‹ Mémoires, contes et autres œuvresChapitre 5 sur 64 · LOTUS I · texte numérisé non relu

LOTUS I

qui demeurait à Port-Roy») , et lui dit que messieurs du Port-Royal devaient informer le public de oe qui se passait en Sorbonne contre M. Arnauld, afin de le désabuser de la croyance où il était qu'on accusait M. Arnauld de choses fort atroces. Au bout de huit jours, M. Vitart vint au logis de mon frère le receveur, qui demeurait arec moi dans la rue Saint-François , au Marais, et lui apporta la première Lettre Provinciale , de M. Pascal, «Voilà, lui dit -il, en lui présentant cette lettre , le fruit de ce que vous me dites il y a huit jours, d Cette lettre, qui ne parle que du pouvoir prochain et du pouvoir éloigné de la grâce , en attira une seconde , et celle-là une autre , jusqu'à la dix-huitième , qui est la dernière des Provinciales. Voilà quel en a été le sujet et l'origine. . *

Reprenons le fil df notre discours. Au mois de juillet de Tannée 1651 , j'allai prendre des licences à Orléans, avec M. Varet, depuis grand-vicaire de monseigneur l'archevêque de Sens, et avec M. Monjot, qui vit encore. On n'était pas en ce temps-là si difficile qu'aujourd'hui à donner des licences, ni les autres degrés de droit civil et canonique. Dès le soir même que nous arrivâmes , il nous prit fantaisie de nous faire recevoir; et, ayant heurté à la porte des écoles sur les dix heures du soir, un valet qui vint nous parler à la fenêtre , ayant su ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous, il nous fit entrer, et alla réveiller les docteurs, qui vinrent au nombre de trois nous interroger, avec leurs bonnets de' nuit sous leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la faible lueur d'une chandelle, dont la lumière allait se perdre dans l'épaisse obscurité des voûtes du lieu où nous étions , je m'imaginais voir Minos , Ëaque et Rhadamante, qui venaient interroger des ombres. Un de nous, à qui l'on fit une question dont il ne me souvient pas, répondit hardiment : Ma~ Irimonium t$l légitima maris et fœmnœ conjunctéo, indivi- 4uam vitœ consuetvdinem continent , et dit sur ce sujet une Infinité de belles choses qu'il avait apprises par cœur. On lui

fit ensuite une autre question, sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres furent aussi interrogés , et ne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avait plus de deux ans qu'ils n'en avaient interrogé de si habiles, et qui en sussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent, que l'on comptait derrière nous pendant que l'on nous interrogeait, fit la bonté de nos réponses. Le lendemain, après avoir vu l'église de Sainte-Croix , la figure de bronze de la Pucelle, qui est sur le pont , et un grand nombre de boiteux et de boiteuses parmi la ville , nous reprîmes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous trois avocats.

J'étudiai et appris sans maître les Institutes , avec le secours des Commentaires de Boskolten. Les Institutes sont uti livre excellent, et le seul que je voudrais qu'on conservât du droit romain. Car, hors ce livre, qui est très-bon pour fortifier le sens commun, hors les ordonnances et les coutumes, qu'il serait utile de réduire à une seule pour toute la France, si cela se pouvait, de môme que les poids et les mesures, je crois qu'il faudrait brûler tous les autres livres de jurisprudence, digestes, codes avec leurs commentaires, et particulièrement tous les livres d'arrêts; n'y ayant point de meilleur moyen au monde pour diminuer le nombre des procès.

Je plaidai deux causes avec assez de succès ; non point parce que je les gagnai toutes deux , car le gain ou la perte d'une cause viennent rarement de la part de l'avocat; mais parce que ceux qui m'entendirent témoignèrent être fort contents , surtout les juges : car, ayant été les saluer sur la fin de l'audience , ils me firent des caresses extraordinaires, entre autres M. Daubray, lieutenant civil, père de la malheureuse madame de Brinvilliers. 11 me pria même de m'attacher au Châtelet, en ajoutant que je recevrais de lui toute la faveur qu'un avocat pouvait en souhaiter. J'eusse peut-être mieux fait de suivre son conseil; mais mes frères me dégoûtèrent tellement de la profession d'avocat, que je

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