JÉSUITES CONDAMNÉS SUR LA CHINE
n'étoit point fou et ne couroit point les rues , et ne lui en envoya point. Quelque accoutumé qu'on fût aux brusqueries de l'archevêque , celle-ci parut si étrange qu'il en fut heaucoup parlé, mais il n'en fut autre chose.
Les disputes de la Chine commençoient à faire du bruit sur les cérémonies de Confucius et des ancêtres, etc. , que les jésuites permettoient à leurs néophytes et que les missions étrangères défendoient aux leurs; les premiers les soutenoient purement civiles, les autres qu'elles étoient superstitieuses et idolâtriques. Ce procès entre eux a eu de si terribles suites qu'on en a écrit des mémoires fort étendus et des questions et des faits , et on en a des histoires entières. Je me contenterai donc de dire ici que les livres que les PP. Tellier et Le Comte avoient publiés sur cette matière furent déférés à la Sorbonue par les missions étrangères , et qu'après un long et mûr examen . ils furent fortement condamnés, tellement que le roi, alarmé que la conscience de Mme la duchesse de Bourgogne fût entre les mains du P. Le Comte, qu'elle goûtoit fort et la cour aussi , le lui ôta . et pour un sauve-l'honneur les jésuites l'envoyèrent à Rome et publièrent que de là, après s'être justifié, il retourneroit à la Chine. La vérité fut qu'il alla à Rome, mais qu'il ne s'y justifia ni ne retourna aux missions. On fit essayer plusieurs jésuites à Mme la duchesse de Bourgogne , qui auroit bien voulu ne se confesser à pas un. Elle avoit eu à Turin , la seule cour catholique qu'ils ne gouvernent pas et qui se tient en garde contre eux et les tient bas, un confesseur qui étoit barnabite . et un fort saint homme et fort éclairé. Elle eût bien voulu pouvoir choisir dans le même ordre , mais le roi voulut un jésuite ; et , après en avoir essayé plusieurs , elle s'en tint au P. de La Rue , si connu par ses sermons et par d'autres endroits.
Cette affaire mortifia cruellement les jésuites, d'autant plus que cette même aflaire leur bâtait mal à Rome, et remplit le P. Tellier d'une rage qui devint bien funeste dans la suite. Les jésuites, ainsi pinces sur leur morale d'Europe et d'Asie , s'en revanchèrent en attendanl d'autres conjonctures sur le temporel, et firent si bien par le roi, auprès de l'assemblée , qu'ils furent pour toujours affranchis des taxes et des impositions du clergé. Ils alléguèrent la pauvreté de leur maison professe et les besoins de leurs collèges. Ils ne parloient pas de leurs ressources ; le roi témoigna désirer qu'il ne fût rien imposé sur eux pour ce que le clergé lui paye , et l'assemblée qui les avoit malmenés d'ailleurs ne voulut pas . en résistant là-dessus . témoigner de passion contre eux. Les jésuites firent une protestation contre la censure de la Sorbonne, laquelle publia une réponse fort vive à la protestation, de manière que les esprits de part et d'autre demeurèrent fort aigres.
Pelletier, conseiller d'État, qui avoit été longtemps intendant de Flandre, et qui y avoit été fort connu du roi, parce qu'il y avoit eu nécessairement la confiance et la commission de heaucoup de dispositions , pour les conquêtes de ce pays-là , avoit eu , à la mort de Louvois , l'intendance des fortifications de toutes les places . ce qui lui donnoit toutes les semaines un travail tète à tête avec le roi. Cela ne laissoit pas o'etre plaisant d'un homme, de robe de décider de l'importance des
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places, du choix de leurs ouvrages, du mérite même militaire et de la fortune du corps des ingénieurs, tandis que Vauban avoit acquis en ce genre la première réputation de l'Europe , et que le roi n'ignoroit pas que ce ne fût à lui qu'il ne dût tous les succès de tous les sièges qu'il avoit faits en personne et de la plupart de ceux qu'il avoit fait faire, et qu'il eût pour lui l'estime et l'amitié qu'il méritoit. C'étoit aussi l'homme entre tous à choisir pour l'envoyer visiter toutes les places et les ports de l'Océan, qu'on vouloit mettre en état de ne rien craimire; mais c'étoit le règne de la robe pour tout, et ce fut Pelletier qui fut chargé de cette commission.
M. de Vendôme prit une autre fois congé publiquement du roi et des princes et princesses pour s'aller remettre entre les mains des chirurgiens. Il reconnut enfin qu'il avoit été manqué, que son traitement seroit long , et il s'en alla à Anet travailler au recouvrement de sa santé, qui ne lui réussit pas mieux que la première fois. Mais il rapporta, celle-ci . un visage sur lequel son état demeura encore plus empreint que la première fois.
Mme d'Uzès, fille unique du prince de Monaco, mourut de ce mal; c'étoit une femme de mérite et fort vertueuse , peu heureuse et qui méritoit un meilleur sort. Son mari étoit un homme obscur, qui ne voyoit personne que des gueuses et qui s'en tira mieux qu'elle, qui fut fort plainte et regrettée. Ses enfants périrent du même mal et elle n'en laissa point.
Mme du Maine fit un mariage de la faim et de la soif, ce fut celui de Mlle de Lussan , fille de Lussan , chevalier de l'ordre , qui étoit à M. le Prince , et de la dame d'honneur de Mme la Princesse , avec le duc d'Albemarle , bâtard du roi d'Angleterre et d'une comédienne. Il étoit chef d'escadre et n'avoit rien vaillant : Mlle Je Lussan , quoique unique , n'avoit guère davantage. Mme du Maine qui s'en étoit coifl'ée fit accroire u bâtard qu'il en étoit amoureux , et que , par le crédit de M. du Maine ,
auroit tout à souhait en l'épousant. C'étoit bien l'homme le plus stupide qui se pût trouver. Il se maria donc sur ces belles espérances , logé et nourri chez M. du Maine où il fila le parfait amour. Elle fut assise comme duchesse du roi d'Angleterre , que le roi traitoit bien en tout, car d'ailleurs les ducs et les duchesses d'Angleterre n'ont point de rang en France.
Le roi , dont le goût croissoit chaque jour pour Chamillart, lui fit une grâce que Pontchartrain ni aucun autre contrôleur général n'avoit osé espérer : ce fut de faire entrer Mme Chamillart dans les carrosses de Mme la duchesse de Bourgogne et manger avec elle. Sa tille eut le même honneur, sous prétexte de la charge de grand maître des cérémonies qu' avoit eue son mari , et par là la porte de Marly leur fut ouverte et de tous les agréments de la cour. La vérité est que , dès que les femmes des secrétaires d'Ëtat y étoient parvenues, celles des contrôleurs généraux pouvoient bien valoir autant.
Le roi fit presque en même temps ce qu'il n'a pas fait cinq ou six fois dau3 sa vie. Le chapitre de Chartres , tout à fait indépendant de sou évoque avoit toute l'autorité dans la cathédrale , où l'évèque ne pouvoit
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officier sans sa permission que ., es-peu de jours marqués dans l'année, ni jamais y dire la messe basse; i^ a^oit un grand territoire où étoient un grand nombre de i>,,iuisses qui lui faisoit un petit diocèse à part, où l'évêque ne pouvoit risn , e; quantité d'a'itres droits fort étranges, directement contraires à toute hiérarchie. Godet des Marais, évêque de Chartres, et qui en faisoit très-assidûment et très-religieusemeut tous les devoirs , se trouvoit barré en mille choses. Dans la position intime où il se trouvoit avec le roi et Mme de Maintenon . il essaya de faire entendre raison à son chapitre sur des droits si abusifs, sans l'avoir pu induire à entendre à aucune sorte de modération; il espéra de sa patience , et de temps en temps revint à la charge et toujours sans aucun succès. Lassé enfin, il crut devoir user pour le rétablissement d'un meilleur ordre de la conjoncture où il étoit: il attaqua son chapitre en justice où il sentoit bien qu'il ne réu.ssiroit pas. mais le procès engagé, il le fit évoquer pour être jugé par le roi lui-même.
Un bureau de conseillers d'État avec un maître des requêtes, rapporteur, travailla contraJictoireraent sur cette affaire, et lorsqu'elle fut instruite, ce bureau entra au conseil des dépèches' où le rapporteur la rapporta. L'usurpation étoit si ancienne, si confirmée par les papes, par les rois . par un usage non interrompu , que tous ceux qui étoient à ce conseil, convenant de la difiormité de l'usurpation et du désordre, furent pourtant d'avis de maintenir le chapitre en tout. Le roi leur laissa tout dire tant qu'ils voulurent sans montrer ni impatience ni penchant. Tout le monde ayant achevé d'opiner : « Messieurs, leur dit-il. j'ai très-bien entendu l'afl'aire et vos opinions à tous, mais votre avis n'est pas le mien, et je trouve la religion, la raison, le bon ordre et la hiérarcliie si blessés par les usurpations du chapitre, que je me servirai en cette occasion . contre ma constante coutume . de mon droit de décision . et je prononce en tout et partout en faveur de Tévèque de Chartres.» L'étonnement fut général, tous se regardèrent; M. le chancelier qui n'aimoit pas M. de Chartres, fort sulpicien , fit quelques représentations. Le roi l'écouta. puis lui dit qu'il persistoit. le chargea de dresser l'arrêt conformément aux conclusions de M. de Chartres, et lui ordonna de plus de lui apporter l'arrêt le lendemain, qui fut une défiance qui dut peiner le chancelier.
Malgré une volonté si rare et si marquée, le chancelier, ou piqué, ou plein du droit du chapitre, ou craignant qu'en certaines afi'aires le roi s'accoutumât à l'exercice de ce droit, osa adoucir l'arrêt en faveur du chapitre. Le roi écouta encore ses raisons, puis raya lui-même l'arrêt, et se le fit apporter le lendemain tel en tout qu'iU'avoit ordonné. Ce fut un grand dépit au chancelier, qui ne le put cacher à l'évêque de Chartres lorsqu'il l'alla voir. Ce prélat . qui , avec les défauts d'un homme nourri et pétri de Saint-Sulpice, étoit un grand et saint évêque , se contenta d'avoir vaincu et remi-s les choses dans l'ordre naturel et dans la règle sans user de son arrêt après l'avoir fait signifier . et ne songea qu'à regagner l'amitié de son chapitre , dont cette
' Voy. sur ie conseil des dépêches la note à la fin du t. 1", p. 436,