‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 9 sur 348 · VOLS AU AOI FORT ÉTRANGES · texte numérisé non relu

VOLS AU AOI FORT ÉTRANGES

jiour toujours comme la couronne de Pologne, aussi en eut-il bien plus d'envie, et le roi infiniment moins.

On lui fit à la grande écurie, à Versailles, uni vol bien hardi la nuit du 3 au 4 juin. Le roi étant à Versailles, toutes les housses et les caparaçons furent emportés: il y en eut pour plus de cinquante mille écus: les mesures furent si bien prises que qui que ce soit ne s'en aperçut dans une maison si habitée , et que dans une nuit si courte tout fut emporté sans que jamais on ait pu en avoir de nouvelles. M. le Grand entra en furie et tous ses subalternes aussi. On dépêcha sur tous les chemins, on fouilla Paris et Versailles, et le tout inutilement. Cela me fait souvenir d'un autre vol qui eut quelque chose de bien plus étrange . et qui arriva fort peu avant la date du commencement de ces Mémoires. Le grand appartement , c'est-à-dire depuis la galerie jusqu'à la tribune , etoit meublé de velours cramoisi avec des crépines et des franges d'or. IJi! beau matin elles se trouvèrent toutes coupées. Cela parut un prodige dans un lieu si passant tout le jour, si fermé la nuit et si gardé à toutes heures. Bouteras, au désespoir, fit et fit faire toutes les perquisitions qu'il put, et toutes sans aucun succès. Cinq ou six jours après, j'étois au souper du roi, il n'y avoit que Daquin. premier médecin du roi, entre le roi et moi , et personne entre moi et la table. Vers l'entremets, j'aperçus je ue sais quoi de fort gros et comme noir en l'air sur la table, que je n'eus le temps de discerner ni de montrer par la rapidité dont ce gros tomba sur le bout de la table . devant l'endroit du couvert de Monsieur et de Madame qui étoient à Paris, et qui se mettoient toujours au bout de la table à la gauche du roi , le dos aux fenêtres qui donnent sur la grande cour. Le bruit que cela fit en tombant, et la pesanteur de la chose pensa l'enfoncer, et fit bondir les plats, mais sans en renverser aucun, et de hasard cela tomba sur la nappe et point dans des plats. Le roi, au coup que cela fit, tourna la tèle à demi, et sans s'émouvoir on aucune sorte : « Je pense, dit-il, que ce sont mes franges. » Ceu étoit en effet un paquet plus large qu'un chapeau de prêtre avec ses bords tout plats, et haut en manière de pyramide mal faite d'environ deux pieds. Cela étoit parti de loin derrière moi vers la porte mitoyenne des deux antichambres, et un frangeon détaché en l'air étoit tombé sur le haut de la perruque du roi , que Livry qui étoit à sa gauche aperçut et ôta. Il s'approcha du bout de la table , et vit en effet que c'étoient les franges tortillées en paquet, et tout le monde les vit comme lui. Cela fit un moment de murmure. Livry voulant ôter ce paquet y trouva un billet attaché; il le prit et laissa le paquet. Le roi tendit la main et dit : « Voyons. » Livry avec raison ne voulut pas: et, se retirant en arrière, le lut tout bas, et par derrière le roi le donna à Daquin, avec qui je le lus entre ses mains. Il y avoit dedans d'une écriture contrefaite et longue, comme de femme, ces propres mots: «Reprends tes franges, Bontems, la peine en passe le plaisir, mes baisemiias au roi. » Il étoit roulé et point fermé: le roi le voulut encore prendre des mains de Daquin qui se recula, le sentit, le frotta, tourna et retourna, puis le montra au roi sans le lui laisser toucher. Le roi lui dit de le lire tout haut, quoique lui-même le lût en même temps. « Voilà, dit le roi , qui

[1699] VAÏNI A LA COUR. 13

est bien insolent ; » mais d'un ton tout uni et comme historique. Il dit après qu'on ôlât ce paquet. Livry le trouva si pesant qu'à peine le put-il lever de dessus la table, et le donna à un garçon bleu qui vint se présenter. De ce moment le roi n'en parla plus, et personne n'osa plus en rien dire , au moins touA haut , et le reste du souper se passa tout comme chose non avenue.

Outre l'e.xcès de l'impudence et de l'insolence, c'est un excès de péril qui ne se peut comprendre. Gomment lancer de si loin un paquet de cette pesanteur et de ce volume, sans être environné de complices, et au milieu d'une foule telle qu'elle étoit toujours au souper du roi, où à peine pouvoit-on passer dans ces derrières? Comment, malgré ce cercle de complices, le grand mouvement des bras pour une vibration aussi, forte put-il échapper à tant d'yeux? Le duc de Gesvres étoit en année. Ni lui ni personne ne s'avisa de faire fermer les portes, que du temps après que le roi fut sorti de table. On peut juger si les coupables étoient demeurés là ayant eu plus de trois quarts d'heure toutes les issues libres pour se retirer. Les portes fermées il ne se trouva qu'un seul homme que personne ne connut et qu'on arrêta. Il se dit gentilhomme de Saintonge, et connu du duc d'Uzès, gouverneur de la province. H étoit à Versailles, on l'envoya prier de venir. Il alloit se coucher. Il vint aussitôt, reconnut ce gentilhomme, en répond't, et sur ce témoignage on le laissa avec des excuses. Jamais depuis on n'a pu rien découvrir de ce vol. ni de la singulière hardiesse de sa restitution.

Vaïni , qui avec la permission du roi s'étoit paré du cordon bleu à Rome, vint le recevoir de sa main le jour de la Pentecôte. Il fut fort bien reçu. Après le lui avoir donné, le roi ne voulut pas avoir l'air du repentir. Les courtisans qui aiment la nouveauté , et les amis surtout du cardinal de Bouillon qui le leur avoit fort recommandé, lui firent beaucoup d'accueil. Il fut toujours en bonne compagnie. Il passa trois mois à la cour ou à Paris. Le roi lui fit présent lui-même d'une belle croix de diamants, et l'avertit de prendre garde qu'on ne la lui coupât. Il s'en retourna en Italie , charmé de tout ce qu'il avoit vu , et de la bonne réception qu'il avoit reçue. En ce même temps, Fériol s'en alla relever Châteauneuf, notre ambassadeur à Constantinople . en la même qualité.

On sut que Portland n'avoit pas eu tort à Paris d'être en peine de la faveur naissante de Keppel, Hollandois comme lui, mais jeune, hardi et bien fait, que le roi d'Angleterre avoit fait comte d'Albemarle. La jalousie éclata à son retour , et la froideur se mit entre lui et son maître. Il remit toutes ses charges et ses emplois, passa en Hollande , et dit au roi d'Angleterre que ce seroit en ce pays-là où il se réservoit à lui faire sa cour. Peu après le roi d'Angleterre y passa aussi comme il faisoit toutes les années. Il s'y rapprocha de son ancien favori . le remmena avec lui en Angleterre, où il continua d'être chargé, comme devant, des principales affaires. Mais il ne reprit point ses charges ni sa faveur première, et Albemarle demeura affermi dans la sienne.

Le roi, qui passoit toujours à Versailles l'octave du Saint-Sacrement, à cause des deux processions et des saints , alloit aussi toujours à Marly après le salut de l'octave. Il découvrit cette année que la comtesse de

Page 1