‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 35 sur 64 · A MADAME LA COMTESSE DE MURAT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE MURAT

Vous faites les plus jolies nouvelles du monde en yers , mais en vers aussi doux que naturels. Je voudrais bien, charmante comtesse , vous en dire une à mon tenir; cependant je ne sais si vous pourrez vous èri divertir. )c suis aujourd'hui de l'bumeur du Bourgeois Gentilhomme , je ne voudrais kijL] vers ni prose pour vous la conter : point de grands mots , point de brillant, point de rimes ; un tour naïf m'accommode mieux ; en un mot , un récit sans façon et comme on parle : je né cherche que quelque moralité.

Mon historiette en fournit assez, et parla elle pourra vous être agréable. Elle roule sur deux proverbes au lieu d'un : c'est la mode; vous , Vous les aimez ; je m'accom-

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mode à l'usage avec plaisir. Vous y verrez comment nos aïeux savaient insinuer qu'on tombe dans mille désordres quand on se plaît à ne rien faire , ou , pour parler comme eux , qu'oisiveté est mère de tout vice ; et vous aimerez sans doute leur manière de persuader. Le second proverbe est, qu'il faut être toujours sur ses gardes: vous voyez bien que je veux dire que la défiance est mère de la sûreté \

Non, l'amour; ne triomphe guères Que dfes. cœurs qui n'ont point d'affaires. , Vous, qui craigne? que d'un adroit vainqueur Votre raison ne devienne la dupe, Beautés, si vous voulez conserver votre cœur, - Il faut que votre esprit s'occupe.

Mais si, malgré vos soins, votre sort est d'aimer, Gardez du moins de vous laisser charmer, Sans connaître , ., .„ ,., , .

Celui que votre cœur veut se çlon^er pour maître. Craignez les blondins doucereux

Qui fatiguent les ruelle?,.

Et, ne sachant que dire aux belles, Soupirent sans être amoureux.

Défiez-vous des conteurs de fleurettes ; Connaissez bien le fond de leurs esprits ; Auprès de fontes Jes Iris . Us débitent mille, spinettes, , Défiez-vous enfin o*e ces brusques. amants, ., Qui se disent en feu dès les premiers moments m jurent une vive flamme;. .

Moquez-vous de ces vains serments :

Pour bien assujettir, une âme, Il faut qu'il en coûte du temps.

Gardez qn'un peu de complaisance Ne désarme trop tôt votre austère fierté;

De votre juste défiance Dépend votre repos et votre sûreté.

< C'est la morale de W fable dernière du troisième Hrre de U Fontaine , le Clwt et le vieux Hat,

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Mais je n'y songe pas, madame , j'ai fait des vers : au lieu de m'en tenir au goût de M. Jourdain , j'ai rimé sur le ton de Quinault. Je reprends le tour simple au plus vite, de peur d'avoir part aux vieilles haines qu'on eut pour cet agréable moraliseur 1 , et de peur qu'on ne m'accuse de le piller et de le mettre en pièces, comme tant d'auteurs impitoyables font tous les jours. ,->. , ft

Du temps des premières croisades, un çoi de je ne sais quel royaume de l'Europe se résolut d'aller faire la guerre aux infidèles, dans la Palestine. Avant qui entreprendre un si long voyage , il mit un si bon ordre aux affaires de son royaume , et il en confia la régence à un ministre si habile, qu'il fût en repos de ce. côté-là. Ce qui inquiétait le plus ce prince , c'était le soin de sa famille, il «*ait perdu la reine son épouse depuis assez peu de temps: elle ne lui avait point laissé de fils , mais il se voyait père de trois jeunes princesses à marier. Ma chronique ne m'a point appris leur véritable nom; je sais seulement que comme , en ces temps heureux, la simplicité des peuples donnait sans façon des surnoms aux personnes éminentes suivant leurs bonnes qualités ou leurs défauts, on avait surnommé l'aînée de ces princesses Nonchalante > ce qui signifie indolente' en style moderne; la seconde, Babillarde, et la troisième, Finette : noms qui avaient tous un juste rapport aux caractères de ces trois sœurs.

Jamais on n'a rien vu de si indolent qu'était Nonchalante. Tous les jours elle n'était pas éveillée à une heure après midi : on la traînait à l'église telle qu'elle sortait de son lit, sa coiffure en désordre, sa robe détachée, point de ceinture, et souvent une mule d'une façon et une de l'autre* On corrigeait cette différence durant la journée; mais on ne pouvait résoudre cette princesse à être jamais autre-

1 On sait que Perrault était en guerre avec Boileau, qui poursuivait aussi Quinault.

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Aient qu'en mules ; elle trouvait une fatigue insupportable à mettre des souliers. Quand Nonchalante avait dîné , elle se mettait à sa toilette, où elle était jusqu'au soir : elle employait le reste de son temps, jusqu'à minuit, à jouer et à souper ; ensuite on était presque aussi longtemps à la déshabiller qu'on avait été à l'habiller : elle ne pouvait jamais parvenir à aller se coucher qu'au grand jour.

Babillarde menait une autre sorte de vie. Cette princesse était fort vive , et n'employait que peu de temps pour sa personne ; mais elle avait une envie de parler si étrange , que, depuis qu'elle était éveillée jusqu'à ce qu'elle fût endormie, la bouche ne lui fermait pas. Elle savait l'histoire des mauvais ménages, des liaisons tendres, des galanteries, non-seulement de toute la cour» niais des plus petits bourgeois. Elle tenait registre de toutes les femmes qui exerçaient certaines rapines dans leur domestique pour se donner une parure plus éclatante, et était informée précisément de ce que gagnait la suivante de la comtesse une telle , et le maître d'hôtel du marquis un tel. Pour être instruite de toutes ces petites choses , elle écoutait sa nourrice et sa couturière avec plus de plaisir qu'elle n'aurait écouté un ambassadeur, et ensuite elle étourdissait de ces belles histoires , depuis le roi son père jusqu'à ses valets de pied; car, pourvu qu'elle parlât, elle ne se souciait pas à qui.

La démangeaison de parler produisit encore un autre mauvais effet chez cette princesse. Malgré son grand rang, ses airs trop familiers donnèrent la hardiesse aux blondins de la cour de lui débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes sans façon , pour avoir le plaisir de leur répondre; car, à quelque prix que ce fût , il fallait que, du matin au soir, elle écoutât ou caquetât. Babillarde , non plus que Nonchalante, ne s'occupait jamais ni à penser, ni à faire aucune réflexion , ni à lire ; elle s'embarrassait aussi peu d'aucun soin domestique, ni des amusements que produisent l'aiguille et le fuseau. Enfin ces deux sœurs, dans

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