‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 60 sur 348 · BAL DE LA CHANCELLERIE · texte numérisé non relu

BAL DE LA CHANCELLERIE

comme excités par la bizarrerie de sa mascarade, et raconta fort simplement que c'étoit M. le Prince à qui il s'étoit adressé, chez qui il avoit soupe, et qui l'avoit ajusté ainsi; puis, se tournant à droite et à gauche . se faisoit admirer et se pavanoit d'être masqué par M. le Prince. Un moment après les dames arrivèrent et le roi aussitôt après elles. Les rires recommencèrent de plus belle . et M. de Luxembourg à se présenter de plus belle aussi à la compagnie avec une confiance qui ravissoit. Sa femme, toute connue quelle fût. et qui ne savoit rien de cette mascarade , en perdit contenance , et tout le monde à les regarder tous deux et toujours à mourir de nre. -1. le Prince en arrière du service , qui est des charges qui se placent derrière le roi , regardoit par la chatière et s'applaudissoit de sa malice noire. Cet amusement dura tout le bal, et le roi. tout contenu qu'il étoit toujours, rioit aussi, et on ne se lassoit point d'admirer une invention si cruellement ridicule , ni d'en parler les jours suivants.

Il n'y avoit soir qu'il n'y eût bal. Mme la chancelière en donna un à la chancellerie , qui fut la fête la plus galante et la plus magnifique qu'il fût possible. Le chancelier y reçut à la portière Monsaigneur, les trois princes ses fils et Mme la duchesse de Bourgogne sur les dix heures du soir, puis s'alla coucher au château. Il y eut des pièces différentes pour le bal paré, pour les masques, pour une coÙation superbe, pour des boutiques de tout pays, Ciiinois, Japonois, etc., qui vendoient des choses infinies et très-recherchées pour la beauté et la singularité, mais qui n'en recevoient point d'argent : c'étoient des présents à Mme la duchesse de Bourgogne et aux dames. Une musique à sa louange, une comédie, des eutrces. Rien de si bien ordonné et de si superbe, de si parfaitement entendu; et la chancelière s'en démêla avec une politesse , une galanterie et une liberté , comme si elle n'eût eu rien à faire. On s'y divertit extrêmement, et on sortit après huit heures du matin. Mme de Saint-Simon qui suivit toujours Mme la duchesse de Bourgogne, et c'étoit grande faveur, et moi, fûmes les dernières trois semaines sans jamais voir le jour. On teiioit rigueur à certains danseurs de ne sortir du bal qu'en même temps que Mme la duchesse de Bourgogne, et m'étant voulu snuver un matinàMarly. elle me consigna aux portes du salon: nous étions plusieurs de la sorte. Je fus ravi de voir arriver les Cendres , et j'en demeurai un jour ou deux étourdi, et Mme de Saint-Simon à bout ne put fournir le mardi gras. Le roi joua aussi chez Mme de Maintencn avec quelques <:ames choisies au brelan, et à petite prime, quelquefois au reversi. les jours qu'il n'y avoit point de ministres, ou que leur travail etoit court et cet amusement se prolongea un peu dans le carême.

M. de Noirmouticrs épousa ce carnaval-ci la fille d'un président en i^ chambre des comptes, qui s'appeloil Durel de Chevry. Il étoit veuf dè- 689 de la veuve de Bermont. conseiller au parlement de Paris . fi|i,> de La Grange-Trianon, président aux requêtes du palais, qu'il avoii épousée au commencement de 1688. et n'eut point d'enfants de lunoni (îe l'autre. Il étoit de la maison de La Trémoiile et sou trisaïeul étoil irère du premier duc de *** '" oille et du baron de Ror

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d'Olonne, de manière que le duc de La Trémoille, geniire flu duc de Créqui, et lui, éloient petits-fils des cousins germains, li étoit Itère de la célèbre princesse des Ursins . <le Mme de Royan , mère de la duchesse de Châtillon, de la duchesse Lanti et de l'abbé de La Trémoille, audi teurderote', mort cardinal. Il étoit beau, bien fait , agréable , avec beaucoup d'esprit et d'envie de se distinguer et de s'élever. Il n'avoit pas vingt ans, lorsque, allant trouver la cour à Chambord, la petite vérole l'arrêta à Orléans, sortit bien, et comme il touchoit à la guérison, sortit une deuxièrat fois et l'aveugla. Il en fut si affligé qu'il denjeura vingt ans et plus sans vouloir que personne le vît, enfermé à se faire lire. Avec beaucoup d'esprit et de mémoire, il n'étoit point distrait et n'avoit que cet unique amusement qui le rendit fort savant en toutes sortes d'histoires. Le comte de Fiesque, son ami de jeunesse, alla enfin loger avec lui, et le tourmenta tant, qu'il le força à souffrir quelque compagnie. De l'un à l'autre il eut bientôt du monde, et sa maison devint un réduit du meilleur et du plus choisi par l'agrément de sa conversation, et peu à peu par la sûreté que l'on reconnut dans sou commerce, et dans la suite par la bonté solide de ses conseils. C'étoit un esprit droit, qui avoit une grande justesse et une grande facilité à concevoir et à s'énoncer. Il eut, sans sortir de chez lui, les amis les plus considérables par leurs places et par leur état; il se mêla d'une infinité de choses et d'affaires; et sans jamais faire l'important, il le devint en effet, et sa maison un tribunal dont l'approbation étoit comptée . et où on étoit flatté d'être admis. Le prodige fut que , quoique pauvre , il se bâtit une maison charmante à Paris , vers le bout de la rue Grenelle , qu'il en régla la distribution et les proportions , et eu gros et en détail les dégagements, les commodités, et jusqu'aux ornements, aux glaces, aux corniches, aux cheminées, et au tact choisit des étoffes pour les meubles en lui en disant les couleurs. Il étoit fils du marquis de Noirmoutiers , qui intrigua tant dans les troubles de la minorité et de la jeunesse du roi, et qui en tira un brevet de duc avec le gouvernement du Mont-Olympe.

La Bourlie , frère de Guiscard , avoit quitté après avoir servi longtemps et s'éloit retiré dans une terre vers les Cévennes, où il se mit à vivre avec beaucoup de licence. Vers ce temps-ci il fut volé chez lui , il

H. Tribunal séant à Rome. Dangeau explique dans son Journal, à la date .lu 19 août Ifi86, la ilcsliaalir.ii el l'orgiinisnlion de ce îribunal : « La rote est un tribunal qui juge les causes importantes de l'Étal ecclésiastique et quelques autres qui y viennent, par appel, des Etals catholiques de l'Europe. Ce tribunal se compose de douze juges qu'on nomme auditeurs. Il y a un François, deux Espasinols, un Allemand; les autres huit sont Italiens. Pour juger les causes, ces douze auditeurs se partagent en trois bureaux; rhacuu est composé de quatre auditeurs. Quand une cause a été jugée par un de ces l.ureaux, on la porte devant le second et ensuite devant le troisième, et l'afl'aire n'est point juj^ée définitivement qu'il n'y ait trois sentences conformes, et qu'elle n'ait passé comme roulée par ces trois petits bureaux ; c'est ce qui lait que tout le corps de ces juges, entre lesquels on lait ainsi rouler les causes, se nomme en italien la rnhi. »

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