‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 29 sur 64 · LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE · texte numérisé non relu

LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE

Il était une fois un gentilhomme, qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure personne du monde.

Les noces ne furent pas plutôt faites, que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur ; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées ', qui frottait la chambre de madame , et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tète. La pauvre fille souffrait tout avec patience , et n'osait se plaindre à son père, qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.

1 Les marches des escaliers.

Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle allait se mettre au coin de la cheminée, et s'asseoir dans les;cendres , ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis Cucendron. La cadette , qui n'était pas si malhonnête que son afnée, l'appelait Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits , ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues magnifiquement.

11 arriva que le fils du roi donna un bal , et qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises, et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs, et qui goudronnait 1 leurs manchettes. On ne . parlait que de la manière dont on s'habillerait, a Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. — Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire ; mais en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière* de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes. » On envoya quérir la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse s . Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis ; car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde , et s'offrit même à les coiffer, ce qu'elles voulurent bien.

En les coiffant, elles lui disaient: «Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ? — Hélas ! mesdemoiselles , vous vous moquez de moi ; ce n'est pas là ce qu'il me faut. — Tu as raison , on rirait si on voyait un Cucendron aller au bal. »

Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne : elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger , tant elles étaient

1 Empesait.

* Bandeau.

* Ce sont les modes du temps où l'auteur écrivait.

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transportées de joie. 0n rompit plus de douze lacets à foreç de les serrer pour leur.rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant leur miroir.

Enfin, l'heureux jour arriva ; on partit, et Çendrillon les suivit dqs yeux, le plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, quf la,yi( tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle a\vaiL « Je voudrais bien... je voudrais bien...» Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui dit: «Tu vou-* drajs bien aller au b$l, n'est-ce pas? — H£las! oui, dit Ççndriïlon en soupirant. — Éh bien ! seras-tu lionne fille ^ dit sa marraine ; je t'y ferai. aller. » Elle la mçna dans sa chanfjbre, et lui dit; « Va dans le jardin, e^apportc-moi une citrouille. » : iÇen^rilion alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put. trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment, cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, ej;, n'ayant laissé que l'écorçe, la frappa de sa baguette, et Ja citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. ,

ensuite elle alla regarder dans la souricière, pu elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit a Çendrillon de lever la trappe de la souricière., et à çha.que souris (jjui sortait qlle lui donnait un coup de sa baguette, et la $ouri$ était aussitôt changée en un beau cheval , ce qui fit un bel attelage de six chevaux ô^'un beau gris (je souris ppmmelé., , 4 Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher :, a Je vais voir, dit Çendrillon, s'il n'y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. — Tu as raison, dit sa marraine : va voir. » Çendrillon lui apporta la ratière , où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, â cause de sa maîtresse barbe, et, .l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait les plus belles moustaches qu'on ait jamais vues.

Ensuite elle lui dit: «Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards, derrière l'arrosoir; apporte-les-moi.» Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec

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leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie.

La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien ! voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise ? — Oui, mais est-ce que j'irai comme cela , avec mes vilains habits ?» Sa marraine ne .fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée , elfe monta en carrosse; mais sa marraine lui recommanda , sur toutes choses , de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille ; ses chevaux, des souris; ses laquais, des lézards; et que ses vieux habits reprendraient leur première forme.

Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de "joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point , courut la recevoir. 11 lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus : a Ah ! qu'elle est belle !» Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder , et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvu qu'il se trouvfltdes étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.

Le fils du roi la mit à la place la plus honorable , et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce , qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés ; elle leur fit part

488 CENbRlLLON.

des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés ; ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.

Gendrillon entendit sonner onze heures trois quarts; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie , et s'en ailla le plus vite qu'elle f>ut. Dès qu'elle fut. arrivée, elle alla trouver sa marraine , et , après l'avoir remerciée , elle ldl dit Qu'elle souhaiterait 'bien aller encore le lendemain au bal, parce <jue le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte ; Cendrïllon leur alla ouvrir. « Que vous êtes longtemps à ïeyenir ! » leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux et en détendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller ; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées. « Si tu étais venue ail bal , lui dit une de ses sœurs, tu ne t'y serais pas ennuVée ; il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités ; elle nous à donné des oranges et des citrons. *>

Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle feur demanda le rioiri de cette princesse ; înais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toute chose au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit , et leur dit : « Elle était donc bien belle? Mon Dieu! ^ue vous êtes heureuses ! ne pourrais-je donc pas la Voir? Hélas ! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune, que vous mettez tous les jours. — Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêtez votre habit à un vilain Cucendron comme cela ! il faudrait que je fusse bien folle. » Cendrillon s'attendait bienà ce refus, et elle en fut bien aise , car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.

Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi , mais encore plus parée que la première fois. Lç fila du roi fut toujours auprès d'elle , et ne cessa de lui conter des douceurs, La jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et

CENDRILLON. JBp

publia ce que sa marraine lui avait recommandé, de sor|p qu'elle entendjt sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures : e)le se leva, et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche, (.e prince la suivit, mais il ne put l'attraper. E}Je laissa tombef une de ses pantoufles de verre , que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée , sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits; rien ne lui étant resté de sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles , la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse : Hs dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.

Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties , et si la péilo dame y avait été ; elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné , et si prqmptement, qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder tout le reste du balv et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui' appartenait la petite pantoufle.

Elles dirent vrai; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de Jrompe, cju'il épouserait celle dont le pied serait' bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses, et à toute la cour, mais inutilement. On la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pouV faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout.' Cendrillon qui les regardait, et qiii reconnut sa pantoufle , dit en riant: «Que je voie si elle ne me serait pas bonne!» Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon , et la trouvant fort belle , dit que cela était très-juste, et qu'il avait ordre de ressayer à toutes

les filles. 11 fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle lui était juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied. Là-dessus , arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon , les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses doux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds, pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais ; et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.

MORALITÉS

La beauté, pour le sexe, est un rare trésor; De l'admirer jamais ou ne se lasse;

Mais ce qu'on nomme bonne grâce,

Est sans prix, et vaut mieux encor. C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa marraine,

En la dressant, en l'instruisant Tant et si bien qu'elle en fit une reine ; Car ainsi sur ce coule on va moralisant.

Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées. Four engager un cœur, pour en venir à bout,

La bonne grâce est le vrai don des fées; Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

C'est sans doute un grand avantage

D'avoir de l'esprit, du courage,

De la naissance, du bon sens

Et d'autres semblables talents,

Qu'on reçoit du ciel en partage,

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