CHAPITRE X
Tallard à Fontainebleau. — Conseil d'Étal d'Espagne et quelques autres seigneurs. — Réflexions el mesures de quelques-uns des principaux seigneurs sur les suites de la mort prochaine du roi d'Espagne. — Avis célèbre sur les renonciations de la reine Marie-Thérèse. — Chute de la reine d'Espagne. — Le pape consulté secrètement.
Les nouvelles d'Espagne devenoient de jour en jour plus intéressantes depuis le départ du marquis d'Harcourt et son arrivée à Pans, où il rongeoit son frein de n'avoir pas eu la liberté de traiter avec la reine par Vamirante ' , et de s'ouvrir ainsi le chemin d'une grande et prompte for-
4 . Amiral de Caslille. Il se nommait Thooias Enriiiaez de Cabrera, comte de Melgar.
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lune , el envioit le bonheur de Tallard qui étoit arrivé de la Haye à Paris pour aller bientôt après retrouver le roi d'Angleterre à son retour de Hollande à Londres, et qui se donnoit l'honneur du traité de partage qu'il avoit signé avec ce prince . comme d'un clief-d'œuvre de poliliqu e dont il étoit venu à bout, tandis que le roi d'Aiiu'leterre, qui se moquoii de lui . s'applaudissoit avec rajîon de Tavoir imaginé , et d'être parven u ;'i le faire accepter à la France , et d'y avoir engagé tous ses anciens alli es , excepté l'empereur qu il espéroil toujours d'y ramener. Qui auroit e.i effet mis ce traité en avant, et l'eût poussé jusqu'où il le fut dans 1 ; vues d'en tirer le fruit prodigieux qu'il vint à produire, eût été un profond et habile politique. Mjis le roi d' .Angleterre qui l'avoit imaginé, quelque grand homme d'État qu'il fût, étoit bien loin d'en attendre ut succès si funeste à ce qu'il s'en étoit proposé, et Tallard qui se faisoii honneur de l'inveuti ou d'autrui , et qui n'y avoit ea d'autre part que celle d'en avoir reçu les premières propositions en Angleterre, et sur le compte qu'il en rendit d'avoir suivi les ordres qu'il reçut d'aller en avant, et enfin de signer, étoit tout aussi éloigné de penser qu'il pouvoit produire autre chose que sou exécution ; et il faut avouer que ce sont de ces secrets de la Providence toute seule qui dispose des empires comme , quand . et en la manière qu'il lui plaît , par des voies si profondes et si peu possibles à attendre par ceux même qui par degrés les exécutent, qui! ne faut pas s'étonner si toute vue et toute prudence humaines est demeurée dans les plus épaisses ténèbres jusquau moment de l'événement.
Harcourt. à qui on vouioit éviter de commettre son caractère à quelque chose peut-être de fâcheux, n'avoit {)?.> plutôt donné avis à Blécourt de son entrée en France, que cet envoyé du roi alla faire à l'Escurial la déclaration du traité de partage au roi d'Espagne. On a vu plus haut lextréme colère où ce prince entra à une nouvelle pour lui si odieuse, les plaintes qu'il en fit retentir par ses ministres dans toute l'Europe . et en particulier en quelo termes son ambassadeur à Londres se plaignit du roi d'Angleterre, lors en Hollande, et les suites de l'aigreur de cette plainte. Le conseil d'Espagne s'assembla souvent pourdélibérersurune décla:ation si importante, qu'elle réveilla ceux qui le composoient de cet assoupissement profond qui.i'iors Madrid et ce qui s'y passe, rend les grands seigneurs espagnols indifférents à tout le reste du monde. La première marque qu'il en donna fut de suprdier le roi d'Espagne de trouver bon que , pour ménager sa santé et n'entendre pas si souvent discuter des choses qui ne pouvoient que lui faire peine, il s'assemblât hors de sa présence aussi souvent qu'il le jugeroit nécessaire pour lui rendre un compte abrégé des résolutions qu'il estimeroit devoir être prises , et des ordres en conséquence à lui demander.
Portocarrero ' , Génois de la maison Boccanegra . mais depuis longtemps établie en Espagne par le mariage d'une héritière de la maison
1. Celle énuméralion des membres du ronseil d'Elat d'Espapne a été supprimée dans les précédentes pdiiions. Eiie est ce[)fni;aQi inùispinsablê, comme le reconnaiira loul lecteur atienUf, pour comprendie la suite du
Î16 CONSEIL d'État d'espagne [1700]
Portocarrero , qui , suivant la coutume d'Espagne, lui avoit imposé son nom et ses armes , étoit à la tête de ce conseil comme cardinal , archevèi!ue de Tolède . primat et chancelier des Espagnes et diocésain de Madrid. Il étoit oncle paternel du comte Palma. grand d'Espagne;
Don J. Thomas Enriquez, duc de Rioseco. comte de Melgar, amirante de Castille. qui avoit été gouverneur de Milan:
Don Fr. Benavidès, comte de San-Estevan del Puerto, qui avoit été vice-roi de Sardaigne, de Sicile et de Naples;
Don Joseph Fréd. de Tolède, marquis de Villafranca, majordomemajor du roi , avoit été vice-roi de Sicile;
Don Pierre -Kmmauuei de Portuga.- Colomb, duc de Veragua . .chevalier de la Toison-d'or, vice-roi de Sardaigne et de Sicile, où il etoit ..ord.
Ces quatre , grands d'Espagne et le cinquième à vie :
Don Antoine-SéJDastien de Tolède, marquis de Mancera;
Don Manuel Arias, commandeur de Castille, de Saint-Jean de Jérusalem, gouverneur du conseil de Castille;
Don Antonio Ubilla, secrétaire des dépêches universelles;
Le comte d'Oropesa, de la maison de Portugal . président des conseils de Castille et d'Italie , étoit exilé, et le duc de Medina-Geli étoit vice-roi de Naples.
Outre ces conseillers d'État, comme on parle en Espagne '. il faut parler ici de trois autres grands d'Espagne et d'un seigneur de la maison de Guzman , marquis de Villagarcias , vice-roi de Valence . qui se trouva lors à Madrid. Les trois grands sont :
Le marquis de Villena, duc d'Escalona (don J. Fernandez d'Acuna Pacheco) , chevalier de la Toison d'or , qui avoit été vice-roi de Navarre , d'Aragon, de Catalogne, où nous l'avons vu bien battu sur le Ter par M. de Noailles et encore après par M. de Vendôme pendant le siège de Barcelone, enfin [vice-roi] de Sicile. Il est mort longues années depuis majordome-major, et son fils lui a succédé dans cette grande charge, chose très-rare en Espagne. J'aurai lieu plus d'une fois de parler de lui.
Le duc de Medina-Sidonia (don J. de Guzman). majordome-major du roi.
Le comte de Benavente (don Fr.-Ant. Pimentel) , sommelier de corps.
Ces deux derniers, ainsi que le cardinal Portocarrero, ont eu depuis
récit de Sauil-Simon ; en effet il se réfère plusieur-s fois au tableau qu'il a tracé du conseil d'Étal d'Espagne en 1700. Les éditeurs ont peut-être cru ((;;vr on doit chccher une explication raisonnable de celte étrange omission) •.(ue Saint-Simon traitait de ce conseil , en I72< , à l'époque de son ambasnde en Espngiif. II parle, en effet, du conseil d'État de cette époque, mais il a soin d'ajouter à l'occasion d'Ubilla : « 11 avoil eu le sort commun à tous ceux à qui Philippe \ avoit obligation de sa couronne, que la princosse des Ursins fit chasser. » Aussi, le conseil d'Étal, dont il est question à la daie do ■«721, n'a-t-il rien de commun avec celui de 4 700.
( . On appelait alors en France les conseillers d'État conseillers du roi en tes conseils. Voy. note II à la fin du I" volume do celle édition de SainliSlmon^