‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 19 sur 64 · PAR M. LE BARON WALCKENAER · texte numérisé non relu

PAR M. LE BARON WALCKENAER

Membre de l'Institut.

Je me propose d'établir dan* cette dissertation que les Contes de fées attribués à Perrault ne sont pas de son invention; qu'il n'a fait, en les composant, que rédiger des récits transmis par la tradition, qui servaient, de son temps, dans la bouche des nourrices ou des bonnes, à amuser les enfants. Je démontrerai aussi que le merveilleux, sur lequel l'intérêt principal de ces contes se trouve fondé, est bien plus ancien que le siècle où Perrault a vécu ; qu'il a pris naissance en Bretagne ; et je tâcherai d'établir l'époque probable de l'invention de ces contes.

i cette dissertation parei en isss, sans nom «fauteur, sons nne antre forme, aveu le Mire de Lettrée $ur les Contai de Fées attribuée à Perrault, et tur l'Origine de» fée* : elle formait alors nn volume In-tn, tiré à petit nombre, et devenu aujourd'hui presque introuvable dans la librairie ; la Bibliothèque dn Roi n'en a pas même na exemplaire. Les savants et les femmes firent le succès de oes Lettres, adressées A une femme par an savant, et pleines de grâces autant que d'érudition. 11 fut aisé de découvrir le véritable auteur, qui trahissait lui-même son anonyme par d'immenses recherches, par cet esprit de sage critique, et par cette universalité de connaissances qnl caractérisent surtout M. le baron Walokenaer.

Les Lettre» sur les Contes de féee avaient trop d'étendue pour entrer dans le cadre que nous nous étions prescrit. M. Walckenaer, qui nous a permis de réimprimer ce précieux volume, a bien voulu le réduire à de moindres proportions, en supprimant, Il est vrai, un grand nombre de rapprochements curieux et d'observations piquantes sur les diverses espèces de mythologie et de littérature, mais en ajoutant aussi beaucoup de remarques inédites qui concernent spécialement les Contes de Perrault, de sorte que cette dissertation , par la forme ainsi qne par le fond, peut être considérée comme an nouvel ouvrage du docte et consciencieux éditeur de La Fontaine. Paul L. Jacob, bibliophile.

Si

BBS PRBMIEAS CONTES Btf VEBS PUBLIÉS PAB PEMAULT.

Perrault, à l'âge de cinquante ans, se retira des affaires pour ne plus s'occuper que d'ouvrages de littérature, et surtout de l'éducation de ses enfants. Ce lot tgê êe MAxante-tt-ols ans quffl. publia une nouvelle *n vers 1 ntituléè là Marquise de SalusteS, Ou îa patiente de ÇrUteiuUe. Elle parut à Parts ei 1691, chez Jean-Baptiste Coignard. L'auteur en avait fait une lecture dans une des séances publiques de l'Académie française, et, à ce titre, elle fut imprimée dans le volume que cette compagnie publiait alors tous les ans.

Nous apprenons, par la lettre qui est à la suite de ce petit poème, que cette charmante historiette de Boccace avait déjà été mise en prose française , imprimée pour le peuple, et vendue avec la petite couverture de papier bleu pâle qui est en quelque sorte de rigueur pour les livrets populaires, ce qui a fait donnera la collection de ces sortes d'ouvrages le surnom de Bibliothèque bleue.

« Si je m'étais rendu, dit Perrault dans cette lettre, â tous les différents avis qui m'ont été donnés sur l'ouvrage que je vous envoie, il n'y serait rien demeuré que le conte tout nu et tout uni, et, en ce cas, j'aurais mieux fait de n'y pas toucher, et de le laisser dans son papier bleu, où il est depois si longtemps. »

Plus loin l'auteur dit encore ; « Tous vous étonnez peut-être de ce que je donne le nom de Griselde â k marquise de Salusses, et non pas celui de GrlfeNriiS) connu de tout le monde, et st connu, que la patience de Griselidis est pissée en proverbe. Je vous dirai que je me suis conformé en cela à Boccace, te premier auteur de cette nouvelle ; que le nom de Grisettdfo m'a paru l'être un peu sali dans les mains du peuple ; et que d'ailleurs Celui de Griselde est plus facile à employer dans la poésie '.»

Griseliàis eut du succès ; et l'auteur en publia, en 1694, une seconde édition, avec le conte de Peau d'âne, et celui des Souhaits ridicules. L'histoire de la composition de Griselidis se lie à celle des conles de fées; car les deux derniers contes du recueil sont bien de cette nature ; ils sont tous deux en vers comme Griselidis. Peau <Tâne est dédié à M»» la marquise de L***. Le préambule de ce conte montre combien Perrault, à l'âge de soixante-six ans, aimait A s'amuser de ces fictions.

11 est de* gem de qui l'esprit guindé, Sous nu front Jamais déridé, Ne souffre, n'approuve et n'estime Que le pompeux et le sublime :

Pour moi, j'ose poser en fait Qu'en de certains moments l'esprit le pins parfait

• Ce ataond fange te truie retnnené de«t rèdttton «s NM, (M OhêêHâH 1 i ftttovt timeMefc et n'ads* ne «an «tfteaatfti.

SUR LES CONTES. 10i

Pis! aimer sans rougir Jusqu'aux marionnette,

Et qnll est des tempe et des lieux

Où le grave et le sérieux Ne valent pas d'agréables sornettes. ,

Pourquoi faut-il s'émerveiller

Que la raison la mieux sensée, i

Lasse souvent de trop veiller.

Par des contes d'ogre et de fée

Ingénieusement bercée,

Prenne plaisir à sommeiller?

$ans craindre que l'on me condamne

De mal employer mon loisir, Je Tais, pour contenter votre Juste désir, Vous conter tout au long l'histoire de Peau d'âne.

Comme le conte de Peau d'âne est, dit-on, on des chefs-d'œuvre du genre, nn des mieux inventés, un des plus variés pour les événements, il est important de démontrer que Perrault n'en est pas l'auteur primitif, qu'il n'a fait que le mettre en vers, comme celui de Grlselidis.

La guerre littéraire que Perrault avait allumée dans le sein de l'Académie, par la lecture de son poëme sur le siècle de Louis XIV, le détermina A composer son ouvrage intitulé Parallèle des anciens et des modernes. Le second volume de cet ouvrage avait paru dés l'an 1689, et la seconde édition perte la date de 1693, c'est-à-dire qu'elle est antérieure d'un an A la première édition du conte de Peau (fane* Perrault a, dans son Parallèle, adopté la forme du dialogue. Dans un endroit de cet ouvrage, le partisan des anciens y exalte les Fables mllésiennes. Le partisan des modernes lui répond : « Les fables mllésiennes sont si puériles, que c'est leur faire assez « d'honneur que de leur opposer nos contes de Peau (Tune et de MèreFeye.» Le cardinal de Relz, dans ses Mémoires, et plusieurs auteurs de ce temps font souvent allusion au conte de Peau d'âne. Boilean, dans la dissertation sur le conte de Joconde, imprimée pour la première fois en 1669, c'est-à- <dire plus de trente ans avant les contes de Perrault , s'exprime ainsi : « Qu'aurait-on dit de Virgile, bon Dieu ! si à la descente d'Énée dans l'Italie, Il lui avait fait conter par un hôtelier Vhistoire de Peau d âne, et des contes de ma Mire Voye?* Cette plaisante idée de Bolleau ne lui appartient pas, et 1>ien avant qu'il eût écrit sa dissertation, Scarron, ce grand-maître du burlesque, dans le livre U de son Virgile travesti, parlant d'Astianax et d'Hé* cubç ? gyatt dit :

Et cette bonne mère grand, Quand il devint un peu plus grand, Faisait avec lui la badine, L'entretenait de Méluslne, De Peau d'âne et de Fter-à-Bras, Et de cent autres vieux fatras.

Molière, dam son Malade imaginaire^ représenté en 1673, fait dire i

Lbùîson, acte II, scène i : « Je vous racontera), si tous voulez, pour tous désennuyer, le conté êè Peoft ftftnt. » Là Port», dans ses Mémoires, dit qu'en 1645, Louis XIV, enfant, mais déjà passé dans les mains des hommes, ne pouvait s'endormir, parce qu'on ne loi contait plus des contes de Peau d'âne, ainsi que les femmes qui le gardaient avaient coutume de le faire. On voit bien, par ces passages, que le conte de Peau ePâne et les contes de la Mère Poye étaient aussi connus du peuple que Grkelidis, avant que Perrault s'avisât de les habiller a ta façon, en vers et en prose. Ceci rectifie déjà une erreur presque universelle, rettttrrement é «ci vers de La Fontaine:

Et moi-même qui fais cette moralité, Si Peau d'âne m'était conté, J'y prendrais on plaisir extrême.

On a cru généralement que ces vers faisaient allusion au conte de Perrault, intitulé Peau d'âne. Quelques commentateurs ont même été charmés de faire preuve à ce sujet de leur sagacité, en faisant ressortir dans ce passage un trait malin et épigrammàtique dirigé, selon eux, par le bonhomme contre le détracteur et l'antagoniste des chefs-d'œuvre de l'antiquité. La Vérité est que la fable rv du livre VIII, dans laquelle se trouvent ces vers de La Fontaine, parut dans son second recueil en 1678, et que notre fabuliste ne pouvait alors deviner que Perrault publierait, seize ans après, le conte de Peau d'une. U faut donc en conclure que ce conte de Peau d'âne était connu, était populaire, lorsque La Fontaine écrivit sa fable, et que, bien loin que notre fabuliste fasse allusion au colite versifié par Perrault, ce tont ces vers môme qui paraissent avoir donné à Perrault l'idée de versifier le conte, et de le publier, dans l'espérance que tout le monde penserait comme le bsjihomme, et prendrait un plaisir extrême à le lire.

Quelque décisives que paraissent ces preuves, on pourrait faire une objection tirée des Contes ou joyeux Devis de Bonaventure Desperiers. La cent trentième nouvelle de ce recueil porte ce titre : D'une jeune fille surnommée Peau d'âne, et comment elle fut mariée par le moyen que lui donnèrent les fourmis. Voici quel est ce conte en substance :un gentilhomme devint amoureux de la fille d'un marchand, surnommée Pernette, et s'en fit aimer. Le père et là mère ne voulaient pas ce mariage, mais n'osaient refuser leur consentement. Ils imaginèrent de ne donner ce consentement qu'au moyen de conditions impossibles à remplir, et ils exigèrent que leur fille, si elle voulait épouser son amant, ne vêtit d'autre habit qu'une peau d'âne: elle se conformaà cette condition. Ils voulurent ensuite qu'elle levât grain à grain avec sa langue un boisseau d'orge qu'à cette fin ils feraient répandre par terre : elle dit qu'elle y. consentait, et se rendit sur les lieux. Des fourmis s'y rendirent aussi, et enlevèrent, sans être vues, tous les grains d'orge, de sorte que la place parut avoir été faite vide par pernette. « Par ce moyen Pernette fut mariée à son amy, duquel elle fut caressée et aimée comme elle i'avoit bien mérité. Vray, est que, tant qu'elle vesquit, le sobriquet de Peau d'âne lui demeura.»

SUR LKS C0OT1*. 105

voudrait-on prétendre que Scarron, dans ion VtrfUâ iront* il» Boilean dans sa dissertation, Molière dans sa comédie, lia Fontaine dans sa fable» et Perrault dans son Parallèle des anciens et de* modernes, ont également eu en vue, dans les passages que j'ai rapportés, le conte de Bonavetjure Beaperiers, mais que le conte publié par Perrault sous le même titre de Peau <fdne, en 1694, étant différent, rien ne prouve qu'il était connu avant lui» et qu'on doit par conséquent le considérer comme étant de sen invention ?

Cette supposition serait bien invraisemblable. Le conte de Besperiers tient au plus sept ou huit pages. Il est emprunté du livre VI d'Apulée, dans sa fable de Psyché. Ce conte est si pauvre d'invention et si peu intéressant, qu'il est bien difficile de croire qu'il ait jamais été asseï populaire pour qu'on pût en parler comme d'une chose universellement connue ; et s'il n'avait existé un autre conte portant spécialement et uniquement le titre de Peau <f*ne, tfus varié, plus amusant que celui de fiesjperiers, La Fontaine aurait-il ose dire :

SI Peau tâne m'était conté.

J'y prendrai» an plaisir extrême ?

Mais, de pins, aussitôt fcjue le conte de Peau dYttt* mis en vers par Permit eut paru avec GriselkHs, un anonyme en lit une critique détaillée qui fnt imprimée dans le Becueil de pièces curieuses et nouvelles, tout en prose fatal vers, que publiait i La Haye Adrian Mectyeto». Geste critique est intitulée Lettre de monsieur de ** A mademoiselle ***, air les pièces ée OriaeJK dis et de Peau <fâne> de Jf . Perrault, t. Il, p. ai à les du recueil. Ce tome II parut en 1694, et la seconde lettre de cette critiqué est datée du 98 met 1494. Ainsi le conte de Perrault ne faisait que de paraître lorsque la critique fui imprimée; tant le beau monde d'alors mettait d'intérêt 4 Al tatnet compositions .' L'auteur de cette critique blâme Perrault de ne pat noue avoir tracé un portrait de Phérome de son conte ; surtout, de «e noua avoir pas expliqué nettement comment s'opérait son déguisement sous ton Wdeux accoutrement, et il ajoute i ce sujet la réflexion suivante :

« Quand les nourrices content Peau d'âne aux petits enfants, ils n'y regardent pas de si prés : tout passe à la faveur de l'admiration et de Fétonnement où les mettent toutes les choses extraordinaires; mais notre auteur a dû prévoir qeePéou fPane contée en beaux vers trouverait des lecteurs qui demanderaient de la justesse et de l'exactitude dans son conte, comme de la raison et de la rime dans sa poésie. »

Le critique refait ensuite le conte de Peau d'âne i sa manière, pour le vendre plus clair et plus vraisemblable; puis, s'applaudissent de ses inventions, et les comparant au conte tel qu'il est dans Perrault, il dit encore :

« Il pourrait bien être que c'est de cette sorte que la Table se débitait et ee rendait intelligible dans son origine ; mais comme elle est fort vieille, et que la tradition en a passé au travers de plusieurs siècles par les mams d'un peuple fort imbécile de nourrices et de petits enfants, il n'y aurait rien dé

surprenant que le tout manquât aujourd'hui de quelques-unes de ses principales circonstances, capables de donner de la lumière à tout le resté. Mais il y avait lieu d'attendre qu'un auteur aussi ingénieux que le nôtre répandrait un peu de son bon esprit sur la fable, et ne la conterait pas au public tout à (ait aussi obscure et aussi confuse que sa nourrice la lui avait * contée à lui-même autrefois pour l'endormir. »

Il est donc bien démontré que Perrault n'a fait que mettre en vers le conte de Peau d'âne, tel que les nourrices le contaient de son temps aux petits enfants, sans y rien ajouter, sans y rien changer.

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