LIVRE I. U
grande réputation en Sorbonne, que le professeur étant monté en chaire dans les écoles extérieures , dit à ses écoliers: «Je ne vous ferai point de leçon, parce qu'il voua sera plus utile d'aller entendre le bachelier qui fait sa tentative. Je vous y invite tous , et j'y vais moi-même. » Outre que mon frère avait beaucoup étudié , Dieu lui avait fait la grâce d'entrer si bien et si avant dans l'esprit de la religion , que j'oserais dire que peu de gens ont mieux su que lui le véritable système de la religion chrétienne, M. Beaurin , dont j'ai déjà parlé , venait de fois à autre lui faire des questions et des objections. Mon frère le docteur répondait juste à toutes les difficultés de mon ami , et le renvoyait toujours content. Je me souviens qu'il nie disait un jour : « Quand je vais à M. de Sainte-Beuve ( c'était un excellent homme ) , au bout de deux ou trois arguments il me ferme la bouche avec ces deux mots : aliitudo ! Et voilà qui est fait. M. le docteur, continuait-il en parlant de mon frère, n'en vient point là. Il me mène de vérités en vérités, dont il*me fait voir la liaison; et il me découvre une si merveilleuse économie entre tous les mystères de la religion chrétienne , que je le quitte plein de conviction ; personne ne parle comme lui des choses de la foi. »
Quand il harangua en Sorbonne pour la défense de M. Arnauld, M. le chancelier, après avoir demandé qui il était, comme Ta remarqué mon frère le receveur, dit qu'il souhaiterait qu'il y eût beaucoup de jeunes docteurs de sa force ; à quoi il ajouta ces propres paroles ; « 11 a parlé en avocat, et non pas en docteur. » M. le chancelier voulait dire qu'il n'avait pas battu la campagne , comme la plupart des docteurs , en rapportant de belles citations, mais qu'il était venu au fait et au fond de l'affaire ; ce qui avait charmé de telle sorte M. le chancelier, qu'il avait empoché deux ou trois fois que celui qui tenait le sable, et qui ne laissait opiner chaque docteur qu'un quart d'heure , ne lui imposât silence. Son discours dura près de cinq quarte d'heure , et on attendait qu'il parlât encore , lorsqu'il mit lin à sa harangue.
On jugerait de là qu'il était en grande liaison avec M. Arnauld; cependant lui ayant demandé un jour ce que M. Arnauld répondait à une certaine objection qu'on lui avait faite: «Je n'en sais rien, répondit-il. — D'où vient, lui dis-je , que vous ne le lui avez point demandé ? — Je n'ai jamais parlé à M. Arnauld, me répliqua-t-il. Je n'ai point voulu le voir, pour être assuré , autant qu'on le peut être, que les sentiments que j'ai sur les matières de la grâce ne me viennent point de la chair et du sang ; que ce n'est point l'amitié qui m'engage à soutenir une opinion plutôt qu'une autre , et pour avoir lieu de croire que ce n'est que Dieu seul qui me l'inspire. » Non-seulement il avait peur que la chair et le sang n'eussent part aux sentiments qu'il avait sur les matières de la foi , mais il craignait que ceux avec qui il conversait ne fissent la même chose à son égard, et ne se rangeassent à son opinion par amitié pour lui. On le vit bien dans une circonstance que je vais raconter. Il était fort ami de M. Varet , qui fut depuis grand-vicaire de monsigneur l'archevêque de Sens , qui était un excellent homme. M. Varet , fort jeune encore , et élevé par sa mère , femme très-pieuse , dans la crainte terrible d'être empoisonné par les mauvaises doctrines que l'on voyait se répandre alors dans l'Église , était fort embarrassé sur le fait de mon frère , qu'il était comme obligé de voir souvent, à cause de l'amitié , du voisinage , et de l'alliance qu'il y avait entre sa famille et la nôtre, M. Pépin, notre cousin germain, ayant épousé mademoiselle Varet sa sœur. Il connaissait mon frère pour un très-homme de bien, prêtre et docteur de Sorbonne , mais soupçonné de jansénisme. Mon frère , qui remarqua son embarras , lui dit : « N'êtesvous pas persuadé que la doctrine de saint Augustin , sur la matière de la grâce , est la doctrine de l'Église? — Oui , lui dit M. Varet, et je sais même que les canons du concile de Trente , sur la grâce , sont composés des propres termes de saint Augustin. » Mon frère lui dit ensuite : « Vous n'aurez donc point de répugnance à lire les écrits de ce père sur la matière de la grâce? — Non assurément,
lui dit le jeune Varet. — Lisez-les donc , monsieur , lui dit mon frère; après cela nous parlerons tant qu'il vous plaira sur cette matière. Jusque-là nous n'en dirons pas un mot, s'il vous plaît : nous avons mille autres questions de théologie que nous pourrons examiner en attendant. » Au bout de quelques jours , M. Varet voulut parler de la grâce : mon frère lui demanda s'il avait lu tout saint Augustin sur cette matière. « Non , lui dit M. Varet. — Parlons donc d'autre chose , » lui dit mon frère. Quand M. Varet eut lu tout saint Augustin sur la matière de la grâce, mon frère lui en laissa parler ; mais il trouva qu'il poussait les choses un peu trop loin , et il fut assez longtemps à le faire rentrer dans les justes bornes qu'il faut garder dans cette matière.
Après avoir été exclu de la Sorbonne avec les soixantedix autres docteurs de son même avis , non-seulement il n'y alla plus , mais il ne voulut plus continuer d'aller aux assemblées des prêtres de Saint-Étienne-du-Mont , sa paroisse. Le curé, qui vit que cette assemblée était comme sans âme , mon frère n'y allant plus ( car c'était lui qui proposait et résolvait une grande partie des questions et des cas de conscience qui s'y agitaient ) , le vint prier deux ou trois fois d'assister à ces assemblées. « Comment pouvezvous , monsieur, me faire une telle prière ? lui disait mon frère ; je suis un de ceux dont vous dites , dans votre prône , que la doctrine est empoisonnée , et vous voulez que j'assiste à vos conférences!» Le curé eut beau l'en prier, il crut ne devoir pas répondre à ses instances. Mille gens lui disaient tous les jours qu'il devait signer le formulaire, et qu'un homme comme lui ne devait pas, pour si peu de chose , cesser d'être utile à l'Église, soit en prêchant, soit en confessant, soit en assistant à des conférences ecclésiastiques. À tout cela , il faisait une réponse bien chrétienne et bien sensée : « Dieu, disait-il, n'a que faire de moi pour toutes les choses dont vous me parlez , et je ne dois songer qu'à la seule dont il m'a chargé. Il m'a fait, par sa grâce, docteur de Sorbonne, et je me regarde,
en cette qualité , comme une sentinelle posée pour empêcher qu'il ne passe rien contre la vérité. Je n'ai que cela à faire , et je ferai beaucoup si je m'acquitte bien de cette commission : Dieu pourvoira à tout le reste. » Je me suis servi de cette pensée dans l'éloge de M. Arnauld, où elle est très-juste et tout à fait à sa place. Je puis dire que ce docteur était un très-homme de bien , mort trop jeune pour sa famille et pour le public. Il n'a jamais voulu de bénéfices ; et toute son ambition était d'être professeur de théologie en Sorbonne.
Dans le temps que l'on s'assemblait en Sorbonne pour condamner M. Arnauld , mes frères et moi , M. Pépin et quelques autres amis encore , voulûmes savoir à fond de quoi il s'agissait. Nous priâmes monTrère le docteur de nous en instruire : nous nous assemblâmes tous au logis de feu mon père , où mon frère le docteur nous fît entendre que toutes les questions de la grâce , qui faisaient tant de brtiit, roulaient sur un pouvoir prochain et sur un pouvoir éloigné que la grâce donnait pour faire de bonnes actions. Les uns disent qu'à la vérité , lorsque saint Pier.re pécha , il n'avait pas la grâce qui donne le pouvoir prochain de bien faire , mais qu'il avait la grâce qui donne le pouvoir éloigné , laquelle ne fait jamais faire la bonne action., mais en donne seulement la puissance, et qu'ainsi M. Arnauld avait eu tort devancer qu'on trouvait en saint Pierre un Juste , à qui la grâce sans laquelle on ne peut rien avait tnanquè , parce que saint Pierre avait en lui la grâce qui donne le pouvoir éloigné de bien faire. Les autres soutenaient que le pouvoir éloigné ne produisant jamais la bonne action , et saint Pierre n'ayant point eu la grâce qui la produit, M. Arnauld n'avait point mal parlé quand il avait dit que la grâce sans laquelle on ne peut rien lui avait manqué, puisqu'à parler raisonnablement, le pouvoir .qui ne produit jamais son effet n'est point un vrai pouvoir. Nous vîmes par là que la question méritait peu le bruit qu'elle faisait. Mon frère le receveur raconta cette conférence à M. Vitart, intendant de M. le duc de Luynes ,