‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 51 sur 348 · DISPUTE DE TORCY ET DES AMBASSADEURS · texte numérisé non relu

DISPUTE DE TORCY ET DES AMBASSADEURS

d'une l)elle terre , et sujette d'un grand roi , sont deux choses difficiles à accorder quand on se sent et qu'on veut faire ce qu'on est.

Le cardinal de Bouillon , devenu sous-doyen du sacré collège . eut le plaisir d'ouvrir la porte sainte du grand jubilé du renouvellement du siècle , par l'infirmité du cardinal Cibo , doyen. Il <^n fit frapper des médailles, et faire des estampes et des tableaux. On ne peut marquer un plus grand transport de joie , ni se croire plus honoré et plus grand de cette fonction , qu'il ne devoit pourtant à aucun choix : ce lui fut une consolation après l'affaire de M. de Cambrai qui lui avoit causé tant d'amertume. C'est ainsi que les gens si glorieux se montrent souvent bien petits. Jamais homme ne se montra tant l'un et l'autre.

Nos secrétaires d'État, parvenus à pas de géant où ils en sont, ne se contentèrent pas des succès domestiques , ils en voulurent essayer d'étrangers qui ne leur réussirent pas si bien, parce que les étrangers ne dépendent point d'eux. Le secrétaire d'Ëtat qui a le département des affaires étrangères envoie son carrosse aux entrées des ambassadeurs ; il ne dispute pas de sa personne la préséance à un ambassadeur qui a la main ' chez les princes du sang. Mais , tout modeste que fût Torcy , son carrosse s'étoit doucement coulé entre le dernier des princes du sang, et ceux d'Erino et de Ferreiro , derniers ambassadeurs de Venise et de Savoie. Le successeur d'Erino y prit garde de plus près, et ne le voulut pas souffrir ; le successeur de Ferreiro l'imita . et dit que son maître ne lui pardonneroit jamais s'il faisoit la moindre chose du monde moins que l'ambassadeur de Venise. Torcy n'envoya point son carrosse. Cette tentative , ainsi manquée presque aussitôt qu'aperçue et tournée en prétention, fut rejetée dans la suite par tous les autres ambassadeurs, et finalement les choses revinrent dans l'ordre. Torcy renvoya son carrosse aux autres entrées, et il ferma la marche le pénultième de tous, suivi seulement de celui de l'introducteur des ambassadeurs.

Il y eut une autre difficulté de différente espèce . et qui mortifia le roi. On a vu ci-devant comme il fit singulièrement merveilles au nonce Delfin sur son chapeau. Il avoit amené peu à peu tous les ambassadeurs à visiter MM. du Maine et de Toulouse comme les princes du sang, et sans difl'érence aucune. Le nonce Cavallerini, prédécesseur de celui-ci . et fait cardinal en France comme lui . se laissa aller à les visiter de même. Il en fut tancé , et si mal reçu à son retour à Rome , que Delfin n'osa l'imiter. Les cardinaux , accoutumés à l'usurpation générale dont ils jouissent partout, croyoient être fort descendus depuis les cardinaux de Richelieu et Mazarin , de traiter d'égal avec les princes du sang, et de leur donner la main chez eux, ce qui n'étoit pas du temps de ces deux premiers ministres. La donner aux bâtards du roi, et en acte de cérémonie , leur parut monstrueux. On négocia un mois durant, sans le pouvoir Oéchir, ainsi, quoiqu'on fût d'ailleurs fort content de lui pendant sa nonciature, il ne put avoir ni audience de congé, ni même audience secrète , ni lettres de recréance , et il fut privé du présent de dix-huit mille livres en vaisselle d'argent, qu'on a coutume de

4 . L'expression avoir la main signifie avoir la droite et la place d'honneur.

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