‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 32 sur 64 · À LA HOUPPE · texte numérisé non relu

À LA HOUPPE

jeune prince Riquet à la Houppe , qui, étant devenu amoureux d'elle , sur ses portraits qui couraient par tout le monde , avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule , il l'aborda avec tout le respect et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires , qu'elle était fort mélancolique, il lui dit : a Je ne comprends pas, madame, comment une personne aussi belle que vous Têtes peut être aussi triste que vous paraissez ; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.

— Cela vous plaît à dire , monsieur » , lui répondit la princesse ; et elle en demeura là. a La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si grand avantage, qu'elle doit tenir lieu de tout le reste ; et quand on la possède , je ne vois rien qui puisse vous affliger beaucoup. — J'aimerais mieux , dit la princesse , être aussi laide que vous , et avoir de l'esprit, que d'avoir de lal>eauté comme j'en ai , et être bête autant que je le suis. — Il n'y a rien , madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit , que de croire n'en pas avoir ; et il est de la nature de ce bien-là , que plus on en a , plus on croit en manquer.— Je ne saispas cela, dit la princesse ; mais je sais que je suis fort bête , et c'est de là que vient le chagrin qui me tue. — Si ce n'est que cela , madame , qui vous afflige , je puis aisément mettre fin à votre douleur. — Et comment ferez-vous ? dit la princesse. — J'ai le pouvoir , madame , dit Riquet à la Houppe , de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir , à la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous êtes , madame , cette personne , il ne tiendra qu'à vous que vous ayez autant d'esprit qu'on peut en avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouscr. »

La princesse demeura tout interdite , et ne répondit rien. « Je vois , reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous fait de la peine , et je ne m'en étonne pas ;

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mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre. » Là princesse avait si peu d'esprit , et en même temps si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plutôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui pîaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença, dès ce moment, une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe , où elle babilla d'une telle force, que Riquet à lallôuppe crut lui avoit donnêplus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pourlui-jnême.

Quand elle fut retournée au palais , toute la cour ne savait que pense/ d'un 'changement si subit et si extraordinaire';' car autant on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, atitant lui entendait-on dire de choses bieù sensées et infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée' l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable.

Le roi se conduisait par ses avis; il allait même quelquefois tenir conseil dans son appartement. Le bruit dé ee changement s'étant répandu, tous les jeunes princes dés royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous liai démandèrent en mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eut assez d'esprit , et elle les écoutait tous, sans s'engager à pas un d'eux. Cependant îl en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père , qu'il lui donnât du temps pour y penser.

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