MORT DE SAVARY
ques lettres , et de force audace , qui Tavoit introduit dans le monde sous l'ombre de MM. de Vendôme . des parties desquels il s'ennoblissoit. On avoit souvent et inutilement parlé à M. de Vendôme sur le misérable état où sa confiance le réduisoit. Le roi lui en avoit dit son avis, et l'avoit pressé de penser à sa santé . que ses débauches avoient mise en fort mauvais état. A la fin il en profita, il pria Chemerault. qui lui étoit fort attaché, de dire au grand prieur de sa part qu'il le prioit de ne se plus mêler de ses affaires, et à l'abbé de Chaulieu de cesser d'en prendre soin. Ce fut un compliment amer au grand prieur qui faisoit siens les revenus de son frère . et en donnoit quelque chose à labbé de Chaulieu. Jamais il ne le pardonna sincèrement à son frère , et ce fut l'époque . quoique sourde . de la cessation de leur identité , car leur union se pouvoit appeler telle. L'abbé de Chaulieu eut une pension de six mille livres de M. de Vendôme, et eut la misère de la recevoir. Crosat. un des plus riches hommes de Paris, à toutes sortes de métiers, se mit à la tète des affaires de M. de Vendôme, après quoi il prit publiquement congé du roi , de Monseigneur , des princesses et de tout le monde . pour s'en aller se mettre entre les mains des chirurgiens qui i'avoient déjà manqué une fois. C'est le premier et unique e.xempie d'une impudence pareille. Ce fut aussi l'époque qui lui fit perdre terre. Le roi lui dit qu'il étoit ravi qu'il eûi enfin pourvu à ses affaires, et qu'il eût pris le parti de pourvoir aussi à sa santé, et qu'il souhaitoit que ce fût avec un tel succès qu'on le pût embrasser au retour en sûreté. Ii est vrai qu'une race de bâtards pouvoit en ce genre-là prétendre quelque privilège, mais daller en triomphe où jamais on ne fut qu'en cachant sa honte sous les replis les plus mystérieux . épouvanta et indigna tout à la fois , et montra tout ce que pouvoit une naissance illégitime sur un roi si dévot, si sérieux et en tout genre si esclave de toutes les bienséances. Au lieu d'Anet il fut à Clichy . chez C'-osat , pour être plus à portée de tous les secours de Paris. Il fut près de trois mois entre les mains des plushabUes, qui y échouèrent. Il revint à la cour avec la moitié de son nez ordinaire , ses dents tombées et une physionomie entièrement changée, et qui tiroit sur le niais : le roi en fut si frappé qu'il recommanda aux courtisans de n'en pas faire semblant, de peur d'affliger M. de Vendôme. C'étoit assurément y prendre un grand intérêt. Comme il éloit parti pour cette expédition médicale en triomphe, il en revint aussi triomphant parla réception du roi , dont l'e-xempie gagna toute la cour. Cela et le grand remède qui lui avoit affoibli la tête la lui tourna tout à fait, et depuis cette époque ce ne fut plus le même homme. Le miroir cependant ne le contentoit pas; il ne parut que quelquesjours et s en alla à Anet voir si le nez et les dents lui reviendroient avec les cheveux.
Deux aventures étranges effrayèrent et firent faire bien des réflexions. Savary fut trouvé assassiné dans sa maison, à Paris. 11 n'avoit qu'un valet et une servante, qui furent trouvés en même temps assassinés, tous trois tout habillés et en différents endroits de la maison, sans la moindre chose volée. L'apparence fut que ce crime fut commis de jour, et que ce tut une vengeance par des écrits qui se sont trouvés cliez lui. C'étoit un bourgeois de Paris dont le frère venoit de mourir évèque de
[1699] MORT DE l'abbé DE LA CHATRE. 11
Séez, à qui Daquin succéda. Il étoit à son aise, bien nippé, sans emploi, et vivoit en épicurien. Il avoit beaucoup d'amis, et que.ques-uns de la plus haute volée. Il recevoit chez lui des parties de toute espèce déplaisirs, mais choisies et resserrées, et la politique n'en étoit pas bannie quand on en vouloit traiter. On n'a jamais su la cause de cet assassinat, mais on en trouva assez pourn'oser approfondir, et l'affaire en demeura là. On ne douta guère qu'un très-vilain petit homme ne l'eût fait faire, mais d'un sang si supérieurement respecté, que toute formalité tomba dans la frayeur de le trouver au bout , et qu'après le premier bruit tout le monde cessa d'oser parler de cette tragique histoire.
L'autre aventure n'imposa aucun silence. On a vu ci-devant celle de l'abbé de Caudelet sur l'évêché de Poitiers, et que l'abbé de La Châtre demeura convaincu dètre l'auteur de la calomnie, et de lavoir fait réussir. Allant de Saiut-Leger à Pontchartrain avec Garsault qui avoit le haras du roi à Saint-Léger, la calèche légère et découverte dans laquelle ils étoient tous deux fut emportée par les chevaux. La frayeur les fit jeter dehors, l'abbé se brisa contre des pierres, et les roues lui passèrent sur le corps. Il vécut encore vingt-quatre heures, et mourut sans avoir eu un instant de connoissance. Garsault extrêmement blessé recouvra la sienne pour en faire un lion usage pendant deux mois qu'il fut en proie aux chirurgiens, au bout desquels il mourut aussi.
L'affaire de M. le prince de Conti alloit mal à Neuchâtel , où il étoit logé dans la ville sans aucune considération. Les ducs de Lesdiguières et de Villeroy y logeoient de même. Mme de Nemours étoit dans le château avec toute la splendeur de souveraine reconnue, et toute l'autorité dont elle faisoit sentir l'éclat et le poids à un Bou-bon avec toute la volupté du dépit et de la vengeance. Le canton de Berne avoit voulu lui prêter main-forte comme allié de Neuchâtel. et Puysieux. ambassadeur en Suisse, n'avoit pu en arrêter de fortes démonstrations. Le roi sentit toute l'indécence du séjour du prince de Conti en un lieu si éloigné des moindres égards pour lui. Il lui fUilonc mander de revenir, et il donna le même ordre aux ducs de Lesdiguières et de Villeroy, à Matignon et à Mme de Nemours elle-même, qui se fit un peu tirer l'oreille pour obéir. Elle en fit des plaintes amères à MM. de Neuchâtel et aux Suisses, qui ne s'en unirent que plus fortement à elle, et s'en aliénèrent de plus en plus des intérêts de M. le prince de Conti. Il arriva à Paris et les autres prétendants longtemps devant elle. Elle fit allant et revenant tout ce grand voyage dans sa chaise à porteurs , avec force carrosses et grands équipages , et un chariot derrière elle rempli de seize porteurs pour en relayer. Il y avoit en cette voiture plus d'air de singularité et de grandeur que de raison d'âge ou d'incommodité. Elle alloit de même de Paris à Versailles , et ses officiers lui donnoient à dîner à Sèvres. Le roi, qui craignoit la force de sa part, la reçut honnêtement . et l'assura toujours qu'il ne prendroit point de parti entre ses sujets, et dans la vérité il ne fit rien dans tout le cours de cette affaire en faveur de M. le prince de Conti que ce qu'il ne put éviter par pure bienséance. L'acquisition de Neuchâtel ne i'éloignoit pas de France