MADAME DE NAVAILLES
s'aperçut que le roi comraençoit à s'amuser, et bientôt après elle apprit qu'on avoit secrètement percé une porte dans leur chambre . qui donnoit sur un petit degré par lequel le roi y montoit la nuit, et que le jour cette porte étoit cacliée par le dossier d'un lit. Elle tint sur cela conseil avec son mari. Ils mirent la vertu et l'honneur d'un côté; la colère du roi, la disgrâce, le dépouillement, l'exil de l'autre: ils ne balancèrent pas. Mme de Navailles prit si bien son temps . pendant le jeu et le souper de la reine , que la porte fut exactement murée . et qu'il n'y parut pas. La nuit le roi, pensant entrer par ce petit fl?gré, fut bien étonné de ne trouver plus de porte. Il tàte, il cherche , il ne comprend pas comment il s'est mépris, et découvre enfin qu'elle est devenue muraille. La colère le saisit, il ne doute point que ce ne soit un trait de Mme de Navailles . et qu'elle ne l'a pas fait sans la participation de son mari. Du dernier , il ne put l'éclaircir que par la connoissance qu'il avoit d'eux; mais pour la porte, il s'en informa si bien qu'il sut positivement que c'étoit Mme de Navailles qui l'avoit fait murer. Aussitôt il leur envoie demander la démission de toutes leurs charges . et ordre de s'en aller chez eux en Guyenne (c'étoit en juin 1664). et en va faire ses plaintes à la reine mère dont il les savoit fort protégés. La reine mère, qui avoit un grand crédit sur le roi, l'employa tout entier pour parer ce coup. Tout ce qu'elle put obtenir ce fut de leur sauver le gouvernement de la Rochelle et du pays d'Aunis. et de les y faire envoyer; mais tout le reste sauta. M. de Saint-Aignan acheta le Havre : M. de Ghaulnes , les chevau-légers de la garde , et Mme de Montausier fut dame d'honneur, sans quitter sa place de gouvernaiite de Mgr le Dauphin. Les suites ont l'ait voir que le roi se connoissoit bien en gens et qu'il n'en pouvoit choisir une plus commode, malgré toute la morale et la vertu de l'hôtel de Rambouillet et l'austérité de M. de Montausier. L'exil ne fut pas long. La reine mourut tout au commencement de 1666, et en mourant elle demanda au roi son fils le retour et !e pardon de M. et de Mme de Navailles, qui ne put la refuser. Le mari est devenu neuf ans depuis maréchal de France, et, quoique simple duc à brevet, n'a jamais porté le titre de maréchal, ni sa femme de maréchale. Elle parut le reste de sa vie fort rarement et des moments à la cour. Mme de Maintenon ne pouvoit lui refuser des distinctions et des privances . mais rares et momentanées. Le roi se souvenoit toujours de sa porte, et elle du foin et de l'avoine de Mme de Neuillant ; les années ni la dévotion n'en avoient pu amortir l'amertume.
Mme de Navailles est la dernière femme à qui j'ai vu conserver le bandeau qaautrefois les veuves portoient toute leur vie. Il n'avoit rien de commun avec le deuil, qui ne se portoit que deux ans; aussi ne le porta-t-elle pas davantage , mais toujours ce petit bandeau qui finissoit en pointe vers le milieu du front. Quand elle venoit à Versnilles c'étoit toujours avec une considération marquée de toute la cour, tant la vertu se fait respecter, et le roi lui faisoit toujours quelque honnêteté, mais froide. Il n'y auroit qu'à la louer, s'il n'y avoit pas mille contes plus étranges et plus plaisants les uns que les autres de son avarice , trop nombreux a rapporter. M. de Navailles ne laissa aue trois filles. Il avoit
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mariéla seconde àRuthelin qui fut tué à.... ', et qui a laissé des enfants. Pompadour épousa par amour la troisième . dont il n'a eu que Mme de Courcilion , et l'aînée , depuis la mort du père , fut la troisième femme (le M. d'Elbœuf , dont elle eut Mme de Mantoue. Tout cela avant ce dernier mariage logeoit à l'hôtel de Navailles, où faute de pavé on s'embourboit dans la cour, quoique Mme de Navailles fût fort comptée et visitée. Ses gens mouroient de faim et ses filles aussi, dont l'aînée, qui se mèloit tant qu'elle pouvoit de la dépense , grappilloit dessus pour se donner un morceau en cachette avec ses sœurs quand leur mère étoit couchée. M. et Mme de Navailles étoient extrêmement des amis de mon père.
Un bonhomme , mais fort ridicule , mourut en même temps. Ce fut un M. Lavocat, maître des requêtes, frère de Mme de Pomponne et de Mme de Vins, qui avoit des bénéfices et beaucoup de bien, qui alloit partout , qui avoit eu toute sa vie la folie du beau monde , et de ne rien faire qu'être amoureux des plus belles et des plus hautes huppées , qui rioient de ses soupirs et lui faisoient des tours horribles. G'étoit avec cela un grand homme, maigre, jaune comme un coing, et qui l'avoit été toute sa vie , et qui , tout vieux qu'il étoit , vouloit encore être galant.
Une femme de vertu et d'un vrai mérite mourut en même temps, veuve de Maulevrier, chevalier de l'ordre, frère de MM. Colbert et de Croissy. Elle étoit sœur de Mme de Vaubrun , Beautru en son nom , et fille de Serrant, autrefois chancelier de Monsieur. Elle laissa un fils, gendre du comte de Tessé, dont j'aurai occasion de parler, un autre fils , et une fille mariée à Médavy , mort chevalier de l'ordre , et enfin maréchal de France, sans enfants.
Biron, qui si longtemps depuis a fait une fortune complète en biens et en honneurs, et qui l'a toute sa vie attendue dans la plus dure indigence , perdit un père obscur , qui , après la mort de sa femme , qui étoit Cossé tante paternelle de la maréchale de Villeroy , épousa une servante avec laquelle il acheva de se confiner et n'en eut point d'enfants.
Le chevalier de Villeroy se noya dans la capitane-de Malte, qui coula à fond en attaquant un bâtiment turc de quatorze pièces de canon. Si)inola étoit le général, qui se sauva seul avec le chevalier de Saint- Germain et deux matelots ; tout le reste fut noyé. Ce chevalier de Villeroy étoit beau et bien fait , et n' avoit nulle envie de faire ses caravanes; mais le maréchal de Villeroy qui ne vouloit qu'un aîné, qui destinoit le second à l'Église pour en faire un archevêque de Lyon, et qui avoit fort gaillardement marié une fille en Portugal et cloitré les autres, força ce troisième fils à partir et eut tout lieu de s'en repentir. J'avois été élevé avec lui et avec l'abbé son frère , qui ne le valoit pas à beaucoup près. Cela fit le raccommodement de la famille , brouillée depuis l'afi'aire que j'ai racontée en son temps , qui obligea la princesse
4. Henri d'Orléans, marquis de Rothelin, guidon des gens d'armes du roi, mourut, le I9 septembre I69i, des suites des blessures qu'il avait reçues au comibat de Leuze.
2, La galère capilane était celle oui portait le commandant de la flotte.