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une éternelle oisiveté , ne faisaient jamais agir ni leur esprit , ni leurs mains.
La sœur cadette de ces deux princesses était d'un caractère bien différent. Elle agissait incessamment de l'esprit et de sa personne ; elle avait une vivacité surprenante , et elle s'appliquait à en faire un bon usage. Elle savait parfaitement bien danser, chanter, jouer des instruments; réussissait avec une adresse admirable à tous les petits travaux de la main qui amusent d'ordinaire les personnes ée son sexe , mettait l'ordre et la règle dans la maison du roi , et empêchait, par ses soins , les pilleries des petits officiers ; car, dès ce temps-là , ils se mêlaient de voler les princes.
Ses talents ne se bornaient pas là ; die avait beaucoup île jugement , et une présence d'esprit si merveilleuse , qu'elle trouvait sur-le-champ des moyens pour sortir de toutes sortes d'affaires, dette jeune princesse avait découvert , par sa pénétration , un piège dangereux qu'un ambassadeur ée mauvaise foi avait tendu au roi son père, dans un traité que «e prince était tout prés de signer. Pour punk la perfidie de cet ambassadeur et de son maître , le m changea l'article du traité ; et, en le mettant dans les termes «jue loi avait inspirés sa fille , il trompa à «on tour le trompeur même. La jeune princesse découvrit encore un tour de fourberie -qu'un ministre voulait jouer au roi ; et par le conseil qu'elle donna à son père , il fit retomber l'infidélité de cet bomme-là sur lui-même. La princesse donna, dans plusieurs autres occasions, des marques de sa pénétration et de sa finesse d'esprit ; elle en donna tant, que le peuple lui donna le nom de Finette. Le roi l'aimait beaucoup plue que ses autres filles; e?t il faisait un si grand fond sur Bonbon sens, qucs'il u'avait point eu d'autre enfant qu'elle, M serait parti sans inquiétude ; mais il se défiait autant de la 'conduite de ses autres filles, qu'il se reposait sur celle de Finette. Àmsi , pour tHre sûr des démarches de sa famille, comme il se croyait sûr de eelles de ses sujets, il Jarôt les mesures que je vais dire.
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Vous qui êtes si savante dans toutes sortes d'antiquités , je ne doute pas , comtesse charmante , que vous n'ayez cent fois entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le roi dont je vous parle , étant ami intime d'une de ces habiles femmes , alla trouver cette amie ; il lui représenta l'inquiétude où il était touchant ses filles. «Ce n'est p&, lui dit ce prince , que les deux aînées dont je m'inquiète aient jamais fait la moindre chose contre leur devoir ; mais elles ont si peu d'esprit , elles sont si imprudentes , et vivent dans une si grande désoccupation , que je crains que , pendant mon absence , elles n'aillent s'embarquer dans quelque folle intrigue pour trouver de qui s'amiiser. Pour Finette, je suis sûr de sa vertu; cependant je la traiterai comme le3 autres , pour faire tout égal ; c'est pourquoi > sage fée , je vous prie de me faire trois quenouilles do verre pour mes filles , qui soient faites avec un tel art , que chaque quenouille ne manque pas de se casser sitôt que celle à qui elle appartiendra fera quelque chose contre sa gloire. »
Comme cette fée était des plus habiles, elle donna à ce prince trois quenouilles enchantées, et travaillées avec tous les soins nécessaires pour le dessein qu'il avait. Mais il ne fut pas content de cette précaution ; il mena les princesses dans une tour fort haute, qui était bâtie dans un lieu bien désert. Le roi dit à ses fillesf qu'il leur ordonnait de faire leur demeure dans cette tour pendant tout le temps do son absence, et qu'il leur défendait d'y recevoir aucune personne que ce fût. 11 leur ôta tous leurs officiers de l'un et de l'autre sexe ; et, après leur avoir fait présent des quenouilles enchantées , dont il leur expliqua les qualités , il embrassa les princesses et ferma le? portes de la tour, dont il prit lui-même les clefs , puis il partit.
Vous allez peut-être croire , madame , que ces princesses étaient là en danger de mourir de faim. Point du tout : on avait eu soin d'attacher une poulie à une des fenêtres de la tour, et on y avait mis une corde à laquelle les princesses attachaient un corbillon qu'elles descendaient chaque jour.
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Dans ce corbillon , on mettait leurs provisions pour la journée, et quand elles l'avaient remonté, elles retiraient avec soin la corde dans la chambre.
Nonchalante et Babillarde menaient dans cette solitude une vie qui les désespérait : elles s'ennuyaient à un point qu'on ne saurait exprimer ; mais il fallait prendre patience ; car on leur avait fait la quenouille si terrible , qu'elles craignaient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fit casser.
Pour Finette , elle ne s'ennuyait point du tout ; son fuseau, son aiguille et ses instruments de musique lui fournissaient des amusements ; et outre cela , par l'ordre du ministre qui gouvernait l'État , on mettait dans le corbillon des princesses des lettres qui les informaient de tout ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume. Le roi l'avait permis ainsi ; et le ministre , pour faire sa cour aux princesses , ne manquait pas d'être exact sur cet 'article. Finette lisait toutes ces nouvelles avec empressement, et s'en divertissait. Pour ses deux sœurs , elles ne daignaient pas y prendre la moindre part ; elles disaient qu'elles étaient trop chagrines pour avoir la force de s'amuser de si peu de chose ; il leur fallait au moins des cartes pour so désennuyer pendant l'absence de leur père.
Elles passaient donc ainsi tristement leur vie, en murmurant contre leur destin; et je crois qu'elles ne manquèrent pas de dire , qu'il vaut mieux être né heureux, que d'être né fils de roi. Elles étaient souvent aux fenêtres de leur tour, pour voir du moins ce qui se passait dans la campagne. Un jour, comme Finette était occupée dans sa chambre à quelque joli ouvrage , ses sœurs , qui étaient à la fenêtre , virent au pied de leur tour une pauvre femme vêtue de haillons déchirés, qui leur criait sa misère fort pathétiquement ; elle les priait à mains jointçs de la laisser entrer dans leur château , leur représentant qu'elle était une malheureuse étrangère qui savait mille sortes de choses, et qu'elle leur rendrait service avec la plus exacte fidélité. D'abord les princesses se souvinrent de l'ordre
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qu'avait donné le roi leur père, de ne laisser entrer personne dans la tour ; mais Nonchalante était si lasse de se servir elle-même, et Babillarde si ennuyée de n'avoir que ses sœurs à qui parler, que l'envie qu'eut Tune d'être coiffée en détail, et l'empressement qu'eut l'autre d'avoir une personne de plus pour jaser, les engagea à se résoudre de laisser entrer la pauvre étrangère.
a Pensez-vous, dit Babillarde à sa sœur, que la défense du roi s'étende sur des gens comme cette malheureuse? Je crois que nous la pouvons recevoir sans conséquence. — Vous ferez ce qu'il vous plaira, ma sœur», répondit Nonchalante. Babillarde, qui n'attendait que ce consentement, descendit* aussitôt le corbillon ; la pauvre femme se mit dedans , et les princesses la montèrent avec le secours de la poulie.
Quand cette femme fut devant leurs yeux, l'horrible malpropreté de ses habits les dégoûta : elles voulurent lui en donner d'autres ; mais elle leur dit qu'elle en changerait le lendemain , et que pour l'heure qu'il était elle allait songer aies servir. Gomme elle achevait de parler, Finette revint de sa chambre. Cette princesse fut étrangement surprise de voir cette inconnue avec ses sœurs ; elles lui dirent pour quelles raisons elles l'avaient fait monter; et Finette, qui vit que c'était une chose faite , dissimula le chagrin qu'elle eut de cette imprudence.
Cependant la nouvelle officière des princesses fit cent tours dans le château sous prétexte de leur service , mais en effet pour observer la disposition du dedans ; car, ma-* dame , je ne sais si vous ne vous eh doutez déjà , mais cette gueuse prétendue était aussi dangereuse dans le château que le fut le comte Ory dans le couvent où il entra, déguisé en abbesse fugitive.
Pour ne paft vous tenir davantage en suspens , je vous dirai que cette créature couverte de haillons était le fils aîné d'un roi puissant, voisin du père des princesses. Ce jeune prince , qui était un des plus artificieux esprits de son temps, gouvernait entièrement le roi son père , et il n'avait
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pas besoin de beaucoup de finesse pour cela; car ce roi était d'un caractère si doux et si facile , qu'on lui avait donné le surnom do Moull-Benin. Pour le jeune prince, comme il n'agissait que par artifice et par détours, les peuples l'avaient surnommé liiche-cn-Cautêle , et pour abréger, on disait llichc-Cautêle.
Il avait un frère cadet, qui étaitaussi rempli de belles qualités que son aîné l'était de défauts; cependant, malgré la différence d'humeurs, on voyait entre ces deux frères une union si parfaite, que tout le monde en était surpris. Outre les bonnes qualités de l'âme qu'avait le prince cadet, la beauté de son visage et la grâce de sa personne étaient si remarquables , qu'elles l'avaient fait nommer Bel-à-Foir. C'était le prince de Ricbe-Cautèle qui avait inspiré â l'ambassadeur du roi son père ce trait de mauvaise foi que l'adressede Finette avait fait tomber sur eux. Riche-Cautèle, qui n'aimait déjà guère le roi père des princesses , avait achevé par là de le prendre en aversion ; ainsi , quand il sut les précautions qu# ce prince avait prises à l'égard de ses filles, il se fit un pernicieux plaisir de tromper la prudence d'un père si soupçonneux. Riche-Cautèle obtint permission du roi son père d'aller faire un voyage , sous des prétextes qu'il inventa, et il prit des mesures qui le firent parvenir à entrer dans la tour des princesses , comme vous avez vu.
En examinant le château , ce prince remarqua qu'il était facile aux princesses de se faire entendre des passants , et il en conclut qu'il devait rester dans son déguisement pendant tout le jour, parce qu'elles pourraient bien, si elles s'en avisaient, appeler du monde et le faire punir de son entreprise téméraire. 11 conserva donc toute la journée les habits et le personnage de gueuse do profession, et le soir, lorsque les trois sœurs eurent soupe, Riche-Cautèle jeta les haillons qui le couvraient , et laissa voir des habits de cavalier tout couverts d'or et- de pierreries. Les pauvres princesses furent si épouvantées de cette vue , que toutes se mirent à fuir avec précipitation. Finette et Babillarde , qui étaient agiles, eurent bientôt gagné leur chambre; mais
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Nonchalante , qui avait à peine l'usage de marcher, fut en un instant atteinte par le prince.
Aussitôt il se jeta à ses pieds, lui déclara qui il était, et lui dit que la réputation de sa beauté et ses portraits l'avaient engagé à quitter une cour délicieuse pour lui venir offrir ses vœux et sa foi. Nonchalante fut d'abord si éperdue , qu'elle ne pouvait répondre au prince , qui était toujours à genoux ; mais comme en lui disant mille douceurs et lui faisant mille protestations il la conjurait avec ardeur de le recevoir pour époux dès ce moment-là môme » sa mollesse naturelle ne lui laissant pas la force de disputer, elle dit nonchalamment à Riche-Cautèle qu'elle le croyait sincère, et qu'elle acceptait sa foi. Elle n'observa pas de plus grandes formalités que celles-là dans la conclusion de ce mariage; mais aussi elle en perdit sa quenouille: elle se brisa en mille morceaux.
Cependant Babillarde et Finette étaient dansdes inquiétudes étranges; elles avaient gagné séparément leurs chambres, et elles s'y étaient renfermées. Ces chambre^ étaient assez éloignées l'une de l'autre; et, comme chacune de ces princesses ignorait* entièrement le destin de ses sœurs, elles passèrent la nuit sans fermer l'œil. Le lendemain , le pernicieux prince mena Nonchalante dans un appartement bas qui était au bout du jardin; et là, cette princesse témoigna à Riche-Cautèle l'inquiétude où elle était de ses sœurs , quoiqu'elle n'osât se présenter devant elles, dans la crainte qu'elles ne blâmassent fort son mariage. Le prince lui dit qu'il se chargeait de le leur faire approuver; et, après quelques discours, il sortit , et enferma Nonchalante sans qu'elle s'en aperçût ; ensuite il se mit à chercher les princesses avec soin.
11 fut quelque temps sans pouvoir découvrir dans quelles chambres elles étaient enfermées. Enfin , l'envie qu'avait Babillarde de toujours parler étant cause que cette princesse parlait toute seule en se plaignant , le prince s'approcha de la porte de sa chambre , et la vit par le trou de la serrure. Richè-Cautèle lui parla au travers de la porte , et