‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 19 sur 102 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

M. le Vau par tous les architectes de Paris, et les invita à en venir voir le modèle de menuiserie dans une salle où il était exposé aux yeux de tout le monde; en même temps il invita ces mêmes architectes à faire des dessins de cette façade, promettant de faire exécuter celui qui aurait le mieux rencontré, et que le roi trouverait le plus à son goût. Presque tous les architectes blâmèrent le projet de M. le Vau, et en firent la critique dans des mémoires qu'ils donnèrent. Plusieurs même apportèrent des dessins de leur invention, qui furent aussi exposés dans la même salle où était le modèle du projet de M. le Yau. Mon frère fit un dessin à peu près semblable à celui qu'il donna depuis . et qui a été exécuté. M. Colbert, à qui je le montrai, en fut charmé, et ne comprenait pas qu'un homme qui n'était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau. La pensée du péristyle est de moi, et l'ayant communiquée à mon frère, il l'approuva et la mit dans son dessin, mais en l'embellissant infiniment : ce dessin fut exposé dans la salle comme les autres ; ce fui un plaisir d'entendre les jugements qu'on fît de ce dessin : il fut trouvé beau et magnifique , mais on ne savait à qui l'attribuer. Les plus versés dans ces matières ne connaissaient personne, hors quelques étrangers qu'ils nommaient, qui pût dessiner si promptement ni si correctement. M. Colbert fut très-content du dessin de mon frère : mais pour ne rien oublier dans une affaire de cette conséquence, il résolut de prendre l'avis des plus excellents architectes d'Italie, et de les inviter, comme il avait fait ceux de France, à donner des dessins. On fit des copies des projets de M. le Vau , qu'on envoya à Rome, et que l'on adressa à M. Poussin, peintre ordinaire du roi, et un des meilleurs qu'il y eût alors. IL Colbert m'ordonna de lui faire une lettre, et la voici.

c( Monsieur,

« Vous connaîtrez par cette lettre l'estime particulière que le roi fait de votre mérite. Sa ilajesté ayant résolu d'envoyer à Rome les plans et les élévations de son palais

du Louvre, pour avoir les avis et les pensées des plus fameux architectes qui y font leur demeure; et pour cet effet ayant besoin d'une personne très-intelligente et trèscapable pour les consulter de sa part sur cette matière, elle a cru ne pouvoir remettre le soin de cette affaire en de meilleures mains que les vôtres. Elle a non-seulement considéré que la connaissance parfaite que vous avez de la peinture et de l'architecture vous rendait très-capable de cet emploi, mais aussi que le long séjour que vous avez fait à Rome, joint à votre mérite, vous ayant sans doute attiré l'amitié de tout ce qu'elle a d'excellents hommes, personne ne pourrait mieux que vous en tirer les lumières et les avis qu'on leur demande. Le discours qui accompagne les plans et les élévations que je vous envoie, et qui leur sert d'explication, vous instruira suffisamment des choses sur lesquelles il les faut consulter , et il suffira de toucher quelques observations sur la manière dont je crois que vous devez vous conduire avec eux. J'estime qu'avant de les assembler, il serait nécessaire de les voir, de leur communiquer les dessins à tous séparément, et de les leur laisser même quelque temps pour former leurs idées en particulier, afin qu'il se rencontre plus de diversité dans leurs pensées, afin aussi que chacun ait la gloire tout entière de ce qu'il aura inventé, sans qu'on puisse lui reprocher d'avoir été secouru par l'avis de quelque autre.

« Ensuite, il serait bon de les assembler, si cela se pouvait, et de les entendre approuver ou condamner ce qu'ils auraient proposé les uns et les autres , pour juger en gros de quel côté pencherait l'avis de l'assemblée, et savoir ce qui aurait été le plus généralement approuvé. Je ne limite point le nombre de ceux que vous consulterez ; il faut prendre garde seulement que la chose ne traîne ea longueur, en admettant indifféremment toutes sortes de gens à dire leur avis : d'un autre côté, il faut avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation , comme les signori Pietro di Cortone , Reinaidi , le cavalier Rernin , et quelques autres des plus fameux. II faut les prier tous de don-

ner leur avis par écrit , ce qu'ils feront , je crois , volontiers ; étant malaisé qu'ils aient de l'indifférence pour la gloire qui leur reviendra d'avoir donné des dessins pour le plus beau et le plus superbe palais du monde , et de les voir préférer, en cas qu'on suive leurs avis , à ceux des plus fameux architectes de leur siècle. Mais ce qu'il est nécessaire de leur faire entendre, c'est que quand ils condamneront quelque chose dans les dessins qu'on leur envoie, ils ajoutent les raisons qu'ils en ont; comme aussi quand ils avanceront quelque pensée et quelque dessin , ils l'appuient ou de quelques raisons d'architecture , ou d'exemples considérables. Yoilà de quelle sorte je pense que la chose se doit traiter : néanmoins, comme il se peut rencontrer des difficultés imprévues en s'y conduisant de cette manière , je remets le tout à votre prudence , et vous laisse le choix de l'ordre que vous tiendrez en cette affaire , qui est sans doute trèsimportante , puisqu'il s'agit de mettre en sa perfection le plus bel édifice du monde , et de le rendre digne, s'il se peut, de la grandeur et de la magnificence du prince qui le doit habiter. Je ne doute pas, Monsieur, que la pensée qu'a eue le roi d'achever son palais du Louvre ne vous ait donné bien de la joie, puisqu'il est aisé de remarquer dans ce dessin l'amour que Sa Majesté a pour tous les beaux arts que vous possédez. Il est constant qu'elle a dessein de les mettre dans le plus haut point de perfection où ils aient jamais été, et qu'elle veut que son règne soit fameux , nonseulement par les grandes actions de sa vie, mais aussi par une infinité d'hommes illustres en toute sorte de professions, qui égalent et surpassent même ceux de l'antiquité. Pour cet effet, elle n'oublie rien de tout ce qui peut exciter naturellement la vertu dans le cœur de ceux qui ont quelques dispositions aux grandes choses , et elle leur donne de sa part tous les moyens de se perfectionner. Pour allumer le désir des sciences , elle a gratifié tous les gens de lettres qui avaient quelque réputation extraordinaire. Partout où le mérite a éclaté , non-seulement en France , mais encore dans toute l'Europe, on y a vu paraître en même temps des mar-

ques de sa libéralité royale. A l'égard de la peinture et de la sculpture, que Sa Majesté aime singulièrement, et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire et transmettre son nom à la postérité, elle n'omet rien de ce qui peut les remettre en leur dernière perfection. Ce fut par ce motif si noble et si louable qu'elle établit à Paris , il y a quelques années , une Académie royale de peinture et de sculpture , gagea des professeurs pour l'instruction de la jeunesse, proposa des prix aux étudiants, et donna à cette assemblée tous les privilèges qu'elle pouvait souhaiter. Cette institution n'a pas été infructueuse : il s'y forme des élèves qui promettent beaucoup , et qui donneront quelque jour d'excellents maîtres. Mais parce qu'il semble encore nécessaire aux jeunes gens de votre profession de faire quelque séjour à Rome pour s'y former le goût et la manière sur les originaux et les modèles des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers, et qu'il arrivera souvent que ceux qui ont le plus de génie et de dispositions négligeraient ou ne pourraient en faire le voyage à cause de la dépense , Sa Majesté a résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui seront choisis dans l'Académie, et qu'elle entretiendra à Rome durant le séjour qu'ils y feront. Sa Majesté , considérant encore qu'il serait très-utile pour l'avancement et le progrès de ces jeunes gens d'être sous la direction de quelque excellent maître qui les conduisît dans leurs études, qui leur donnât le bon goût et la manière des anciens, et qui leur fasse remarquer, dans les ouvrages qu'ils copieront, ces beautés secrètes et presque inimitables qui échappent aux yeux de la plupart de ceux qui les regardent , et qui ne sont aperçues que par les plus habiles, pour cet effet Sa Majesté a résolu d'avoir toujours à Rome quelque maître illustre pour avoir le soin et la direction des étudiants qu'elle y enverra, et vous a choisi, Monsieur, et nommé pour celui qu'elle charge présentement de cette conduite. C'est pour cette considération et dans cette vue qu'elle m'a commandé de vous faire tenir la somme de douze cents écus, que vous recevrez par la lettre

Page 1