fit tout ce qu'il put pour le corriger de ses débauches -, il lui en parla souvent dans son cabinet, tantôt avec amitié, tantôt avec sévérité. Il lui manquoit peu, en 1688, de l'âge nécessaire pour être chevalier de l'ordre, et le roi lui fit dire qu'il l'eût dispensé s'il avoit voulu profiter de ses avis. Il étoit incorrigible, et même, les dernières campagnes qu'il fit, peu capable de servir par une continuelle ivresse. Il avoit passé sa vie brouillé et séparé de sa femme , fille de la maréchale de La Mothe , dont il n'eut que deux filles.

On ne savoit ce qu'étoit devenu son frère, le chevalier de La Ferté, qu'on a cru péri et dont on n'a jamais ouï parler , qui étoit un étrange garnement ; son autre frère, séduit enfant par les jésuites, se l'étoit fait malgré son père qui, le rencontrant jeune novice sur le pont Neuf avec le sac de quête sur le dos, comme faisoient encore alors les jeunes jésuites, le fit courre par ses valets, dont il se sauva à grand'peine. Il avoit aussi beaucoup d'esprit et devint célèbre prédicateur: mais il aimoit la bonne chère et la bonne compagnie et n'étoit pas fait pour être religieux. Il mécontenta les jésuites qui à la fin le reléguèrent à la Flèche , où il mourut longtemps après son frère , non , je pense , sans

l1703J villars remplit ses coffres. 467

regretter ses vœux qui l'exclurent de succéder à la dignité de son frère qui demeura éteinte trente-huit ans après son érection. Le gouvernement de Metz, Verdun, [de Toul] et de leurs évèchés, vacajit par cette mort, fut donné au maréchal de Joyeuse.

Le bailli de Noailles, frère du duc et du cardinal de Noailles, succéda au bailli d'Hautefeuille à l'ambassade de la religion' en France. Il étoU lieutenant général des galères de France, qu'il vendit au marquis de Roye, capitaine de vaisseau, lors à la mer, qui avoit épousé la fille unique de Ducasse. Pontchartrairi, mari de sa sœur, eu lit le marché, et en eut l'agrément pour lui en son absence, ce qui le fit tout d'un coup lieutenant général des armées navales.

M. le comte de Toulouse étoit parti pour Toulon, et Mgr le duc de Bourgogne pour aller prendre le commandement de l'armée du maréchal de Tallard sur le Rhin, où le prince Louis de Bade et les autres généraux en chef de l'empereur, occupés à la tète de divers corps à s'opposer aux progrès déjà faits de l'électeur de Bavière , et à ceux qu'il en craigno.t bien plus depuis que Villars l'avoit joint , n'étoient pas en état de s'opposer beaucoup aux projets du maréchal de Tallard , qui fut assez longtemps à observer le prince Louis et à subsister, tandis que l'empire trembloit dans son centre, par les avantages que l'électeur avoit remportés sur les Impériaux . et que la diète de Ratisbonne ne s'y continuoitque sous ses auspices. L'électeur comptoit bien de profiter de la jonction des François, et il n'y eut complaisance qu'il n'eût pour leur général. Celui-ci, dont l'audace [étoit] excitée par son bâton, et par la faveur où il se croyoit, et la gloire d'autrui qu'il avoit revêtue par la bataille de Friedlingen , s'oublia jusiiu'à croire pouvoir atteindre tout, et ne se trompa pas dans la suite , mais le moment n'en étoit pas arrivé. Il profita du besoin que l'électeur de Bavière avoit de son concours pour le forcer à demander au roi de le faire duc. La proposition parut telle qu'elle étoit, et fut refusée à plat.

Alors, Villars, n'espérant plus rien de l'électeur, songea à remplir ses coffres. Il mit dans tous les pays où ses partis purent atteindre des sauvegardes et des contributions, qui n'épargnèrent pas même les pays de l'électeur dont il fit peu de part à la caisse militaire, et se fit à lui des millions. Des millions ne sont pas ici un terme en l'air pour exprimer de grandes sommes, je dis des millions très-réels. Ce pillage déplut extrêmement à l'électeur; mais ce qui l'outra, fut l'opposition qu'il trouva en Villars à tout ce qu'il lui proposa de projets et mouvements de guerre. Villars vouloit s'enrichir, et rejetoit tout ce qui pouvoit resserrer ses contributions et ses sauvegardes par l'éloignement de son armée, et par des entreprises faciles et utiles, mais qui, le tenant près de l'ennemi, le mettoient hors de portée de ce gain immense.

D'autre part, loin de craindre de se brouiller avec l'électeur, c'étoit tout son but, depuis qu'il avoit échoué à une dernière tentative de faire venir sa femme le trouver. Le roi. à force d'importunité, y avoit consenti; là-dessus Villars avoit demandé un passe-port pour elle au

Page 1