‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 79 sur 348 · MORT DU DUC DE ULOCESTER · texte numérisé non relu

MORT DU DUC DE ULOCESTER

toujours un grand avantage pour les autres, qui trouvent des avancements et des préférences par la considération d'un cardinal leur parent qui les pousse , et dont la riche bourse supplée à leurs besoins. C'est ce qui rend les gens en place si mesurés avec Rome qu'ils savent irréconciliable pour les moindres oppositions qu'elle rencontre. Ceux même qui n'ont encore personne en maturité pour songer au cardinalat n'en veulent pas devenir obstacles, et par tous ces ménagements Rome entreprend et réussit toujours: au lieu que si aucun François nepouvoit jamais parvenir à la pourpre , tous n'auroient plus les yeux tournés que vers le roi , parce qu'ils n'espéreroient rien que de lui , et que tout autre avancement, grandeur, richesse, leur seroit absolument interdit. Mais voilà assez inutilement raisonné, puisque nos rois sont complices contre eux-mêmes, et que rien ne les corrige de fournir des armes contre leur personne et contre leur couronne , et que leurs plus grands dons sont pour ceux qui s'affranchissent de leur dépendance et de l'autorité de toutes les lois.

Le roi d'Angleterre perdit le duc de Glocester , héritier présomptif de ses couronnes, depuis que son usurpation avoit passé en lui. Il avoit onze ans , et étoit fils unique de la princesse de Danemark, sœur puînée de père et de mère de la défunte reine , femme du roi Guillaume , et n'avoit ni frères ni sœurs. Son précepteur étoit le docteur Burnet, évêque de Salisbury, qui eut le secret de l'affaire de l'invasion, et qui passa en Angleterre avec le prince d'Orange à k révolution dont il a laissé une très-frauduleuse histoire , et beaucoup d'autres ouvrages où il n'y a pas plus de vérité ni de bonne foi.

Le sous-précepteur étoit le fameux Yasser , auteur de l'Histoire de Louis XIII. qui se feroit lire avec encore plus de plaisir, s'il y avoit mis moins de rage contre la religion catholique, et de passion contre le roi et contre beaucoup de gens. A cela près , elle est excellente et vraie : il faut qu'il ait été singulièrement bien informé des anecdotes qu'il raconte et qui échappent à presque tous les historiens. J'y ai trouvé par exemple la journée des Dupes précisément comme mon père me l'a racontée, qui y a fait un personnage si principal et si intime, et plus-ieurs autres endroits curieux qui n'ont pas moins d'exactitude. Cet auteur a tant fait de bruit qu'il vaut bien la peine que j'en dise quelque chose. Il étoit prêtre de l'Oratoire , fort appliqué à l'étude , et fort bien dans sa congrégation ; d'ailleurs homme de bas lieu. Personne ne s'y déficit de lui . et il étoit même considéré comme un homme dont les mœurs étoient sans reproches , dont l'esprit et le savoir faisoit honneur à l'Oratoire, et qui étoit pour y occuper les premières places avec le temps.

La surnrise fut donc extrême lorsque , durant la tenue d'une assemolée générale, le P. de La Chaise témoigna beaucoup d'aigreur aux supérieurs principaux d'une résolution qu'ils avoient crue entièrement secrète. Le soupçon n'en put tomber que sur le P. Le 'Vassor , qui 1 1 savoit par la confiance qu'on avoit en lui. On prit un temps qu'il n'étoit point à sa chambre pour y entrer. Les mêmes supérieurs y visitèrent ses papiers. Sa table même le trahit; il y avoit laissé des lettres de lui et à lui , des mémoires et d'autres choses qui firent la plus complète

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preuve de sa trahison , et que , depuis qu'il avoit pris le collet de l'Oratoire, il n'avoit cessé d'y être l'espion des jésuites. Cet honnête homme, revenu dans sa chambre , jette les yeux sur sa table, et la voit fort déchargée de papiers : il la visite , et voit ce qui lui manque. Le voilà éperdu. Il cherche partout dans un reste de désir, plutôt que d'incertitude, de les avoir déplacés lui-même, mais la recherche n'est pas achevée que ces mêmes supérieurs viennent lui en ôter la peine. La fureur d'être découvert succéda à l'inquiétude : il fît son paquet , se retira et allongea dès le lendemain son collet. Désespéré, il va au P. de La Chaise lui demander une abbaye , et lui exposer l'accablement de son état. Un espion , devenu inutile , ne porte pas grand mérite avec soi. La découverte qui le déshonoroit retomboit à plomb sur les jésuites qui ne furent pas pressés de récompenser son imprudence. Outré de désespoir, de honte , de faim , et d'une attente de bénéfice qui devenoil un surcroît de douleur, il fut se jeter à la Trappe. Les vues qui l'y portèrent n'étoient pas droites , aussi n'eurent-elles aucunes bénédictions : en peu de jours sa vocation se trouva desséchée. Il s'en alla à l'abbaye de Perseigne ; il en loua le logis abbatial , et y demeura quelques mois. Il y eut cent prises avec les moines. Leur jardin n'étoit séparé du sien que par une forte haie. Les poules des moines la franchissoient ; il s'en prit aux moines, tant qu'un jour il attrapa le plus de leurs poules qu'il put, leur coupa le bec et les ergots avec un couperet, et les jeta aux moines par-dessus la haie. Cette cruauté est si marquée , que je l'ai voulu rapporter. Une retraite si hargneuse, et dont Dieu n'étoit pas l'objet, ne put durer.

Il retourna à Paris faire un dernier effort pour avoir de quoi vivre en récompense de son crime. Il n'en put venir à bout. De rage et de faim il passa en Hollande, se fit protestant, et se mit à vivre de sa plume. Elle le fit bientôt connoître. Sa qualité de prosélyte , quoique pour l'ordinaire méprisée dans ce pays-là, et avec grande raison, se trouva appuyée d'esprit, de savoir, de talent, d'un beau génie. Un homme chassé de l'Oratoire , pour y avoir été espion des jésuites , fit espérer d'apprendre bien des choses de lui. Tout cela ensemble lui procura des connoissances , des amis, des protecteurs. Il fut connu de réputation en Angleterre , il y espéra plus de fortune qu'en Hollande , il y passa recommandé par ses amis. Burnet le reçut à bras ouverts. Son Histoire de Louis XIII délecta la haine contre la religion catholique et contre le roi , et Burnet le fit connoître au roi d'Angleterre . et l'obtint pour sousprécepteur sous lui du duc de Glocester. Il étoit difficile de le faire instruire par deux autres aussi grands ennemis des catholiques et de la France , et rien ne convenoit mieux aux sentiments du roi Guillaume pour l'éducation de son successeur. Portland, entièrement dégoûté, s'étoit tout à fait retiré auprès de la Haye , et le roi d'Angleterre essuyoit tant de dégoûts du parlement qu'on l'appeloit publiquement roi de Hollande , et stathouder d'Angleterre.

Quelque crédit qu'il eût à Vienne il n'y put jamais faire goûter le traité de partage, et après bien des délais, l'empereur crut répondre bien modérément de déclarer à la France . à l'Angleterre et à la Hol-

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lande , et par là à toute l'Europe , qu'étant le plus proche parent du roi d'Espagne, il ne pouvoit durant sa vie entrer en aucun traité touchant sa succession , et donna ordre à une levée de trente mille hommes dans ses pays héréditaires. Bientôt après Blécourt déclara au roi d'Espagne que s'il prenoit dans aucun de ses États des troupes de l'empereur, sous prétexte de recrues, d'achat, ou de quelque autre que ce fût, le roi le regarderoit et le prendroit comme une infraction à la paix. Le conseil d'Espagne répondit au nom du roi d'Espagne qu'il avoit assez de troupes, et en assez bon état, pour n'en pas prendre d'étrnngères dont il n'avoit aucun besoin, et qu'on pouvoit s'assurer qu'en aucun cas il n'en prendroit de l'empereur. La même déclaration avoit été faite sur la réception de l'archiduc , dans aucun des Ëlats du roi d'Espagne où on avoit soupçonné que l'empereur le vouloit envoyer. Sur l'assurance du conseil d'Espagne . Blécourt déclara à ce même conseil que , pourvu que cela fût bien observé, le roi n'entreprend roit rien sur les États du roi d'Espagne pendant sa vie ; la même déclaration fut faite à Vienne , et l'empereur s'engagea à n'envoyer point de troupes dans les États d'Espagne moyennant la même assurance du roi. Castel dos Rios avoit souvent des audiences du roi, et une fort longue depuis peu ou il voulut être tète à tête avec le roi . sans Torcy , à qui même il ne voulut pas dire ni devant ni après le sujet de cette audience dont il parut sortir fort content. Ce secret fut une chose tout à fait hors d'usage , ainsi que ce tête-à-tête sans le ministre des affaires étrangères. Eu même temps de cette levée de l'empereur et de cette déclaration eu Espagne, le roi signa un acte avec force menus princes de l'empire, par lequel il s'engageoit à ne point reconnoître un neuvième électeur , eu conséquence des traités de \Yestphalie.

Le roi de Danemark le signa aussi , mais je ne sais pourquoi . puisqu'il s'étoit engagé à l'empereur de n'employer pas la voie de fait. Il venoit enfin de faire la paix avec la maison d'Holstein . et le jeune roi de Suède, qui avoit passé en personne dans l'île de Seeland, forcé ses retranchements , pris bien des lieux . et menacé tellement Copenhague et les restes de la flotte danoise battue par celle de Suède . que l'empereur et le roi d'Angleterre s'entremirent fort à propos pour arrêter tant de progrès. Celle du roi de Pologne duroit toujours contre l'électeur de Brandebourg, en laquelle les Polonois ne voulurent prendre aucune part . et avec lesquels le roi eut de fâcheuses affaires à démêler et avec les Suédois.

Le roi alla le 23 septembre à Fontainebleau; le roi et la reine d'Angleterre y arrivèrent le 28 , et y demeurèrent jusqu'au 12 octobre avec toutes sortes d'attentions du roi et de respects de toute la cour pour eux, comme toutes les autres années. M. de Beauviliiers, qu'une trèsmauvaise santé avoit fait aller à Bourbon , en revint à Fontainebleau le 4 octobre, avec assez de succès.

On remarqua que le comte de Zinzendorf ayant suivi Monseigneur à la chasse du loup le 1" octobre. Monseigneur qui, au retour de ces chasses, nommoit assez souvent plusieurs des plus distingués qui y avoient été pour manger avec lui dans son appartement , y retint cet

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