DE QUELQUES-UNS DES PRINCIPAUX SEIGNEURS
approuvé de tous, et Villafranca se chargea de l'ouvrir en plein conseil. Il n'y avoit donc encore que Portocarrero . Villafranca, Villena. San- Estevan. Medina-Sidonia et Villagarcias dans ce secret. Ils estimèrent avec raison qu'il devoit être inviolablement gardé entre eux jusqu'à ce que le cardinal eût persuadé le roi. Les difficultés en étoient extrêmes.
Outre cette passion démesurée et innée de la grandeur de la maison d'Autriche dans le roi d'Espagne, il avoit fait un testament en faveur de l'archiduc de la totalité de tout ce qu'il possédoit au monde. Il falloit donc lui faire détruire son propre ouvrage , le chef-d'œuvre de son cœur, la consolation de la fin prématurée de ses grandeurs temporelles , en les laissant dans sa maison qu'il branchoit de nouveau , à l'exemple de Charles-Quint: et sur cette destruction enter pour la maison de France, l'émule et l'ennemie perpétuelle de celle d'Autriche , la même grandeur , la même mi-partition qu'il avoit faite pour la-eienne qui étoit la détruire de ses propres mains en tout ce qui lui étoit possible , pour euricliir son ennemie de ses dépouilles et de toutes les couronnes que la maison (l'Autriche avoit accumulées sur la tète de son aîné. Il falloit lutter contre tout le crédit et la puissance de la reine , si grandement établie, et de nouveau ulcérée coni re la France qui n'avoit pas voulu que Harcourt écoutât rien de sa p irt par l'amirante. Enfin c'étoit une trame qu'il falloit ourdir sous le yeux du comte d'Harrach . ambassadeur df l'empereur, qui avoit sa h igue dès longtemps formée, et les yeux bien ouverts.
Quels que fussent ces obstacles , la grandeur de leur objet les roidit contre. Ils commencèrent par attaquer la reine par l'autorité du conseil , qui se joignit si puissamment à la voix publique contre la faveur et les rapines de la Berlips . sa favorite, que cette Allemande n'osa en soutenir le choc dans l'état de dépérissement où elle voyoit le roi d'Espagne, et se trouva heureuse d'emporter en Allemagne les trésors qu'elle avoit acquis , pour ne s'exposer point aux événements d'une révolution en un pays où elle étoit si haïe, et d'emmener sa fille, à qui le dernier eff"ort du crédit de la reine fut de faire donner une promesse du roi d'Espaïne par écrit d'un collier de la Toison d'or à quiconque elle épouseroit. Avec cela la Berlips partit à la hàU , traversa la France . et se retira de façon qu'on n'en entendit plus parler. C'étoit un coup de partie.
La reine . bonne et peu capable . ne pouvoit rien tirer d'elle-même. Il lui falloit toujours quelqu'un qui la gouvernât. La Berlips . pour régner .-ur elle à son aise , s'étoix bien gardée de la laisser approcher , tellement ;ue . privée de cette favorite . elle se trouvoit sans conseil . sans secours et sans ressource en elle-même , et le temps selon toute apparence trop court pour qu'un autre eût le loisir de l'empaumer assez pour la rendre embarrassante pendant le reste de la vie du roi. Ce fut pour achever de se mettre en liberté à cet é^ard que. de concert encore avec le public qui gémissoit sous le poids de^ Allemands du prince de Darmstadt qui maîtrisoient Madrid et les environs, le conseil fit encore un tour de force en faisant remercier ce prince et licencier ce régiment. Ces deux coups et si près à près atterrèrent la reine , et la mirent hors de mesure
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pour tout le reste de la vie du roi. Portocarrero , ViJlafrauca et San- Eslevan , les trois conseillers d'État seuls du secret . induisirent habilement les autres à chasser la Berlips et le prince de Darmstadt. qui pour la plupart s'y portèrent de haine pour la reine et pour ses deux bras droits; et le peu qui lui étoient attachés coname l'amirante par cabale et Veragua par politique, furent entraînés, et apprirent à quitter doucement la reine par l'état où ce changement la fit tomber. Ces deux grands pas faits. San-Estevan qui ne quitta jamais le cardinal d'un moment, tant que cette grande affaire ne fut pas consommée, le poussa â porter un autre coup, sans lequel ils ne crurent pas qu'il y eût moyen de rien entreprendre avec succès. Ce fut de faire chasser le confesseur du roi qui lui avoit été donné par la reine . et qui étoit un zélé autrichien.
Le cardinal prit si bien son temps et ses mesures qu'il fit coup double : le confesseur fut renvoyé et Portocarrero en donna un autre auquel il étoit assuré de faire dire et faire tout ce qu'il voudroit. Alors il tint le roi d'Espagne par le for de la conscience, qui eut sur lui d'autant plus de pouvoir qu'il commencoit à ne regarder plus les choses de ce monde qu'à la lueur de ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants. Portocarrero laissa ancrer un peu le confesseur, et. quand il jugea que l'état du roi d'Espagne le rendoit susceptible de pouvoir entendre mettre la maison de France en parallèle avec celle d'Autriche . le cardinal . toujours étayé et endoctriné par San-Estevan . attaqua le roi d'Espagne avec toute l'autorité qu'il recevoit de son caractère , de son concert vivec le confesseur, et de l'avis de ce peu de personnages, mais si principaux qui étoient du secret, auxquels l'importance et les conjonctures ne permettoient pas qu'on en joignît d'autres. Ce prince exténué de maux , et dont la santé , foible toute sa vie . avoit rendu son esprit peu vigoureux , pressé par de si grandes raisons temporelles . effrayé du ooids des spirituelles, tomba dans une étrange perplexité. L'amour extrême de sa- maison, l'aversion de sa rivale, tant d'États et de puissances à remettre à l'une ou à l'autre, ses affections les plus chères, .e plus fomentées jusqu'alors, son propre ouvrage en faveur de l'archiduc à détruire pour la grandeur d'une maison de tout temps ennemie, le salut éternel, la justice, l'intérêt pressant de sa monarchie, le vœu des seuls ministres ou principaux seigneurs qui jusqu'alors pussent être sûrement consultés ; nul Autrichien pour le soutenir dans ce combat: le cardinal et le confesseur sans cesse à le presser; parmi ces avis, aucun dont il pût se défier, aucun qui eût de liaison en France ni avec nul François, aucun qui ne fût Espagnol naturel, aucun qui ne l'eût bien servi , aucun en qui il eût jamais reconnu le moindre éloignement pour la maison d'Autriche: un grand attachement, au contraire, pour elle en plusieurs d'eux : il n'en fallut pas moins pour le jeter dans une incertitude assez grande pour ne savoir à quoi se résoudre; enfin, flottant, irrésolu, décliiré en soi-même, ne pouvant plus porter cet état et toutefois ne pouvant se déterminer, il pensa à consulter le pape comme un oracle avec lequel il ne pouvoit faillir; il résolut donc de déposer en son sein paternel toutes ses inquiétudes, et de suivre ce