‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 35 sur 348 · VOYAGE A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE A PARIS

étant plus distingué et beaucoup plus accrédité à la cour d'Espagne, il fit changer la de.;linaîion . et alla en Portugal comme à une ambassade de faveur, et fit envoyer l'autre à celle d'exil. C'est ainsi qu'elle étoit regardée. Il voulut venir à Fontainebleau trouver la cour et en fut refusé; il s'en plaignit fort, on lui répondit qu'on avoit bien fait attendre M. d'Harcourt trois mois à Madrid avant de lui permettre de voir le roi d'Espagne : qu'ainsi il pouvoit bien avoir patience six semaines avant de voir le roi. Au retour il eut audience. Ce qu'il avoit à y traiter étoit en effet d'une importance à ne pas souffrir volontiers des délais; il pressa le roi de deux choses de la part du roi son maître : l'une d'employer son autorité pour faire révoquer à la Sorbonne la condamnation qu'elle avoit faite des livres d'une béate espagnole qui s'appelle Marie d'Agreda. Le temps étoit mal pris ; ces livres étoient tout à fait dans les sentiments de M. de Cambrai , que le roi venoit de faire condamner à Rome. L'autre chose étoit de faire établir en dogme, partout son royaume, l'immaculée conception de la sainte Vierge, et par conséquent faire plus que l'Église , qui a été plus retenue là-dessus ; aussi se moqua-t-on de l'ambassadeur et de son maître avec les plus belles paroles du monde. Ce fut là toute la matière de son audience. Qui auroit cru que cette ambassade eût tourné quatorze mois après comme elle fit, et que cette espèce d'exil eût fait à l'ambassadeur la fortune la plus complète.

Le pauvre d'Arrouy ' mourut en ce temps-ci à la Bastille où il etoil depuis dix ou douze ans; il avoit été longtemps trésorier des états de Bretagne. C'étoit le meilleur homme du monde et le plus obligeant: il ne savoit que prêter de l'argent et point presser pour se faire payer: avec cette conduite il s'obéra si bien, que, quand il fallut compter, il ne put jamais ss tirer d'affaire. La confiance de la province et de tout le monde étoit si grande en lui . qu'on l' avoit laissé plusieurs années sans compter : ce fut sa ruine. Beaucoup de gens y perdirent gros. La Bretagne y demeura pour beaucoup . et il demeura entièrement ruiné. C'est, je crois, l'unique exemple d'un comptable de deniers publics avec qui ses maîtres et tout le public perdent, sans que sa probité eu ait reçu le plus léger soupçon. Les perdants mimes le plaignirent , tout le monde s'affligea de son malheur ; c'est ce qui fit que le roi se contenta d'une prison perpétuelle. Il la souffrit sans se plaindre, et la passa dans une grande piété, fort visité de beaucoup d'amis et secouru de plusieurs. Cela n'erapècha pas son fils de devenir maître des requêtes et intendanf de province, avec réputation d'esprit et de probité. Il se fit aimer et estimer, et il auroit été plus loin, si la piété, tant de lui que de sa femme dont il n'avoit point d'enfants , ne les avoit engagés à tout quitter pour ne penser qu'à leur salut. J'ai fort vu celte Mme d'Arrouy à Ponl-

\ . On écrit ordinairenu'nl d'Havouis. Mme de Sévigné, qui parle souvent de ce trésorier des élals de Brolagne, annonce sa ruine à sa lîUe dans une letlre du 4 9 février t6îio : a La déroule de noire pauvre d'Harouis esl bien plus aisée à comprendre.; passionné de faire plaisir à loul le monde, sans mesure, sans raison: celle passion offusquanl toutes les autres, et même la justice : voilà un autre prodige. »

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