‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 43 sur 348 · TRAIT CRUEL DU DUC DE GESVRES · texte numérisé non relu

TRAIT CRUEL DU DUC DE GESVRES

des pères qui avoient fait une grande et extraordinaire fortune. Un jour que le petit couvert étoit servi, et que le roi étoil encore chez Mme de Maintenon, où il alloit souvent les matins, les jours qu'il n'avoit point de conseil . comme les jeudis et les vendredis (et qu'elle n'avoit point là de Saint-Cyr à aller dès le matin, comme à Versailles), les courtisans étoient autour de la table du roi, à l'attendre, et M. de Gesvres, pour îs servir. Le maréchal de Villeroy arriva avec ce bruit et ces airs qu'i\ nvoit pris de tout temps , et que sa faveur et ses emplois rendoient plus superbes; je ne sais si cela impatienta ce vieux Gesvres plus qu'à l'ordinaire . mais dès qu'il le vit arriver, derrière un coin du fauteuil du roi où il se raettoit toujours : «Monsieur le maréchal, se prit-il à lui dire tout d'un coup, la table et le fauteuil entre-deux, il faut avouer que vous et moi sommes bien heureux. » Le maréchal, étonné d'un propos que rien n'amenoit , en convint avec un air modeste , et secouant sa tète et sa perruque voulut le rompre en parlant à quelqu'un : mais l'autre . qui n'avoit pas si bien commencé pour rien . continue , l'apostrophe pour se faire écouter, admire la fortune du Villeroy qui épouse une Créqui . et de son père qui épouse une Luxembourg, et de là, des charges, des gouvernements, des dignités, des biens sans nombre; et les pères de ces gens- là des secrétaires d'État : « Arrêtons-nous là , monsieur le maréchal , s'écriat-il, n'allons pas plus loin; car, qui étoient leurs pères, à ces deux secrétaires d'État? de petits commis, et commis eux-mêmes: et de qui venoient-ils? le vôtre, d'un vendeur de marée aux halles, et le mien, d'un porteballe , et peut-être de pis. Messieurs . s'adressant à la compagnie tout de suite . est-ce que je n'ai pas raison de trouver notre fortune prodigieuse , à M. le maréchal et à moi ? N'est-il pas vrai , donc , monsieur le maréchal, que nous sommes bien heureux?» Puis à regarder, à se pavaner et à rire. Le maréchal eût voulu être mort, beaucoup mieux encore l'étrangler: mais que faire à un homme qui. pour vous dire une cruauté, s'en dit à lui-même le premier? Tout le monde se tut et baissa la vue ; il y en eut plus d'un qui ne fut pas fâché de regarder le maréchal du com de l'œil , et de voir ses grandes manières si plaisamment humiliées. Le roi vint et finit le spectacle et l'embarras, mais il ne fit que suspendre. Ce fut la matière de la conversation de plusieurs jours, et le divertissement de la malignité et de l'envie si ordinaires à la cour.

Cette aventure quelle qu'elle fût ne pouvoit me servir de leçon de ne me pas fier à un si méchant homme. Il pouvoit avoir cru se parer de sa modestie par un discours qui au fondn'apprenoit rien que tout le monde ne sût, et la jalousie de la faveur et de l'éclat du maréchal de Villeroy pouvoit l'avoir excité à lui dire à brûle-pourpoint des vérités si fâcheuses à entendre. J'étois à mille lieues de tout ce que ce pernicieux vieillard pouvoit désirer ou envier . et je ne crois pas qu'un autre en ma place eût pu se défier d'une scélératesse aussi gratuite et aussi complète. Mais il faut achever ce qui regarde l'absence affectée de M. de Bouillon.

Ce n'étoit point le service de l'hommage qui en éloigna M. de Bouillon: je l'ai expliqué. Mais accoutumé à se couvrir aux audiences des ambassadeurs, depuis que les félonies héréditaires de ses pères, depuis que la faveur d'Henri IV leur eut valu Sedan , avoient acquis le rang de

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