MADAME DE VERRUE
envoyé de l'empereur; (juatre jours après, le roi donna ses ordres pour une grande augmentation de troupes.
Parmi tant de choses importantes qui préparoient les plus grands événements , il en arriva un fort particulier , mais dont la singularité mérite le court récit. Il y avoit bien des années que la comtesse de Verrue vivoit à Turin, maîtresse publique de M. de Savoie. Elle étoit fille du duc de Luynes et de sa seconde femme qui étoit aussi sa tante . sœur de père de sa mère la fameuse duchesse de Chevreuse. Le nombre d'enfants de ce second lit du duc de Luynes, qui n'étoit pas riche, l'avoit engagé à se défaire de ses filles comme il avoit pu. La plupart étoient belles, celle-ci l'étoit fort, et fut mariée toute jeune en Piémont en 1683, et n'avoit pas quatorze ans lorsqu'elle y alla. Sa belle-mère étoit dame d'honneur de Mme de Savoie; elle étoit veuve et fort considérée. Le comte de Verrue étoit tout jeune, beau . bien fait, riche, de l'esprit, et fort honnête homme. Elle aussi avoit beaucoup d'esprit, et dans la suite , un esprit suivi . appliqué , tout tourné à gouverner. Ils s'aimèrent fort et passèrent quelques années dans ce bonheur.
M. de Savoie , jeune aussi et qui voyoit souvent la jeune Verrue par la charge de la douairière, la trouva à son gré; elle s'en aperçut et le dit à son mari et à sa belle-mère , qui se contentèrent de la louer et qui n'en firent aucun compte. M. de Savoie redoubla de soins, et donna des fêtes , contre sa coutume et son goût. La jeune Verrue sentit que c'étoit pour elle , et fit tout ce qu'elle put pour ne s'y pas trouver : mais la vieille s'en fâcha, la querella, lui dit qu'elle vouloit faire l'importante, et que c'étoit une imagination que lui donnoit son amour-propre. Le mari, plus doux, voulut aussi qu'elle fût de ces fêtes, et dit que, sûr d'elle, ([uand bien même M. de Savoie en seroit amoureux , il ne convenoit ni à son honneur ni à sa fortune qu'elle marquât rien. M. de Savoie lui fit parler. Elle le dit à son mari et à sa belle-mère , et fit toutes les instances possibles pour aller à la campagne passer du temps. Jamais ils ne le voulurent, et ils commencèrent à la rudoyer si bien, que, ne sachant plus que devenir, elle fit la malade, se fit ordonner les eaux de Bourbon, et manda au duc de Luynes, à qui elle n'avoit osé écrire sa dure situation, qu'elle le conjuroit de se trouver à Bourbon, où elle avoit à l'entretenir des choses qui lui importoient le plus sensiblement, parce qu'on ne lui permettcit pas d'aller jusqu'à Paris. M. de Luynes s'y rendit en même temps qu'elle , conduite par l'abbé de Verrue , frère du père de son mari , qu'on appeloit aussi l'abbé Scaglia , du nom de sa maison. Il avoit de l'âge , il avoit passé par des emplois considérables et par des ambassades , et devint enfin ministre d'État. M. de Luynes , grand homme de bien et d'honneur , frémit au récit de sa fille du double danger qu'elle couroit par l'amour de M. de Savoie , et par la folle conduite de la bellemère et du mari : il pensa à faire aller sa fille à Paris pour y passer quelque temps, jusqu'à ce que M. de Savoie l'eût oubliée, ou se fût pris ailleurs. Rien n'etoit plus sage ni plus convenable , et que le comte de Verrue vînt chez lui voir la France et la cour à son âge, dans un [temps] de paix en Savoie. Il crut qu'un vieillard important et rompu dans les atîaires, comme étoit l'ablté de Verrue, entreroit dans cette vue et la
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feroit réussir. Il lui ea parla avec cette force, cette éloquence et cette douceur qui lui étoit naturelle, que la sagesse et la piété dont il étoit rempli dévoient rendre encore plus persuasive, mais il n'avoit garde de se douter qu'il se coufessoit au renard et au loup, qui ne vouloit rien moins que dérober sa brebis. Le vieil abbé étoit devenu fou d'amour pour sa nièce. Il n'avoit donc garde de s'en laisser séparer. La crainte du duc de Luynes l'avoit retenu en allant à Bourbon. Il avoit eu peur qu'il ne sût son désordre. Il s'étoit contenté de se préparer les voies par tous les soins et les complaisances possibles, mais le duc de Luynes, éconduit et retourné à Paris, le vilain vieillard découvrit sa passion, qui, n'ayant pu devenir heureuse, se tourna en rage. Il maltraita sa nièce tant qu'il put, et au retour à Turin il n'oublia rien auprès de la belle-mère et du mari pour la rendre malheureuse. Elle souffrit encore quelque temps, mais la vertu cédant enfin à la démence et aux mauvais traitements domestiques, elle écouta enfin M. de Savoie et se livra à lui pour se délivrer de persécutions. Voilà un vrai roman. Mais il s'est passé de notre temps au vu et au su enfin de tout le monde.
L'éclat fait, voilà tous les Verrue au désespoir, et qui n'avoient qu'à s'en prendre à eux-mêmes. Bientôt la nouvelle maîtresse domina impérieusement toute la cour de Savoie , dont le souverain étoit à ses pieds avec des respects comme devant une déesse. Elle avoit part aux grâces, disposoit des faveurs de son amant, et se faisoit craindre et compter par les ministres. Sa hauteur la fit haïr. Elle fut empoisonnée; M. de Savoie lui donna d'un contre-poison exquis, qui heureusement se trouva propre au poison qu'on lui avoit donné. Elle guérit, sa beauté n'en souffrit point, mais il lui en resta des incommodités fâcheuses, qui pourtant n'altérèrent pas le fond de sa santé. Son règne duroit toujours. Elle eut enfin la petite vérole ; M. de Savoie la vit et la servit durant cette maladie comme auroit fait une garde , et , quoique son visage en eût souffert, il ne l'en aima pas moins après. Mais il l'aimoit à sa manière. Il la tenoit fort enfermée . parce qu'il aimoit lui-même à l'être, et, bien qu'il travaillât souvent chez elle avec ses ministres, il la tenoit fort de court sur ses affaires. Il lui avoit beaucoup donné, en sorte que, outre les pensions, les pierreries belles et en grand nombre, les joyaux et les meubles, elle étoit devenue riche. En cet état elle s'ennuya de la gêne où elle se trouvoit, et médita une retraite. Pour la faciliter, elle pressa le chevalier de Luynes, son frè'-e, qui servoit dans la marine avec distinction, de l'aller voir. Pendant son séjour à Turin, ils concertèrent leur fuite, et l'exécutèrent après avoir mis à couvert et en sûreté tout ce qu'elle put.
Ils prirent leur temps que M. de Savoie étoit allé, vers le 15 octobre , faire un tour à Ghambéry, et sortirent furtivement de ses États avant qu'il en eût le moindre soupçon , et sans qu'elle lui eût même laissé une lettre. Il le manda ainsi à Vernon, son ambassadeur ici, en homme extrêmement piqué. Elle arriva sur notre frontière avec son frère, puis à Paris, où elle se mit d'abord dans un couvent. La famille de son mari ni la sienne n'en surent rien que par l'événement. Après avoir été reine sn Piémont pciidaut douze ou quinze ans, elle se trouva ici une fort