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quitta comme les autre». Des officiers envoyés de la cour lui apprêtaient i manger sur sa route» et quand tl approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. de Ghambray, seigneur de Gbantelou, maître d'hôtel de Sa Majesté, pour le recevoir, lut tenir compagnie et raccompagner partout où il irait. M. dç. Chantelou fut choisi parce qu'il savait très-bien l'italien; qu'il avait été en Italie, où il avait fait amitié avec le cavalier Bernin , et qu'il avait pour lui une estime au delà de ce qui se peut imaginer. Le cavalier arriva en France sur la fin du mois de mai, et M. de Chantelou alla au-devant de lui jusqu'à Juvisi.
On le logea d'abord à l'hôtel de Frontenac, que M. du Metz, intendant des meubles de la couronne, eut ordre de foire meubler pour lui et pour son fils, et où il établit des officiers pour faire sa cuisine et le servir. Il salua le roi le 4 juin 1665, jour de la Fête-Dieu, et en fut reçu aussi bien qu'on le saurait imaginer. Il fit tendre ses dessins dans un cabinet fort propre, où personne n'entrait que lui, M. de Chantelou et M. Colbert. Quelques personnes de qualité, à qui M. Colbert voulut bien donner ce régal, y forent aussi admises. Au bout de quinze jours ou environ, le sieur Fosk rier , qui avait ordre de fournir au cavalier tout ce qui lui aérait nécessaire pour dessiner, me dit que si je voulais, il me ferait voir les dessins du cavalier. J'acceptai son offre, et je vis ses dessins le lendemain. M. Colbert me demanda ai je les avais vus; et je lui répondis que non : je puis assurer que c'est la seule fois que je n'ai pas dit la vérité à ce ministre. «C'est quelque chose de fort grand, me dit-il. — II y a sans doute des colonnes isolées? lui répondis-je» —Non, reprit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte estelle fort grande? lui dis-je.— Non, répliqua-t-41 , elle n'est pas plus grande que la porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable, qui allait à lui faire remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les mêmes défauts que l'on reprochait au dessin de M. le Vau, et de la plupart des autres architectes , et ce fut à cette occasion que je feignis de ne point connaître les des-
sins du cavalier , ces critiques devant avoir plus de force ne les ayant pas vus, que si je les eusse faites après les avoir examinés ; outre que je n'aurais peut-être pas osé en dire alors mon avis avec autant de liberté.
Le cavalier proposa, dès qu'il fut arrivé, de faire le buste du roi. Ce fut un bon moyen de faire sa cour. On porta chez lui le plus beau bloc de marbre qu'on put trouver, fl travailla d'abord sur le marbre, et ne fit point de modèle de terre, selon l'usage des autres sculpteurs; il se contenta de dessiner en pastel deux ou trois profils du visage du roi, non, à ce qu'il disait, pour les copier dans son buste, mais seulement pour rafraîchir son idée de temps en temps, ajoutant qu'il n'avait garde de copier son pastel, parce qu'alors son buste n'aurait été qu'une copie, qui de sa nature est toujours moindre que son original.
Avant d'aller plus loin, il est bon que je vous fasse le portrait du cavalier Bernin. 11 avait une taille un peu au* dessous de la médiocre, bonne mine, un air hardi ; son âge avancé et sa grande réputation lui donnaient encore beaucoup de confiance. 11 avait l'esprit vif et brillant, et un grand talent pour se faire valoir; beau parleur, tout plein de sentences , de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il assaisonnait la plupart de ses réponses. Il était fort bon sculpteur ; quoiqu'il ait fait une statue équestre du roi fort misérable, et si peu digne du prince qu'elle représentait, que le roi lui a fait mettre une tête antique \ C'était un médiocre architecte, quoiqu'il s'estimât extrêmement de ce côté-là. Il ne louait et ne prisait guère que les hommes et les ouvrages de son pays ; il citait fort souvent Michel- Ange, et on l'entendait presque toujours dire : Si corne dtceva il Michel- A gnolo BuonarotH.
Lé roi ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il louait peu de choses, et l'ayant dit à l'abbé Butti, grand partisan du
1 Cette figure toute en marbre, d'un teul bloc, est au bout delà pièce des Suisses du jardin de Versailles. A la place de la tête de Louis XIV on j rois une tête dq Marcus Curtius, que M. Girard on avait copiée d'après'rtmitique. (Noie de Patte.)
cavalier : a C'est, dit l'abbé, M. Le Brun qui fait courir ce bruit, parce que le cavalier ne loue pas ses ouvrages, qui eu effet ne valent rien. » J'ai toujours remarqué dans les Italiens un grand acharnement sur M. Le Brun ; j'en rapporterai dans la suite plusieurs exemples , et je dirai seulement ici que c'est une marque bien assurée qu'ils regardaient M. Le Brun comme un des plus grands hommes qu'il y ait jamais eu pour la peinture.
Revenons au buste du roi * : le cavalier y a réussi, quoiqu'il y ait plusieurs défauts. Le front est trop creux, et diminue quelque chose de la belle physionomie de l'original. M. Yarin fut le premier qui s'en aperçut, ou du moins qui osa le dire. Le nez est un peu trop serré, et l'écharpe, à laquelle on donne tant de louanges, n'est pas bien entendue. Comme elle enveloppe le bout du bras du roi, ce ne peut ôtre qu'une écharpe qu'on a mise sur le buste du roi, et non pas l'écharpe qui était sur le corps du roi quand on a lait son buste, parce que cette écharpe alors n'environnait pas son bras de la manière qu'elle l'environne.
Pendant qu'il travaillait à ce buste, on se disposait à l'exécution de son dessin pour la façade du Louvre. Il fit un devis le plus ample que l'on ait jamais fait, et le plus rempli de précautions inutiles , qu'il fallait cependant regarder comme des effets d'une prudence consommée. 11 fit venir de Rome des murateurs ; c'est ainsi que l'on nomme en cette ville ceux que nous appelons ici des maçons , prétendant que nous n'entendions rien à bâtir. Il voulait qu'on observât deux choses qu'il est bon de pratiquer en Italie, où Ton se sert de possolane au lieu de sable, mais qui ne valent rien en ce pays : la première, d'employer le moellon dans les fondations sans le dresser un peu avec le marteau et le poser par assises, mais tel qu'il se présente, et sans aucun arrangement. C'est, disait-il, qu'étant jeté à l'aventure, il fait une meilleure liaison avec le mortier, et un corps plus solide. En second lieu, il voulait qu'on mouillât le moellon
' Gt buste m voit à Versailles, dans ta salle de Vénus.
en le mettent en œuvre. Nos entrepreneurs soutenaient vigoureusement le contraire, en sorte qu'il fut résolu qu'on ferait un essai des deux constructions dans la place du palais Mazarin. Les murateurs bâtirent à leur manière deux murs de cinq ou six pieds de haut, sur lesquels ils firent une voûte de la même construction que les murs , c'est-à-dire de moellons posés à l'aventure. Nos entrepreneurs élevèrent des murs de la même hauteur, et construisirent audessus une voûte de la même forme et figure que celle des Italiens , avec les mêmes matériaux , mais employés à la manière qu'on le pratique en France. L'hiver ayant passé sur ces deux édifices, la voûte italienne tomba d'elle-même au premier dégel, et la française demeura ferme, et se trouva plus forte qu'elle n'était quand ils l'achevèrent. Les murateurs furent fort étonnés, et s'en prirent à la gelée qui avait tout gâté : comme si c'était une chose fort extraordinaire qu'il gelât en hiver.
Comme le dessin du cavalier Bernin n'était pas bien conçu, et qu'il ne pouvait être exécuté qu'à la honte de la France , je fis un mémoire de quelques-uns des défauts dont il était rempli : car je ne jugeais pas à propos d'en remarquer un bien grand nombre pour la première fois. J'envoyai ce mémoire à M. Colbert, qui était alors à Saint- Germain. La première fois qu'il vint à Paris après l'avoir reçu, il me fit entrer avec lui dans son jardin, et quitta même l'audience qu'il donnait , pour me parler. « J'ai été surpris, me dit-il , du mémoire que vous m'avez envoyé ; tout ce que vous marquez est-il vrai, et l'avez-vous bien examiné ? — Je ne crois pas, Monsieur, avoir rien mis qui ne soit comme je l'ai observé; mais n'y aurait-il pas de l'imprudence dans la liberté que j'ai prise? — Vous avez bien fait, me dit-il ; continuez , on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance; je ne comprends pas, ajouta-t-il, comment cet homme l'entend, de nous donner un dessin où il y a tant de choses mal conçues. » Dès ce moment même, sans doute, M. Colbert vit bien qu'il s'était mal adressé ; mais il fallait soutenir la gageure. 11 crut
peut-être aussi que par ses bons avis il remettrait le cavalier sur la bonne voie, et qu'en lui montrant ses fautes, on ramènerait à l'excellent : mais il ne connaissait pas en* core le cavalier.
Il aurait été malaisé de trouver deux génies plus opposés. Le cavalier n'entrait dans aucun détail , ne songeait qu'à faire de grandes salles de comédie et de festins , et ne se mettait point en peine de toutes les commodités, de toutes les sujétions et de toutes les distributions de logement nécessaires : choses qui sont sans nombre, et qui demandent une application que ne pouvait prendre le génie vif et prompt du cavalier ; car je suis persuadé qu'en fait d'architecture il n'excellait guère que dans les décorations et les machines de théâtre. M. Colbert, au contraire, voulait de la précision, et savoir où et comment le roi serait logé; comment le service se pourrait faire commodément. Il croyait, et avec raison, qu'il fallait parvenir non-seulement à bien loger la personne du roi et toutes les personnes royales, mais donner des logements commodes à tous les officiers jusqu'aux plus petits, qui ne sont pas moins nécessaires que les plus importants; il ne cessait de composer et de faire faire des mémoires de tout ce qu'il fallait observer dans la distribution des différents logements, et fatiguait extrêmement l'artiste italien. Le cavalier n'entendait rien et ne voulait rien entendre à tous ces détails, s'imaginant qu'il était indigne d'un grand architecte comme lui de descendre dans ces minuties. Il s'en plaignait à M. de Ghantelou, et même d'une manière peu respectueuse : « M. Colbert, lui disait-il, me traite de petit garçon (ce sont les termes du journal de M. de Ghantelou, qui m'a été communiqué depuis sa mort) ; avec des discours inutiles sur des privés et des conduits sous terre, il consomme des congrégations toutes entières : il veut faire l'habile et n'y entend rien ; c'est un vrai cocalone. » Il ajouta que M. Colbert lui avait voulu faire faire urta malla creanca • qu'il l'y avait assez poussé , mais que la raison l'avait retenu.
Si le cavalier n'était pas content de M. Colbert, ce ministre était, de son côté, très-mécontent de lui ; il n'en témoignait pourtant rien au-dehors, et parlait toujours de lui avec une estime extraordinaire.
Un jour, M. Colbert dit au cavalier Bernin : «Nous allons nous embarquer dans un bâtiment qui coûtera bien des millions ; mais n'importe, le roi n'y aura point de regret, s'il est tel qu'il y atout lieu de l'espérer. Cependant, je fais une remarque , que si nous n'y prenons garde, il arrivera que dans ce bâtiment, où il y aura des salles de festin, des salles de comédie, des salons d'une grandeur f prodigieuse , des galeries admirables , et tout ce qui fait la majesté d'un grand palais, le roi sera obligé de coucher dans une chambre si petite, que la moitié des seigneurs et des officiers qui ont droit d'y entrer n'y pourront pas tenir. Ce serait assurément un grand reproche qu'on aurait à nous faire; car il faut poser pour fondement que le Louvre doit être regardé comme une maison d'hiver ; parce que dans les autres saisons le roi peut demeurer dans ses maisons de campagne. 11 faut que l'appartement où sa personne sera logée soit exposé au midi, c'est-à-dire sur la rivière, où sera aussi la belle vue. Il faut encore poser pour constant qu'on ne peut établir le lieu où Sa Majesté couchera, que dans le pavillon qui termine l'aile qui regarde sur la rivière; car de faire l'appartement du roi sur la face d'entrée, comme vous l'avez proposé, il faudrait mettre des sentinelles avancées pour empêcher, le matin, le bruit des carrosses et des charrettes; or, ce pavillon n'a que trois croisées, dont deux sont employées pour la chambre de cérémonie: ainsi il n'en restera qu'une pour la chambre à coucher, qui, par ce moyen, sera si petite, comme je l'ai déjà dit, que la moitié de ceux qui doivent y entrer n'y pourront pas tenir.»
Le cavalier promit qu'il penserait à cet inconvénient. Trois jours après, il apporta à l'assemblée du Louvre pour les bâtiments, où étaient M. Colbert et M. de Chambray •,
1 M. do Chambray est auteur d'un excellent livre d'architecture, intitulé : Parallèle de f Architecture ancienne avec la moderne. {Note de Patte.)
LIYKE II. 33
frère de M. de Chantelou, et moi, un dessin qu'il tenait appuyé contre sa poitrine; et, s'adressant à M. Colbert, il lui dit qu'il était persuadé que l'ange qui préside au bonheur de la France l'avait inspiré; qu'il reconnaissait sincèrement n'être point capable de trouver de lui-même une chose aussi belle, aussi grande et aussi heureuse que celle qui lui était venue dans la pensée :Io sono intrato, poursuivit-il i in pensiere profundo. Il prononça ces mots avec une telle emphase, qu'il semblait qu'il fût descendu jusqu'au fond des enfers. Enfin , après un long discours capable d'impatienter le plus patient de tous les hommes, il montra son dessin avec le même respect que l'on découvre il vero ritraUo del vero crucifixo. Cette profonde pensée n'était qu'un petit morceau de papier collé sur un autre en dessin du pavillon du Louvre sur la rivière , sur lequel il avait marqué avec du jaune quatre croisées , au lieu de trois de l'ancien dessin, « De ces quatre croisées, ajouta-t-il , j'en conserverai deux à la chambre de parade ; je donnerai les deux autres à la chambre de commodité , et en repoussant un peu la cloison qui les sépare du côté de la grande chambre , je rendrai à la vérité cette chambre un peu moins grande , mais aussi j'agrandirai suffisamment celle de commodité. » M. Colbert parut approuver fort cette pensée, et lui donna beaucoup de louanges ; pour moi, qui étais auprès de M. Colbert, indigné d'une telle forfanterie, je ne pus m'empécher de dire tout bas à ce ministre , que cela ne se pouvait faire sans abattre tout le pavillon , et même les trois autres qui sont en symétrie, chose à laquelle on était convenu de ne penser jamais. Le cavalier, blessé apparemment de la hardiesse que j'avais eue d'ouvrir la bouche , car il n'avait pu rien entendre, voulut savoir ce que j'avais dit. M. Colbert eut beau lui dire que ce qu'il venait d'entendre ne méritait pas d'être redit , le fier Italien insista, jusqu'à menacer de quitter la France si on ne l'instruisait de ce que j'avais dit. M. Colbert lui fit part de mon objection. « On voit bien , dit fièrement le cavalier, que monsieur n'est pas de la profession : il ne lui appartient
donc pas de dire son sentiment sur une chose où il ne Connaît rien.» M. Golbert lui dit qu'il avait raison, et qu'il ne fallait pas s'arrêter à ce que je disais. Je ne fus donc traité de part et d'autre que comme le plus chétif et le plus ignorant de tous les hommes. Le dessin fut admiré ; on parla de quelque autre chose, et la compagnie se sépara. Le cavalier retourna chez lui , et M. Colbert monta à l'appartement qu'il avait dans le Louvre. Je le suivis, et en passant dans un corridor, je lui demandai pardon de la liberté que j'avais prise de parler sur le dessin de M. le cavalier. « Croyez -vous , me dit-il tout en colère, que je ne voie pas cela tout aussi bien que vous ? Peste soit
du b qui pense nous en faire accroire!» Je fus très-
étonné , et louai Dieu dans le même moment de ce qu'il me faisait voir si clairement ce que c'est que la cour, et à quelle dissimulation sont obligés ceux qui veulent y vivre.
Après que les dessins du cavalier parurent avoir été suffisamment examinés , le jour fut pris pour mettre la première pierre du fondement de la face principale du Louvre. Le roi voulut bien la poser lui-même. La pierre était d'un pied et demi en carré ou environ, taillée proprement Dans le lit inférieur on avait entaillé la place de la médaille et de la plaque de l'inscription, en sorte que la pierre qu'on mit dessus ne touchait point à la médaille ni à la plaque. Cette pierre de dessus avait aussi son lit inférieur taillé de manière à le joindre exactement au lit supérieur de l'autre. La plaque où était l'inscription était de cuivre de deux lignes d'épaisseur, et de cinq à six pouces en carré. La médaille était d'or, et avait d'un côté la tête du roi, et de l'autre le dessin du cavalier Bernin, avec ces paroles : Majestati et œternitati imperii Gallici sacrum. Elle valait cent louis : elle était fondue de la main de M. Varin , et les paroles de M. Chapelain. La dépense de faire des poinçons et des carreaux était trop grande , et aurait demandé trop de temps. On avait préparé une auge de bois d'ébène ou de poirier noirci , fort propre, une truelle d'ar-
L1VRH 11. ttt
gent et un marteau de fer poli , avec un manche de bois violet, tourné aussi fort proprement.
M. Colbert, suivi et accompagné de MM. les officiers des bâtiments , se rendit dans le milieu de la fondation , où étaient les entrepreneurs et le sieur Villedot, maître des œuvres. M. Colbert tenait la toise , qu'il me donna à tenir ensuite , les entrepreneurs la truelle , l'auge et les pinces , et le maître des œuvres tenait le marteau. Le journal de M. de Ghantelou porte que le cavalier Bernin tenait la truelle. Le roi vint, suivi de plusieurs seigneurs de la cour. Quand Sa Majesté fut arrivée , l'un des entrepreneurs donna la truelle à M. le surintendant : il la présenta au roi , qui prit du mortier dans l'auge, et le mit dans l'endroit où se devait poser la première pierre. Les entrepreneurs l'ayant placée sur le mortier, le marteau fut présenté au roi par le sieur Villedot, et Sa Majesté en frappa deux ou trois coups sur la pierre.
La médaille et l'inscription furent aussi présentées à Sa Majesté, qui, après les avoir regardées, les mit dans le creux de la pierre faite exprès , sur laquelle la seconde pierre fut mise. Après quoi Sa Majesté se retira , et ordonna qu'on donnât cent pistoles aux ouvriers, pour boire.
Des trompettes, que l'on avait fait venir sur le bord de la fondation, jouèrent des fanfares, comme ils avaient fait à l'arrivée de Sa Majesté. Le surintendant et les officiers des bâtiments accompagnèrent le roi jusqu'à la sortie de l'atelier, à la réserve du contrôleur et du premier commis du surintendant , qui demeurèrent sur le lieu , et qui n'en sortirent point qu'elles ne fussent recouvertes suffisamment pour ne pas appréhender qu'on vînt la nuit enlever la médaille.
L'inscription française, mise dans les fondations du Louvre, sur une grande plaque d'or, portait ces paroles :
tOUIS XIV, ROI DE FRASCK IT Dl IfAVABSI,
Après avoir dompté ses ennemis, donné la paix â l'Europe, et soulagé ses peuples, ayant résolu de faire achever le royal bâtiment du Louvre, commencé par François I", et continué par les
rois suivants, fit travailler quelque lemps sur le même plan : mais depuis, ayant conçu un nouveau dessin, et plus grand et plus magnifique, dans lequel ce qui avait été bâti ne peut entrer que pour une petite partie, il fit jeter ici les fondements de ce superbe édifice, Pan de grâce mdclxv, le 17 e jour du mois d'octobre; messire Jean-Baptiste Colbert, ministre d'état et trésorier des ordres de Sa Majesté, étant alors surintendant de ses bâtiments.
Dans une autre plaque de cuivre, de même grandeur et de même épaisseur, il y avait :
Ludovicvs XIV, Francorum et JYavarrœ rex christianissimus, florente œtate, consummata virtute, deviçjtis hostibus, $ociis defensis, finibus productif, pace sancita, asserta religione, navigatione inslaurala,
RBG1AS jEDES
Superiorum principum œvo inchoatas et ab ipso juxta prioris exemplairs formam magna ex parte constructas, tandem pro majori tam sua quam imperii dignitate longe ampliores atque editiores excitari jussit , earumque fundamenta posuit anno R. S. mdclxv. Octob.; operi promovendo solerterac sedulo invigilante Joan.-Baptista Colbert. régi. œdif. prœfecto.
Un jour que j'étais dans l'atelier du cavalier Bernin , où il retouchait le buste du roi, je m'amusai à examiner le dessin de la façade du Louvre, du côté de la rivière, que le sieur Mathias, élève du cavalier, mettait au net. Ayant remarqué qu'un côté était différent de l'autre , j'en demandai la raison au seigneur Mathias. Le cavalier, qui m'entendit faire cette demande , entra tout à coup en fureur, et me dit les choses du monde les plus outrageantes, et entre autres, que je n'étais pas digne de décrotter la semelle de ses souliers. Après lui avoir laissé évaporer sa bile , je lui dis le plus honnêtement et le plus respectueusement que je pus , que je n'avais pas prétendu trouver rien à redire à son dessin ; mais qu'ayant l'honneur d'être le premier commis des bâtiments, j'avais cru pouvoir m'instruire, avec son élève, de ce que j'ignorais; et qu'étant tous les jours exposé
LITRE II. Sï
à mille questions que des personnes de qualité me faisaient
sur les bâtiments-, j'avais fait la demande qui l'avait blessé, pour me mettre en état de pouvoir répondre à ceux qui me feraient la même observation. Ce que je- lui dis était si raisonnable que sa colère en diminua un peu; cependant il continua à répéter ces paroles : « A un bomme de ma sorte ! moi que le pape traite avec honnêteté , et pour qui il a des égards ; que je sois traité ainsi ! Je m'en plaindrai au roi, quand il irait de ma vie ; je veux partir demain et m'en aller. Je ne sais à quoi il tient que je ne donne du marteau dans mon buste , après un si grand mépris qui Se fait de moi '.Je m'en vais chez M. le nonce. » Je n'ai point su s'il y alla ou non ; mais il n'en parla ni au roi , ni à M. Colbert, et la chose en demeura là. M. de Chantelou met , dans son journal , que ce Ait lui qui empêcha qu'il ne se plaignît, lui ayant représenté qu'il ruinerait la fortune d'un jeune homme. Cependant il ne m'aurait fait aucun torf ; car ayant raconté le même jour à M. Colbert ce qui venait de se passer, il se contenta de me dire que j'eusse mieux fait de ne point parler sur le dessin du cavalier, mais que je ne craignisse rien; qu'il était trop habile homme pour faire un incident dans la conjoncture où étaient les choses. Je crois effectivement que s'il eût reçu en ce temps-là les trois mille louis d'or que je lui portai quand il s'en alla, comme je le dirai ci-après, il aurait pu faire quelque incartade.
Le cavalier proposa deux choses pour la construction des fondations du Louvre , outre celles que j'ai marquées ci-devant, d'arroser le moellon, et de ne le point arranger: 1°. de faire une retraite de deux pieds sur la troisième assise des fondations, ce qui n'aurait rien valu, parce qu'elle aurait posé sur la queue des libages de dessous; cette retraite fut réduite à près de la moitié; 2° de fouiller la terre
1 On sera d'autant moins étonné des petites m ortilî cations que te cavalier Bernin essayait de donner à M. Perrault, si Ton Tait attention qu'il n'ignorait pas sans doute que c'était lui qui éclairait M. Colbert sur ses dessins, afin de faire valoir ceux de son frère le médecin. (Note de faite.)
aplomb, ce qui n'aurait aussi rien valu, et ne fut pas suivi.
M, de Chantelou a rapporté, dans son journal, beaucoup de dires dû cavalier Bernin, que je omettrai ici tout de suite pour éviter la peine de marquer les temps , les lieux et les rencontres où il les a.dites : circonstances qui ne sont d'aucune utilité.
Un buste de marbre est comme un visage dont tout serait blanc, etc.
, Il n'est pas honteux à la France d'avoir pris un architecte à Rome, comme il ne serait pas honteux à Rome de venir prendre en France un général d'armée , si elle en avait besoin.
Ayant demandé au pape Urbain VIII une dot pour une fille , que j'assurais avoir beaucoup de vertu : « Elle a une dot, me répondit le pape, si elle a de la vertu. »
Le Bernin estimait le Pasquin de Rome (c'est un soldat d'Alexandre qui le soutient, lorsqu'il est blessé au siège de Tyr) le plus bel ouvrage de l'antiquité, et ensuite le Torse, qu'il disait être un Hercule.
11 dit que le pape Urbain VIII avait fait, sur laDaphné, Tépigramme qui suit :
Quisquis amans sequilur fugilivœ gaudia formas, Fronde manus implet, baccas seu carpit amaras.
Je l'ai traduite ainsi :
Qui suit une beauté dont b feu le consume,
Ne cueille, en l'attrapant, qu'un fruit plein d'amertume.
Que les médailles qui avaient le moins de relief étaient des meilleurs maîtres ;
Qu'il y avait à Rome un bouclier de quatre à cinq pieds de haut, qui ne pèse que deux livres , bouclier cependant à l'épreuve du mousquet. Il est de trois peaux de poissons Tune sur l'autre ; qu'il y a des manèges en Italie qui ont des descentes et des montées, pour y accoutumer les chevaux.
Il disait à M. le Nonce que c'était Dieu qui l'inspirait en faisant le dessin du Louvre ; que Michel-Ange n'avait fait en sa vie que neuf ou dix figures, quoiqu'il eût vécu quatrevingt-douze ans; qu'Annibal Carache, pressé de dire son sentiment sur les figures de Michel-Ange , répondit qu'il faudrait avoir vu le corps des hommes du temps de Michel- Ange ; qu'il avait un grand ennemi à Paris , la grande opinion que Ton avait de Jui , il concetto che trovo di me; qu'il fallait mesurer l'eau avec une horloge.
Il dit à M. Golbert , qui louait son dessin , qu'il n'en était pas l'auteur, mais que c'était Dieu ; que Paul III dit un jour: « Quand f ai refusé la grâce du criminel , mon jugement était là, en montrant son front : Quand je l'ai accordée à ses sœurs, il était ici, en mettant la main sur son cœur» ; qu'on ne pouvait emplir une fiole à une grosse fontaine, et qu'un faible génie ne pouvait profiter avec un génie trop fort et trop abondant. Ce génie trop fort et trop abondant, c'était lui; et M. Le Brun était le génie trop faible; c'est ce qu'il dit au sujet du silence qu'il gardait sur les ouvrages de M. Le Brun ; qu'il fallait que les écoliers apprissent à dessiner les draperies sur les bas-reliefs ( c'est ordinairement , selon moi , ce qu'il y a de moins bon dans les bas-reliefs antiques); qu'il ne faut point de fleurs aux bordures des tapisseries , ni d'or bruni aux bordures des tableaux, parce qu'ils brillent trop; ni d'ornement aux niches des figures , parce que ces figures en sont elles-mêmes l'ornement ; que Raphaël commençait à peindre comme le Titien quand il mourut ; c'est-à-dire, à faire des reflets, comme on le voit au portrait de Léon X.
Che le fabriche sono i ritralti delV animo dei Principi.
Que le peintre Tudesco était tout un autre homme pour les dessins d'argenterie que M. Le Brun.
Je doute , disait-il , que le roi se connaisse encore aux belles choses : il faudrait pour cela qu'il eût vu quelque morceau d'architecture ; maintenant qu'il a vu de la sculpture (il entendait parler de son buste), il pourrait mieux en
00 MÉMOIRBS,
juger que de l'architecture. 11 dit à M. te Brun qu'il fallait toujours faire les jambes plus longues que courtes: il avait raison, c'était le défaut de M. Le Brun ; que les Espagnols n'aiment en sculpture que le poli, qu'ils appellent lindo.
Un roi dit : « Je vole mes sujets. » Le ministre dit : « Je vole le roi». Le tailleur dit : a Je vole le ministre. » Le soldat : « Je les vole l'un et l'autre.» Le confesseur: «Je les absous tous les quatre.» Et le diable dit: «Je les emporte tous cinq. »
La colonne Trajane a été l'école de Raphaël, et de. Jules Romain. Michel-Ange ,disait que si les Lombards avaient bien dessiné, on ne regarderait plus ses ouvrages ni ceux des autres ; mais qu'il n'y avait que Rome où il y eût une colonne Trajane. (Pure forfanterie. Il y a quelques bas-reliefs dans le bas de cette colonne qui sont beaux; et presque tous les sculpteurs , pour se former le goût , en ont de plâtre qui sont aussi bons que les originaux. Le surplus de la colonne ne vaut guère , et depuis qu'on les a apportés moulés en France, il ne s'est pas trouvé un seul peintre ni un sculpteur qui ait été les copier, quoiqu'on ne les ait fait venir que dans cette injtention-là. )
M. de Ghantelou a dit : que les ligures de la colonne Trajane étaient faites avec cette considération , que celles d'en haut paraissent de la môme grandeur que celles d'en bas , parce qu'elles sont réduites et faites pour être de la même ouverture d'angles de rayons visuels, ce qui fait que toutes les figures semblent d'une grandeur égale , quoiqu'elles soient toutes différentes les unes des autres. (Le bon homme ne savait ce qu'il disait. Je les ai fait mesurer par M. Girardon, qui m'en a apporté les mesures, les bas-reliefs du bas de la colonne sont de là même grandeur que ceux du haut : il n'y a pas une ligne de différence.)
Le cavalier dit que Yigarani n'avait aucune intelligence ni de la perspective ni du dessin ; que son père sut quelque chose touchant les machines , mais que son fils n'y entendait rien , et qu'il faisait tout par un valet qui en savait plus que lui.
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Il faut achever ce qui regarde le cavalier Bernin , avant que de passer à autre chose. Lorsque les fondations du devant du Louvre , du dessin du cavalier Bernin , furent fort avancées , il demanda à s'en retourner, ne pouvant se résoudre à passer l'hiver dans' un climat aussi froid que le nôtre. La veille de son départ, je lui portai moi-même , et dans mes bras , pour lui faire plus d'honneur, trois mille louis d'or en trois sacs, avec un brevet de douze mille livres de pension par an , et un de douze cents livres pour son fils. U me dit pour toute réponse , que de pareils bon-* jours seraient bien agréables , si Ton en donnait bien souvent : qu'à l'égard du brevet , il croyait qu'il pourrait être payé une année ou deux , et pas davantage. Je lui répondis que les jfromesses du roi étaient solides, et qu'il n'avait aucun sujet de pouvoir en douter. Je fus surpris d'une si bizarre réception. On lui promit trois mille louis d'or par an , s'il voulait rester ; six milles livres pour son fils , et autant au seigneur Mathias son élève ; neuf cents au sieur Jules ; six cents livres au sieur Cosme, camérier, et cinq cents livres à chacun de ses estafiers ; et en cas que le sieur Mathias demeurât seul , on lui promit douze mille livres par an '.
1 Comment concilier ce qui est rapporté ici avec ce que dii Voltaire, dans son discours sur l'envie :
A. la toIx de Colbert Berninl Tint de Rome ; De Perrault, dans le Louvre, 11 admira la main t Ah .' dit-il, si Paris renferme dans son selo Des travaux si parfaits, nu si rare génie, Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie?
SI le Bernin avait admiré le dessin de Perrault le médecin, son frère n'aarait certainement pas manqué de le rapporter. Si l'on compare aussi ce que dit Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, lorsqu'il traite du gouvernement intérieur du royaume, avec ce que rapporte ici M. Perrault, on y trouvera bien de la différence. « On appela de Rome, dit cet écrivain, le cavalier « Bernin, dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis « de Saint-Pierre, par la statue équestre de Constantin, par la fontaine de la « place Navone. Dos équipages lui furent fournis pour son voyage. Il fut « conduit à Paria en homme qui venait honorer la France. Il reçut, outre
Quand il fût question de bâtir sur les fondations du cavalier Bernin, M. Golbert, qui commençait à se dégoûter du dessin qu'il avait donné , voulut que le roi , qui était à Saint-Germain , vînt voir à Paris le modèle du dessin • du cavalier, achevé avec beaucoup de soin et de dépense, et que Sa Majesté décidât de l'exécution en présence de toute sa cour, afin d'être disculpé envers le public , si ce dessin venait à être généralement désapprouvé. La veille du jour pris pour cette résolution, je mis sur la table de M. Golbert un mémoire où j'exposais les raisons qu'il y avait de ne le pas exécuter. Ce ministre l'ayant lu , me fit appeler pour l'éclaircir sur tous les articles , et il entra tellement dans tous les inconvénients que j'y avais marqués, qu'il eut peur que le roi ne vînt au Louvre avant lui, et ne prît, en présence de toute sa cour, la résolution d'exécuter ce dessin avant qu'il arrivât. Il fit mettre promptement les chevaux au carrosse , et commanda au cocher d'aller au Louvre le plus vite qu'il pourrait. Le cocher, qui crut qu'il voulait aller aux Tuileries , qu'on appelait aussi quelquefois le Louvre quand le roi y logeait, prit le chemin des Tuileries. M.Colbert s'en étant aperçu , sortit presque tout le corps hors de la portière , et tout en colère lui cria : c'est au vieux Louvre que je veux aller ; car il craignait d'arriver trop tard. Il apprit avec joie que le roi n'était pas encore arrivé. Dès que Sa Majesté parut , il alla au-devant , et lui parla tout
« cinq louis par jour pendant huit mois qu'il y resta, un présent de cin- « quante mille écus, avec une pension de deux mille écus, et une de cinq « cents pour son fils. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis, à Rome, la « statue équestre du roi, qu'on voit à Versailles. Mais quand il arriva à « Paris avec tant d'appareil, comme le seul homme digne de travailler pour « Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la façade du Louvre, « du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui devint bientôt après, dans l'exé- « cution, un des plus augustes monuments d'architecture qui soient au « monde. Claude Perrault avait donné ce dessin, exécuté par Louis le Vau « et Dorbay, Il inventa les machines avee lesquelles on transporta des « pierres de cinquante-deux pieds de long, qui forment le fronton de ce « majestueux édifice. » (Note de Patte.)
1 On peut voir, dans le livre d'architecture nommé le Grand àlarot y le projet du cavalier Bernin, qui y est gravé tout entier. (Note de Patte*)
bas un temps considérable. Il lui représenta apparemment les principaux inconvénients qu'il y avait à suivre le dessin du cavalier : car après que le roi eut, rejoint les seigneurs de sa cour et les courtisans qui s'étaient un peu éloignés pendant qu'il parlait à M. Colbert , il leur demanda ce qu'ils pensaient du dessin du cavalier, dont le modèle en grand et en petit était devant leurs yeux , sans donner aucune marque de ce qu'il en pensait. Messieurs les courtisans furent très-embarrassés ; car on sait qu'ils ne sont presque tous auprès du roi que pour être de son avis, et que pour en exagérer la sagesse à l'envi l'un de l'autre. Comme ils avaient peur de ne pas entrer dans le sentiment du roi , c'était un plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils parlaient sans prendre ni le pour ni le contre : cependant, comme le cavalier ne s'était pas fait aimer , ils penchaient plus vers la critique que vers la louange.
Le roi ne se déclara point, et après une conversation vague et indéterminée qu'il eut avec les seigneurs qui le suivaient, il s'en alla sans rien résoudre, et chacun le suivit sans dire un seul mot.
Trouvant M. Colbert très-embarrassé sur le parti qu'il avait à prendre , je lui représentai qu'il n'avait rien promis au cavalier Bernin , qu'en cas qu'il n'abattit rien de ce que les rois prédécesseurs avaient fait construire; que c'avait toujours été là la condition essentielle et fondamentale; que néanmoins cet architecte abattait le Louvre entièrement en deux manières, Tune en abattant effectivement les quatre dômes des milieux, lesquels ne pouvaient subsister en exécutant son dessin , et l'autre en couvrant les murs des faces des quatre côtés du Louvre, et en refondant toute l'architecture dont ils sont ornés. Car, ôter les colonnes, les corniches et tous les ornements d'un édifice , ce n'est pas moins l'abattre que c'est ruiner un tableau quand on peint un autre sujet sur la même toile. Ce mémoire était fort pressant et décisif. M. Colbert me fit appeler, et me demanda si j'étais bien sûr de tout ce que j'avais mis dans mon mémoire. « Monsieur, lui dis-je t les choses sont tellement de
la manière que je les ai représentées, que le seigneur Matbias en demeure d'accord. — Cela n'est pas possible, me répondit-il; ftiites-le venir, donnez-lui votre mémoire, et qu'il mette en marge ses réponses. » Je le fis venir dans mon cabinet, et avec un crayon qu'il avait, il approuva tous les articles de mon mémoire. Je le menai ensuite dans le cabinet de M. Colbert, à qui il présenta ce mémoire apostille de sa main sur tous les articles. Ce ministre l'ayant lu , se promena assez longtemps dans son cabinet sans parler. Il rompit enfin le silence en disant : « Le cavalier s'est cru un grand personnage , et nous a pris pour de grands sots ; mais il s'est trompé également et en l'un et en l'autre. Monsieur , continua-t-il en parlant au seigneur Matbias, songez à vous en retourner : je suis content de vous, et je donnerai ordre que vous le soyez aussi. Cependant, mon* sieur, comme vous voyez bien que son projet était d'abattre le Louvre, contre les conditions sous lesquelles il a toujours dû travailler, et sous lesquelles il est venu en France, comment ne lui avez-vous point représenté qu'il ne les observait pas ? — Je le lui ai représenté plusieurs fois, répondit le seigneur Mathias; mais il m'a toujours répondu que ce n'était pas à moi à raisonner là-dessus, et qu'il ne m'avait amené que pour dessiner et exécuter ses pensées. »
Le seigneur Matbias fut bien payé, et partit promptement, sans que depuis on ait ouï parler ni de lui , ni du cavalier Bernin , au sujet du bâtiment du Louvre. Il est vrai que le cavalier entreprit de faire une figure équestre pour le roi , qui , selon les promesses qu'il en faisait, devait être la plus belle chose du monde. La figure a coûté des sommes immenses, et lorsqu'elle a été rendue à Versailles, avec des peines et des machines extraordinaires, elle a été trouvée si détestable, que le roi la fit déplacer du lieu où on l'avait posée, et en a fait ôter la tête, à la place de laquelle M. Girardon en a substitué une autre , modelée sur l'antique. On n'a jamais pu savoir pourquoi le cavalier avait si mal réussi dans cet ouvrage : les uns ont dit que l'âge l'avait beaucoup affaibli; d'autres ont cru que le chagrin de voir
son dessin rebuté lui avait fait prendre cette vengeance.
Quoique M. Colbert goûtât fort le dessin de mon frère , il ne laissa pas d'en faire faire un à M. le Vau. Il les présenta tous deux au roi pour choisir celui qui lui agréejrait le plus. J'étais présent lorsque ces deux dessins furent présentés ; c'était dans le petit cabinet du roi, à Saint-Germain : il n'y avait que Sa Majesté, son capitaine des gardes, M. Colbert et moi. Le roi les regarda fort attentivement, ensuite de quoi il demanda à M. Colbert lequel des deux il trouvait le plus beau et le plus digne d'être exécuté. Ce ministre dit que s'il en était le maître, il choisirait celui qui n'avait point de galerie (on ne donnait pas encore le nom de péristyle à ces rangs de colonnes qui, posés le long d'un bâtiment, forment une espèce de galerie couverte qui communique â toutes les pièces des appartements ) : ce dessin était celui de M. le Vau, ce qui m'étonna fort. Mais il ne se fut pas plus tôt déclaré pour ce dessin, que le roi dit : a Et moi je choisis l'autre, qui me semble plus beau et plus majestueux. » Je vis que M. Colbert avait agi en habile courtisan, qui voulait donner tout l'honneur du choix à son maître.- Peut-être même était-ce un jeu joué entre le roi et lui.
Quelque connaissance qu'eût M. Colbert de la capacité de mon frère dans l'architecture, je m'aperçus qu'il hésitait à faire exécuter son dessin , et qu'il lui semblait étrange de préférer. les pensées d'un médecin, en fait d'architecture, aux dessins du plus célèbre des architectes. L'envie des maîtres du métier à Paris ne manqua pas de s'écrier contre cette résolution, et de faire de mauvaises plaisanteries, en disant que l'architecture devait être bien malade, puisqu'on la mettait entre les mains des médecins. Pour lever toutes les difficultés au sujet de l'exécution du dessin de mon frère, je donnai un mémoire à M. Colbert, où je lui proposai de former un conseil des bâtiments , composé de M. le Vau , premier architecte, qui avait près de trente années d'expérience, de M. Le Brun, qui possédait tous les beaux-arts, et quj n'ignorait pas les principes de l'archi-
tecture, et de mon frère, auteur du dessin. Je lui persuadai que s'il voulait bien être à la tête de 6e conseil, toutes choses réussiraient au delà même de ses espérances. J'eus l'honneur d'être le secrétaire de ce conseil , qui se tenait deux fois la semaine. Le registre où j'écrivais toutes les résolutions que Ton y prenait, et que j'ai rendu avec tous les autres papiers des bâtiments, est plein de choses très-curieuses, et qui seraient très-utiles à ceux qui aiment l'architecture : car mon frère étant presque toujours contredit par M. le Yau et M. Le Brun, était obligé de faire à tout moment des dissertations, ou plutôt des leçons d'architecture, qu'il rapportait par écrit dans l'assemblée suivante. M. le Yau et M. Le Brun ne pouvaient approuver le dessin de mon frère, disant toujours qu'il n'était beau qu'en peinture, et qu'assurément on s'en trouverait inal dans l'exécution , à cause de la trop'grande profondeur du péristyle qui était de douze pieds, et que les architraves, qui poussaient au vide, jetteraient tout à bas : mais on y a si bien pourvu, que rien au monde n'est plus solide , et qu'il n'y a rien de si hardi ni de si beau dans tous les ouvrages de l'antiquité.
Ce conseil des bâtiments et la retenue que nous avions, mon frère et moi, de publier Fauteur du dessin que l'on exécutait, donna la hardiesse au sieur Dorbay \ élève de
1 On troufe, dans la Bibliothèque du roi, une gravure du destin que M. le Vau présenta en concurrence avec celui de Claude Perrault : il est d'une composition très-différente, et surtout n'a point de péristyle. Ceux "qui, d'après les ennemis de la réputation de Perrault, ont répété que le péristyle du Louvre, l'Observatoire, l'Arc de triomphe, sont composés par M. le Vau, ont fait voir qu'ils se connaissaient bien peu au génie et aux talents des artistes, puisqu'ils ne s'apercevaient pas de l'énorme différence qu'il y a entre le goût de ces deux architectes, par la comparaison de leurs ouvrages. Si quelqu'un venait nous dire qu'un tableau du Bourdon est de Rubens, qu'une figure du Puget est de Coysevox, qu'une symphonie de Campra est do Lulli, il ne trouverait assurément aucune créance, parce que chaque auteur a une manière caractéristique qui est telle, que les ouvrages de l'un ne peuvent être attribués à l'autre, sans blesser le jugement de ceux qui ont du goût et des connaissances dans les arts. De même aussi, dans l'architecture, la manière de M. de Brosses n'eit point celle de M. Mansard, de M. le Mercier, n j de M, François Blondel, etc. Si la composition du péristyle
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M. le Vau, de dire que son mettre en était seul l'auteur : insigne calomnie, car c'était lui qui avait mis au net le dessin de M. le Vau qui M présenté au roi, et auquel celui de mon frère fut préféré.
11 ne tint pas à moi ni à mon frère que M. le Vau n'eût l'honneur d'avoir inventé le dessin qui a été exécuté. Je proposai plus de dix fois au sieur Dorbay de faire un péristyle à la façade principale du Louvre; je lui en dessinai le plan et l'élévation; mais jamais il n'y voulut essayer ni en parler à son maître. Je le dis avec vérité, nous avions, mon frère et moi, un tel amour pour la paix et pour la concorde, qu'il n'y avait rien que nous n'eussions fait pour maintenir l'ordre naturel, qui veut que ce soit le premier architecte des bâtiments du roi qui donne les dessins de ce qui se bâtit pour le prince, particulièrement dans une occasion de cette nature.
Pour lever toutes les inquiétudes que M. Colbert pouvait avoir sur la construction de cet édifice, je lui proposai de trouver bon qu'on ftt un petit modèle du péristyle avec de petites pierres de taille, de même figure, et au même nombre que l'ouvrage en grand. Quand il fut achevé et retenu par de petites barres de fer, grosse* proportionnellement à celles que l'on emploierait dans l'ouvrage effectif, M. Colbert demeura convaincu de la fermeté et de la solidité de tout l'ouvrage, où le fer ne porte rien, et ne fait que retenir la poussée des architraves; en quoi il y a une si grande
du Louvre, de l'Observatoire et de l'Arc de triomphe est de M. le Vau, il faut ausii que tous lea ouvrages connus pour être véritablement de lui, tels que le château de Vaux-le-Yicomle, les deux grands corps de bâtiments de Vincenncs qui sont du côté du parc, les hôtels de Lionne et du président Lambert, à Paris, enfin le collège des Quatre-Nations, soient composés dans le même esprit, dans le même caractère d'architecture que les trois premiers ; mais c'est tout le contraire ; il serait même difficile de trouver deux manières de traiter l'architecture plus opposées. Autant M. le Vau est lourd dans ses proportions générales, et mesquin dans ses profils, autant M. Perrault est élégant, noble, pur dans les deuils comme dans l'ordonnance de ses édifices. Ce dernier s'était frayé une roule dans l'architecture, qu'il ne tenait que de son génie, et que M. le vau ne connut jamais; (Note 4e Patte.)
force, qu'il n'y a point de pesanteur, quelle qu'elle puisse être, qui soit capable de la rompre, il fut encore pratiqué un vide entre le plafond du péristyle et la couverture de dessus, où plusieurs hommes peuvent aller, et travailler sans peine à remédier aux inconvénients qui pourraient survenir dans la suite des temps.