‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 25 sur 64 · L&8 MM · texte numérisé non relu

L&8 MM

ptum femme, qui là pria de lui donne!* à boire. « Oui d*> ma bonne mère , » dit oette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche» afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme ayçnt&u, lui dit: «Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était Une fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu'à chaque parole que vous direz , il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. *>

Lorsque cette belle fille arriva au logis , sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. « Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps ; » et en disant ces mots , il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants, « Que voisje là? dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D'où vient cela, ma fille?» (Ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille ). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants. « Vraiment, dit la mère , il faut que j'y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur, quand elle parle : ne seriec-vous pas bien aise d'avoir le même don? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine , et quand une pauvre femme vous demandera à boire , lui en donner bien honnêtement. — 11 me ferait beau voir, répondit la brutale , aller à la fontaine ! — Je veux que vous y alliez , reprit la mère, fet tout à l'heure. »

Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plutôt arrivée à la fontaine , qu'elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C'était la même fée qui avait apparu à sa sortir, Biais qui avait pris l'air et les habits d'une princesse, pour voir juaqu'eù irait la malhonnêteté da cette fille. « Est-cp que je

les rites. 435

suis ici venue , lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un* flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à madame ; j'en suis d'avis : buvez. à même si vous voulez. — Vous n'êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don , Qu'à chaque parole que vous direz , il vous sortira de la bpuche ou un serpent ou un crapaud. »

D'abord que sa mère 1-aperçut, elle lui cria : « Eh bien ! ma fille ? — Eh bien ! ma mère ? lui répondit la brutale, en jetant deux vipères fet deux crapauds. — ciel ! s'écria la mère, que vois-je là? c'est sa sœur qui en est la causef: elle me le paiera ; » et aussitôt elle courut pour la battre. .La pauvre enfant s'enfuit , et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du roi , qui revenait de la chasse , la rencontra, et, la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule, et ce qu'elle avait à pleurer. «Hélas! monsieur , c'est ma mère qui m'a chassée du logis. » Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles, et autant de diamants , la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui raconta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux; et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au palais du roi son père , où il l'épousa.

Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse , après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

MORALITÉS

L'honnêteté coûte des soins.

Et veut un peu de complaisance ; Mais tôt ou tard elle a sa récompense, Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.

Les diamants et les pistoles Peuvent beaucoup sur les esprits; 42ependant les douces paroles Ont encor plus de force, et sont d'an plus grand prix.

Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais , par malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage , en lui laissant le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyèrent l'une à l'autre , ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies , et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que promenades , que parties de chasse et de pèche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien , que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue , et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville , le mariage se conclut.

Au bout d'un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins , pour une affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu'elle fît venir ses bonnes amies; qu'elle les menât à la campagne, si elle le voulait; que partout elle Ht bonne chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles; voilà

celles de la vaisselle d'or et d'argent , qui ne sert pas tous les jdurs; voilà celle? de mes coffres-forts où est mon or et mon argent; celles de mes cassettes où sont mes pierreries; et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci , c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout* mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer , et je vous le défends de telle sorte , que , s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y arien que vous ne deviez attendre de ma colère. »

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné; et lui, après l'avoir embrassée, monte dans son carrosse , et part pour son voyage.

Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison , n'ayant osé y venir pendant que le mari y était , à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes , toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons , des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tète, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues ; elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie , qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses , à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement du bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé , et avec tant de précipitation , qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite ,

i36 LÀ barbe-bleue.

et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante; mais la tentation était si forte, qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments , elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé , dans lequel se miraient les corps de plusieurs femmes mortes » attachées le long des murs : c'étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées , et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure» lui tomba de la main.

Après avoir un peu repris ses sens , elle ramassa la def , referma la porte , et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver , et même la frotter avec du sable et avec du grès, il y demeura toujours du sang , car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre...

La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même , et dit qu'il avait reçu des lettres en chemin , qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain il lui demanda les clefs; et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante ,. qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé. « D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres? — 11 faut, dit-elle, que je l'aie laissée là-haut sur ma table. -» Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue» de me la donner tantôt. »

Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue l'ayant considérée , dit à sa femme : « Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef? — Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme , plus pâle que la mort. — Vous n'en savez rien ? reprit la Barbe-Bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet? Eh bien ! madame, vous y entrerez , et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant, et en lui demandant pardon avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe- Bleue avait un cœur plus dur qu'un rocher, « II faut mourir , madame , lui dit-il , et tout à l'heure. — Puisqu'il faut mourir , répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. — Je vous donne un demi-quart d'heure , reprit la Barbe- Bleue ; mais pas un moment davantage. »

Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit: « Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui; et, si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. » La sœur Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : « Anne , ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »

Cependant la Barbe-Bleue , tenant un grand coutelas à sa main , criait de toute sa force : « Descends vite , ou je monterai là-haut. — Encore un moment, s'il vous plaît , » lui répondit sa femme ; et aussitôt elle criait tout bas : a Anne , ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur nne répondait : c< Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »

« Descends donc vite , cria la Barbe-Bleue, ou je monterai )à-haut. — Je m'en vais , » répondit la femme ; et puis elle

138 LA BARBEHSLEtnS.

criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir 1 — Je vois , répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci.., — Sont-ce mes frères? — Hélas! non, . nia sœur ; je vois un troupeau de moutons... — Ne veux-tu pas descendre, criait la Barbe-Bleue? — Encore un petit moment , » répondit sa femme ; et puis elle criait : a Anne, ma sœur Anne , ne voia-tu rien venir? — Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté ; mais il sont bien loin encore, — Dieu soit loué ! s'écria-t-elle un moment après , ce sont mes frères. — Je leur fais signe tant que je puis, de se hâter. »

La Barbe-Bleue se mit à crier si fort , que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds, tout éplorée et tout écbevelée. « Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue; il faut mourir. » Puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants* le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir, c Non, non, dit-il, recommande -toi bien à Dieu; » et levant son bras... Dans ce moment, on heurta si fort à la porte , que la Barbe-Bleue s'arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui, mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue..»

U reconnut que c'étaient les frères de sa femme , l'un dragon , ejt l'autre mousquetaire , de sorte qu'il s'enfuit aussitôt "pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps , et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe-Bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis

Là buls àu ma dormant. 189

longtemps $ une autre partie à acheter de* chargea 4e q*~ pitaine à ses deux frères ; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme» qui lui fit oublier la mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe-£leue*

MORALITÉS

La curiosité, malgré tous ses attraits,

Coûte^souvent bien des regrets; On eu voit tous les jours mille exemples paraître, C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger;

Dès qu'on le prend, il cesse d'être,

Et toujours il coûte trop cher.

Pour peu qu'on ait l'espriLsensé, Et que du monde on sache le grimoire, On voit bientôt que cette histoire Est un conte du temps passé.

x II n'est plus d'époux si terrible, Ni qui demande l'impossible :

Fût-il mal content et jaloux, Près de sa femme on le voit filer doux t Et de quelque couleur que sa barbe puisse être, On a peine à juger qui des deux est le maître,

LA BELLE Atf BOIS DORMANÎ. .

Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient ai fâchés de n'avoir pas d'enfants , si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde : vœux, pèlerinages, tout fut mis en œuvre , et rien n'y faisait. Enfin pourtant la reine devint grosse, et accoucha d'une fille. On fit un beau baptême ; on donna pour marraines, à la petite princesse, toutes les fées qu'on put trouver dans le pays ( il s'en trouva sept), afin que, chacune d'elles lui faisant un don , comme c'était la coutume des fées en ce temps-là , la

princesse eût, par ce moyen, toutes les perfections imaginables.

Après les cérémonies du baptême , toute la compagnie revint au palais du roi , où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait sa placé à table, on vit entrer une vieille fée, qu'on n'avait point priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit; et, jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière , et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.

Cependant, les fées commencèrent à faire leur don à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait ; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien ; la cinquième , qu'elle chanterait comme un rossignol ; la sixième , qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection, le rang de la vieille fée étant venu , elle dit, en branlant la tête, avçc plus cfe dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait là main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie , et dit tout haut ces paroles ; «Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point; il est vai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire

AU BOB BORMAOT. Ml

entièrement ce que mon ancienne « fût; ta p rinc e ss e m percera la main d'un fuseau; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui du-* rera cent ans , au bout desquels le fils d'un roi Tiendra le réveiller. »

Le roi, pour tâcber d'éviter le malheur annoncé par le vieille, fit publier un édit par lequel il défendait à toutee personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux cbea soi, sous peine de la vie.

Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et mon-* tant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un don» jon , dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. «Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la princesse. — Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas. — Ah ! que cela est joli , reprit la princesse: comment faites-vous ? donnes-moi que je voie si j'en ferais autant, * Elle n'eut pas plutôt pris le fuseau, que, comme efie était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi , elle s'en perça la main , et tomba évanouie.

£ La bonne vieille, bien embarrassée , crie au secours : on vient de tous côtés ; on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie ' : mais rien ne la faisait revenir.

Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu'il fallait que cela ai* rivât, puisque les fées l'avaient dit , fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais» sur un lit enbrc* derie d'or et d'argent. On eût dit un ange , tant elle était belle ; car son évanouissement n v avait point ôté les couleurs

vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comtne du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer tout doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.

Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne Jée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues delà, lorsque l'accident arriva; mais elle en fut avertie en un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et J on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante , elle pensa que quand la princesse viendrait à s'éveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce grand château : voici ce quelle fit. Elle toucha, de sa baguette, tout ce qui était dans le château (hors le roi et la reine) , gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffle , petite chienne de la princesse , qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maltresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes , qui étaient au feu , toutes pleines de perdrix et de faisans , s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.

Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, et firent publier, des défenses à qui que ce fût d'en approcher. Ces défenses nétaientpas nécessaires; car il crut, dans un quart

d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits , de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu paaser ; en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse , pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux. ' Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie , étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler : les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre , ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.

Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui dit : « Mon prince , il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu'on eût su voir; qu'elle y devait dormir cent ans , et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée.»

Le jeune prince , à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure ; et, poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois , que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer, il marcha vers le château, qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son. chemin : un prince jeune et

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•rnoomn est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le fUcer de crainte. C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait partout ; ee n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien» aux nez bourgeonnes et à la face vermeille des suisses , qu'ils n'étaient qu'endormis ; et leurs tasses , où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant.

11 passe une grande cour pavée de marbre ; il monte l'escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. H s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. •

Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla ; et, le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : « Estce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre. » Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites , ne' savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés ; ils en plurent davantage : peu d'éloquence , beaucoup d'amour. 11 était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas dit la moitié des choses qu'ils avaient à 0e dire,

Cependant tout le palatè s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait à faire sa charge ; et , comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres , s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se relevé* : elle était tout habillée , fort magnifiquement, mais il se garda bieri de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand , et qu'elle avait un collet monté * ; elle n'en était pas moins belle.

lia passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, sefris par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il t eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et, après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur leur tira le rideau, ils dormirent peu, la princesse n'en avait pas grand besoin , et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville , où son père devait être eu £eine

de lui.

Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans ta forêt, et qu'il avait Couché dans là hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait mariger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était bonhomme, le crut; mais sa rrière n'en fut pas bien persuadée, et, voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse , et qu'il avait toujours une raison en friain pour s'excuser quand il avait couché deux où trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette ; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui était Une fille, fut nommée Y Aurore, et le second, urt fils qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plud beau que sa sœur. La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie ; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret : il la craignait quoiqu'il

1 Mode du temps de Henri III; celte mode avait plus d'un siècle, au ma» ment ou l'auteur écrivait,

l'aimât , car elle était de race ogresse , et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux : ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.

Mais quand le roi fut mort , ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage , et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme, dans son cbâteau. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Gantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère , et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout Tété ; et dès qu'il fut parti, la reine-mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois , pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel : « le veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. — Ah ! madame, dit le maître d'hôtel... —Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert '. »

Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou , et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer: le couteau lui tomba des majns, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau , et lui fit une si bonne sauce, que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme, pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.

1 Sauce inventée par un cuisinier, nommé Robert, du temps de Louis XIV.

Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel : « Je veux manger à mon souper le petit Jour. » Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et il donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.

Cela était fort -bien allé jusque-là ; mais un soir, cette méchante reine dit au maître d'hôtel : «Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. » Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver, dans la ménagerie, une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre , dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et entra, le poignard à ta main , dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect Tordre qu'il avait reçu de la reine-mère. «Faites, faites, lui dit-elle, en lui tendant le cou, exécutez l'ordre qu'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés. » Elle les croyait morts, depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.

« Non, non, madame , lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri , vous ne mourrez point , et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos enfants ; mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place. » Il la mena aussitôt à sa chambre , où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux , il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la reine : elle était bien contente de sa cruauté , et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les

loups enragés avaient mangé la reine sa femme , et ses deux enfants.

Un soir qu'elle. rôdait à sop ordinaire dans le? cours ef fasses-cours dû château, pour y jialener l quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salie basse, le petit Jour gui pleurait , parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant; et elle eptendif aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants; et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain aii matin, avec une voix épouvantable qui faisaif trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir (je crapauds, de vipères, <Je couleuvres et de serppnts, pour y faire jeter la reine et ses enfants , le ipaitre d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.

Ils étaient là , et les bourreaux se préparaient à les jeter dans là cuve, lorsque le roi, qu'on n'attendait pas si tôt , entra dans la cour» à cheval; il était venu en poste, ef demanda, tout étonné; ce que- voulait dire cet horrib)e spectacle. {Personne n'osait l'en ipstruire , quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tète là première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par lés vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa, pas d'en être fâché ; elle était sa mère ; mais il s'en popsoty bientôt' avec sa belle femme et ses enfants.

MORALITÉ

Attendre quelque temps pour avoir un époux, > ' Riche* bien fâit, galtmt et doux,

La chose est assez naturelle ; ' Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant,

On ne trouve plus de femelle,

Qui dormit si tranquillement.

1 Flairer.

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