‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 42 sur 348 · DU DUC DE GESVRES A MON ÉGARD · texte numérisé non relu

DU DUC DE GESVRES A MON ÉGARD

quis de Gesvres, dans son cabinet, allant donner l'ordre, que ce be:oit lui qui serviroit à riioramage au lieu de son père. Tout le monde l'eiilcndit et le débita sur-le-champ. Le duc de Gesvres. qui l'avoil ouï comme les autres, laissa sortir tout le monde, puis harangua si bien le roi . qu'il consentit qu'il fît la fonction. Voilà bien de la bassesse et de la fripomierie gratuites, mai.s ce n'est encore rien.

Deu.v jours après je fus averti par la comtesse de Roucy qu'il y avoit grande rumeur contre moi au Palais- Royal; que Madame avoit parlé fort aigrement de moi à la comtesse de Beuvron; et que la chose étoit à un point que j'y devois mettre ordre. J'allai trouver la comtesse de Beuvron, qui me conta que le duc de Gesvres, non content de faire la fonction de l'hommage, avoit fait sa cour au roi à mes dépens, et lui avoit raconté d'une manière burlesque tous les pas que j'avois faits auprès de lui pour l'en empêcher, jusqu'à lui vouloir faire jouer une apoplexie, de quoi il s'étoit très-bien gardé, à son âge et de sa taille, de peur que l'apoplexie ne se vengeât, et de mourir comme Molière: qu'il avoit ajouté à cela, sur son compte, toutes les prostitutions qui se peuvent proférer, et qu'il n'avoit surtout rien oublié pour me sacrifier d'une manière complète: qu'au partir de là il étoit allé trouver Mme d'Armagnac, quoique sans liaison avec elle ni avec M. le Grand, qu'il lui avoit fait la même histoire, et qu'il l'avoit ensuite répétée à tout ce qu'il avoit rencontré: que cela étoit revenu à Monsieur, à qui on avoit ajouté que j'avois tenu quantité de propos sur la petitesse de la souveraineté et du rang de M. de Lorraine; que Monsieur étoit dans une colère horrible et en parloit à mille gens: que Madame, pour être plus retenue, n'en étoit pas moins dangereuse , et que je ferois bien d'apaiser des gens avec qui on ne peut avoir raison.

Une si énorme perfidie me fut un coup de foudre, et je n'irasginois persoriUe assez gratuitement ruéohant pour vouloir perdre dans l'esprit du roi le fils de son ancien ami , qu'il avoit toujours accablé d'amitiés et de caresses et qui y avoit toujours répondu par toutes sortes de soins et de respects, qui. dans ce dont il s'agissoit, ne lui avoit rien dit qui pût lui déplaire, et qu'il n'eût pas même montré de goûter, et qui par l'entière disproportion d'âge, de figure et d'établissement, ne pouvoit en mille ans être en son chemin . ni d'aucun des siens. Quand je fus revenu du premier étourdissement d'une si infâme scélératesse , je remerciai le comtesse de Beuvron, et je la priai de rendre compte à .Madame de la véritable raison qui m'avoit fait agir qui étoit l'absence de M. de Bouillon: que je ne pouvois trouver indécente dans un duc et pair une fonction qu'avoit faite un connétable, prince du sang, et mort depuis duc de Bretagne; et que, pour les propos qu'on m'attribuait, je la suppliois de ne pas ajouter foi à ce que des gens, ou ennemis, ou curieux de faire leur cour, pouvoient lui avoir rapporté. J'ajoutai que j'irois lui dire moi-même les mêmes choses, si elle l'avoit agréable, et qu'elle trouvât bon que ce fût en particulier, dans son cabinet. Ensuite, j'allai chez Mme de .Mare; elle étoit ma parente, amie de tout temps de mon père et de ma mère, et la mienne, de plus, dès ma première jeunesse. Elle avoit été gouvernante des §,nfent& dq Monsieur, avec e|

56 DUC DE GESVRES MECHANT DANS SA FaMILLE, [1699]

up lés la maréchale de Grancey, sa mère: elle l'étoit de ceux de M. le duc de Chartres . et de tous temps intimement bien avec Monsieur. Elle me faisoit chercher partout; elle me dit les mêmes choses qivj la comtesse de Beuvron m'avoit apprises, et plus de noirceurs encore du duc de Gesvres. Je lui contai toute l'histoire , à laquelle elle n'eut rien à répondre que de me quereller d'amitié de m'ètre ûé à un fou et à un .néchant homme . pour mon ami que je le crusse. Elle se chargea volontiers, pour Monsieur, des mêmes choses dont la comtesse de Beuvron s'étoit chargée pour Madame , mais je ne lui demandai rien pour Mme de Lorraine, qu'elle me dit être furieuse : ce n'étoit qu'un oiseau de passade . et rien du tout d'ailleurs. Monsieur et Madame . qui s'étoient déchaînés à leur aise , parurent satisfaits de ce qui leur fut dit de ma part, et n'en désirèrent rien davantage. Restoit le roi, de bien loin le plus important sur les impressions qu'il pouvoit prendre. Le procès de M. de Luxembourg , l'excuse de la princesse d'Harcourt à la duchesse de Rohan, mon affaire avec M. le Grand, tout cela que j'avois si vivement mené me faisoit craindre d'avoir trop souvent raison. M. de BeauviUiers ne fut pas d'avis que je fisse sur celle-ci aucune démarche auprès du roi , de peur de tourner en sérieux ce que le roi pouvoit n'avoir pris qu'en bouffonnerie, mais d'être attentif à la manière plus froide ou ordinaire avec laquelle le roi me traiteroit. et différer à prendre mes mesures là-dessus. Le conseil en effet fut très-bon : le roi me traita à l'ordinaire , et je demeurai en repos.

Ce vieux Gesvres étoit le mari le plus cruei d'une femme de beaucoup d'esprit . de vertu et de biens . qui se sépara de lui , et le père le plus dénaturé d'enfants très-honnètes gens qui fut jamais. L'abbé de Gesvres étoit depuis quelques années camérier d'honneur d'Innocent XI. et tellement à son gré . qu'il l'alloit faire cardinal lorsq.ie l'éclat entre lui et le roi fit rappeler tous les François sur le démêlé des franchises. L'abbé de Gesvres y perdit tout, mais revint de bonne grâce. Le roi. qui en fut touché, lui donna en arrivant de plein saut l'archevêché de Bourges, qui venoit de vaquer par la mort du frère de Châteauneuf , secrétaire d'État. Le duc de Gesvres, en furie, alla trouver le roi. lui dit rage de son fils , et fit tout ce qu'il lui fut possible pour empêcher cette grâce. Le marquis de Gesvres . il l'a traité . lui et sa femme , comme des nègres , toute sa vie , au point que le roi y est souvent entré par bonté. Ses équipages étoient superbes en chevaux, en harnois, en voitures, en livrées qui se renouveloiejt sans cesse . et ses écuries pleines des plus rares chevaux de monture , sans en avoir jamais monté un depuis plus de trente ans; son domestique prodigieux ; ses habits magnifiques et ridicules pour son âge. Quand on lui parloit de ses grands revenus, du mauvais état de ses affaires malgré sa richesse , du désordre de sa maison, et de l'inutilité et de la folie de ses dépenses, il se mettoit à rire, et répondoit qu'il ne les faisoit que pour ruiner ses enfants. Il disoit vrai . et il y réussit complètement : mais ce n'étoit pas seulement sa Camille qu'il persécutoit gratuitement.

Il fit, cette même année, un tour au maréchal de 'Villeroy à le tuer, 'fous deux étoient venus de secrétaires d'État, et tous deux avoient eu

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