‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 33 sur 348 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne mis ensemble. — Menins de Mgr le duc de Bourgogne : Gamaclies, dO, Chevemy , Saumery. — Mine de Sauinery. — Emplois de Cheverny, et son aventure à Vienne. — Mort de Mme de MonlclievreuiL - Mgr le duc de Bourg'. gne enire au conseil des dépêches. — Caslel dos Bios, ambassadeur d'Espagne en France. — Mort d'Arrouy dans la Basiillc. — Voyage à Paris du duc el de Mme la duchesse de Lorraine pour i'iiomniage lige de Bar. — Ducs de Lorraine, l'un connélable, l'autre grand chamliellan. — Princes du sang précédenl les souverains non rois partout. — M. de Lorraine étrangement incognito. — Mme et M. de Lorraine à Paris, qui va saluer ii; roi. - Adresse continuelle à l'égard de M. et Mme la duchesse de Chartres. — Mme de Lorraine malade de la petite vérole. — Hommage lige au roi par le duc de Lorraine pour le duché de Bar. — M. de Lorraine à Meudon et à Marly, où il prend congé. — M. de Lorraine prend congé de Monseigneur a l'Opéra, el de Mgr et de Mme la duchesse de Bourgogne sans les avoir vus auparavant, et part en poste payée par le roi. — Mme de Lorraine à Versailles, puis a Marly, prend congé et part.

En arrivant de Fontainebleau le jour même. Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne furent mis ensemble. Le roi les voulut aller surprendre comme ils se mettroienl au lit: il s'y prit un peu trop tard, il trouva les portes fermées, et il ne voulut pas les faire ouvrir. Peu de jo urs après , il nomma quatre hommes qui étoient souvent à la cour pour se tenir assidus auprès de Mgr le duc de Bourgogne, qui dans la vérité ne pouvoient guère être plus mal choisis, Cheverny, Saumery , Gamaches et d'O. Des deux derniers j'en ai pirlé assez pour n'avoir rien à y ajouter. Le bon Gamaches étoit un bavard qui n'avoit jamais su ce qu'il disoit ni ce qu'il faisoit. et dont M. de Chartres et ses amis de plaisir

[1699] GAMACHES, d'o, CHEVKRNY, SAUMERT. 43

s'étoient moqués taut que le roi l'avoit tenu auprès de lui. Il ne savoit rien , pas même la cour ni le monde , où il avoitl'ort peu été , ni la guerre non plus, quoiqu'il eût toujours servi et avec beaucoup d'honneur et de valeur: du reste un fort honnête homme. D'O étoit ce mentor de M. le comte de Toulouse, qui de son appartement de Versailles devint lieutenant général des armées navales. Son assiduité chez son premier maître étoit dilTicile à accorder avec cet emploi , mais il savoit accorder toutes choses , témoin sa dévotion importante et le galant métier de sa femme pour faire fortune par l'un des deux, et peut-être par tous les deux ensemble.

Clieverny étoit Clermont-Gallerande : son père avoit été maître de la garde-robe et chevalier de l'ordre en 1661 , dont on a d'excellents Mémoires en forme d'annales , sous le nom de Monirlat qu'il portoit. Sa femme, fille du fils du chancelier do Cheverny, étoit une femme extrêmement du grand monde , qui avoit été gouvernante des filles de Gaston , et sur le pied de laquelle il ne faisoit pas bon marcher. L'un et l'autre fort riches s'étoient parfaitement ruinés, et avolent marié leur fils à la sœur de Saumery. C'étoit un homme qui présentoit plus d'esprit, de morale, de sens et de sentiments qu'il n'en avoit en eflet: beaucoup de lecture, peu ou point de service, une conversation agréable et fournie, beaucoup de politique, d'envie de plaire et de crainte de déplaire, un extérieur vilain et même dégoûtant, toute l'encolure d'un maître à écrire, et toujours mis comme s'il l'eût été, en tout un air souliVeteux, et une soif de cour et des agréments de cour qui alloit à la bassesse; avec tout cela ce tuf se cachoit sous d'autres apparences, et j'en ai été la dupe fort longtemps; d'ailleurs un honnête homme.

Saumery étoit petit-fils d'un valet d'Henri IV, qui l'avoit suivi du Béarn , et qui , comme beaucoup de ce peuple . s'appeloit Johanne. Il fut jardinier de Chambord, et sur la fin de sa vie concierge, non pas de ces concierges gouverneurs et capitaines comme il y en a toujours eu à Fontainebleau et à Corapiègne. mais concierge efi'ectif, comme nous en avons tous dans nos maisons. Il gagna du bien; il mit son fils dans les troupes, qui étoit fort bien fait, et trouva à le marier à une bourgeoise de Blois à sa portée. M. Colbert, encore in minoribus , épousa l'autre sœur. Sa fortune avança ses beaux-frères. L'un s'enrichit, acheta Menars, devint intendant de Paris, et est mort président à mortier: il étoit frère de Mme Colbert. Saumery devint gouverneur de Chambord. en eut la capitainerie des chasses et celle de Blois : c'étoit un fort honnête homme et qui ne .s'en faisoit point du tout accroire; lise tenoit à Chambord . où il est mort fort vieux, et paroissoit rarement à la cour, où on en faisoit cas pour sa valeur et sa probité. Je 1 ai vu , il étoit fort grand, avec ses cheveux blancs et l'air tout à fait vénérable. Son fils aîné , qui est celui dont il s'agit, servit quelque temps subalterne, et se retira de bonne heure avec un coup de mousquet dans le genou , et se fit maître des eaux et forêts d'Orléans, etc. Il étoit dans cet obscur emploi et inconnu atout le monde, lorsque M. de Beauvilliers l'en tira pour le faire un des sous-gouverneurs des enfants de France. Jamais homme cj «ntrigant, si valet, si bas, si orgueilleax, si ambitieux, si dévoué à !;;

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fortune, et tout cela sans fonds aucun, sans voile . sans pudeur; on en verra d'étranges traits. Jamais homme aussi ne tira tant parti d'une blessure. Je disois de lui qu'il boitoit audacieusement , et il étoit vrai. Il parloit dea personnages les plus distingués , dont à peine il avoit jamais vu les antichambres, comme de ses égaux et de ses amis particuliers. Il racontoit des traits qu'il avoit ouï dire , et n'avoit pas honte de dire devant des gens qui avoient au moins le sens commun : « Le pauvr e mons Turenne me disoit. » qui, à son âge et à son petit emploi, n'r. peut-être jamais su qu'il fût au monde, et le monsieur tout du long. il n'en honoroit personne. C'étoit a mons de Beauvilliers . mons de Chevreuse,»et ainsi de ceux dont il ne disoit pas le nom tout court, et il le ilisoit de presque tout le monde jusqu'aux princes du sang. Je lui ai ouï dire bien des fois «la princesse de Conti » en parlant de la fille du roi, et aie prince de Conti» en parlant de M. son beau-frère. Pour des premiers seigneurs de la cour, il étoit rare quand il leur donnoit le monsieur ou le mons. C'étoit : «le maréchal d'Humières. 3> et ainsi des autres; et des gens de la première qualité, très-ordinairement par leur nom, sans qualité devant. La fatuité et l'insolence étoient complètes: et si, à force de monter cent escaliers par jour, de dire des riens à l'oreille, de faire l'important et le gros dos. il imposoit à une partie de la cour, et. par ses valetages et ses blâmes de complaisance bien bas en confidence , il s'étoit acquis je ne sais combien de gens'.

Sa femme, fille de Besraaux, gouverneur de la Bastille, étoit une grande créature aussi impertinente que lui. qui portoit les chausses, et devant qui il n'osoit pas souffler. Son efiTronterie ne rougissoit de rien, et, après force galanteries, elle s'étoit accrochée à M. de Duras qu'elle gouvernoit, et chez qui elle étoit absolument et publiquement la maîtresse, et vivoit à ses dépens. Elle en acquit le nom de Mme la connétable , parce que M. de Duras étoit doyen des maréchaux de France. On ne l'appeloit pas autrement : elle-même étoit la première à en rire. Enfants , complaisants . domestiques . tout étoit en respect et en dépendance devant elle . et Mme de Duras aussi dans le peu et le rare qu'elle veuoit de sa campagne; l'âge du maréchal faisoit qu'on s'en scandalisoit moins. Voilà les gens que le roi mit autour de Mgr le duc de Bourgogne , qui chassoit fort souvent; et de ces quatre il n'y avoit que Gamaches qui pût monter à cheval, ou qui en voulût prendre la peine. Le rare fut qu'ils n'eurent ni nom d'emploi, ni brevet, ni appointements, mais de beaux propos en les y mettant, et l'agrément d'être , sans demander, de tous les voyages de Marly . et cela seul tournoit les tètes.

Cheverny étoit menin de Monseigneur : il avoit été envoyé à Vienne . et ambassadeur après en Danemark, où lui et sa femme avo»3nt gagné le scorbut et laissé leur santé et leurs dents. La femme , avec plus d'esprit et de mesure, ne tenoit pas mal de son frère. A Vienne il arriva à Cheverny une aventure singulière. Il devoit avoir un soir d'hiver sa première audience de l'empereur. Il alla au palais; un chambellan l'y

i . Voy. , à la fin du volume , la noie reclificaiive de M. le marquis de Sauinery.

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