MORT DE M. DK LA TRAPPE
que ce fui un gentilhomme ordinaire du roi qui alla de sa part faire les compliments à l'hôtel de Gondé, et que, trois mois auparavant. Souvré, maître de la garde- robe, y avoit été les faire , sur la mort d"un enfant au maillot de Mme du Maine.
D'Antin , pour un homme d'autant d'esprit et aussi versé à la cour , fit en ce temps-ci une bien ridicule démarche. Mme de Montespan, comme on l'a vu plus haut, entre autres pratiques de pénitence, travailloit à lui former des biens, mais elle ne vouloit pas travailler en l'air. Il étoit de toute sa vie dans le plus gros jeu. ei faisoit toutes sortes d'autres dépenses: elle vouloit donc qu'il se réglât et qu'il quittât le jeu, parce que cela n'est pas possible à un homme qui joue. Elle lui promit une augmentation de douze mille livres par an à cette condition , mais elle voulut le lier , et lui pour la satisfaire ne trouva point de lien plus fort que de prier M. le comte de Toulouse de dire au roi de sa part qu'il ne joueroit de sa vie. La réponse du roi fut sèche. Il demanda au comte de Toulouse qu'est-ce que cela lui faisoit que d'.\ntin jouât ou non. On le sut, et le courtisan, qui n'est pas bon, en fit beaucoup de risées. Ce fut le serment d'un joueur ; il ne put renoncer pour longtemps aux jeux de commerce, puis il les grossit, enfin il se remit aux jeux de hasard, et à peine quinze ou dix-huit mois furent-ils passés, qu'il joua de plus belle , et a depuis continué. Lorsqu'il fît faire cette belle protestation au roi, il avoua qu'il avoit gagné six ou sept cent mille livres au jeu, et tout le monde demeura persuadé qu'il avoit bien gagné davantage.
J'éprouvai à Fontainebleau une des plus grandes afflictions que je pusse recevoir, par la perte que je fis de M. de la Trappe. Attendant un soir le coucher du roi , M. de Troyes me montra une lettre qui lui en annoncoit l'extrémité. J'en fus d'autant plus surpris que je n'en avois point reçu de là depuis dix ou douze jours, et qu'alors sa santé étoit à l'ordinaire. Mon premier mouvement fut d'y courir, mais les réflexions qu'on me fit faire sur cette disparate m'arrêtèrent. J'envoyai sur-lechamp à Paris prendre un médecin fort bon. nommé Audri , que j'avois mené à Plombières , qui partit aussitôt . mais qui , en arrivant , ne trouva plus M. de la Trappe en vie. Ces Mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d'une vie aussi sublimement sainte . et d'une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu. Ce que je pourrois dire trouvera mieux sa place parmi les pièces . page 5 '. Je me contenterai de rapporter ici que les louanges furent d'autant plus grandes et plus prolongées . que le roi fit son éloge en public : qu'il voulut voir des relations de sa mort; et qu'il en parla plus d'une fois aux princes ses petits-fils, en forme d'instruction. De toutes les parties de l'Europe , on parut sensible à l'envi à une si grande perte; l'Église le pleura et le monde même lui rendit justice. Ce jour si heureux pour lui et si triste pour ses amis fut le 26 octobre , vers midi et demi . entre les bras de son évêque , et en présence de sa communauté , à près de soixante-dix-sept ans , et de quarante ans de la plus prodigieuse pénitence. Je ne puis omettre néanmoins la plus touchante et la plus honorable marque de son amitié.
4. Voy. sur les pièces auxquelles renvoie Saint-Simon, t. I", p. 270, note. 8AiNT-SiMo>i a. 8
I1I> MORT DO PAPE INNOCENT XIl. [1700]
Étant coucne par terre sur la paille et sur la cendre . pour y mourir comme tous les religieux de la Trappe , il daigna se souvenir de moi de lui-même, et chargea l'abbé de la Trappe de me mander de sa part, que, comme il étoit bien sûr de mon affection pour lui, il comptoit bien que je ne doutois pas de toute sa tendresse. Je m'arrête tout court, tout ce que je pourrois ajouter seroit ici trop déplacé.
Le pape étoit mort le 27 septembre . après avoir longtemps menacé d'une fin prochaine. C'étoit un grand et saint pape , vrai pasteur et vrai père commun . tel qu'il ne s'en voit plus que bien rarement sur la chaire de Saint-Pierre, et qui emporta les regrets universels, comblé de bénédictions et de mérite. Il s'appeloit Antoine Pignatelli . d'une ancienne maison de Naples dont il étoit archevêque , lorsqu'il fut élu le 12 juillet 1691 , près de six mois après la mort d'Alexandre VIII , Ottoboni , auquel il ressembla si peu. Il étoit né en 1615. et avoit été inquisiteur à Malte, nonce à Florence, en Pologne et à Vienne, enfin maître de chambre de Clément X, Altieri, et d'Innocent XI. Odescalchi, qui le fit cardinal, en septembre 16»!1 , en l'honneur duquel il prit le nom d'Innocent XII.
On verra bientôt pourquoi je me suis étendu sur ce pape , dont la mémoire doit être précieuse à tout François, et singulièrement chère à la maison régnante. Le cardinal de Noailles eut ordre de partir; le même ordre fut envoyé au cardinal Le Camus, et il eut pour son voyage la même somme que ses confrères. Le cardinal de Bouillon entra au conclave avec les autres; il avoit quitté l'ordre, et comme il étoit là en lieu où les cardinaux d'Estrées , Janson et Coislin ne pouvoient éviter de se trouver avec lui aux scrutins et aux autres fonctions publiques de l'intérieur du conclave . il en prit le temps pour essayer de leur persuader de quitter l'ordre aussi ; et prétendit qu'ils étoient tous engagés par une bulle de ne porter l'ordre d'aucun prince. C'étoit s'en aviser bien tard , après trente années qu'il l'avoit porté comme grand aumônier, après le neveu d'un pape, et qu'il l'avoit porté et vu porter à tant de cardinaux dans Rome , et à toutes les fonctions. Aussi ne fut-il pas écouté, et ce vernis qu'il jetoit au dehors retomba sur lui à sa confusion. ^