‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 2 sur 102 · SUR CHARLES PERRAULT. O · texte numérisé non relu

SUR CHARLES PERRAULT. O

lres ti me que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m'est !a plus précieuse, qui esl ma gloire; je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai , de ma part, de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes. » Le savant helléniste Charpentier fut associé à la petite Académie, et spécialement chargé de rédiger cette histoire, dont Charles Perrault avait déjà écrit plusieurs parties sous la dictée même de Colbert. Mais ce projet fut abandonné, et repris plus tard par M"ie de Montespan , qui confia ce travail à Pélisson, Racine et Boileau.

Charles Perrault, que ses attributions avaient placé dans les bonnes grâces de Colbert, devint contrôleur-général des bâtiments; il fut bientôt a portée de servir son frère Claude avec un noble dévouement en lui facilitant l'entrée de l'Académie des Sciences, qui venait d'être créée, et en favorisant l'adoption de ses plans d'architecture pour l'Observatoire et pour le Louvre. Ce fut en 1664 que l'on songea sérieusement à élever la façade de ce palais : les modèles de Levau, premier. architecte du roi , furent soumis à la critique des autres architectes, et ceux-ci invités à présenter des dessins de leur invention : on exposa ces dessins dans une salle du Louvre ; l'un d'eux réunit tous les suffrages : il était de Claude Perrault, qui devait à son frère Charles l'idée du péristyle. « Colbert en fut charmé, et ne concevait pas qu'un homme qui n'était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau. » Néanmoins Coibert résolut de ne pas se décider sans avoir l'approbation des principaux architectes de l'Italie, et il ordonna même à Charles Perrault de faire une lettre au Poussin, qui était alors à Rome, pour le prier de recueillir à ce sujet les avis des meilleurs artistes italiens ; mais cette lettre ne fut pas envoyée, et, par une cabale de cour, le roi écrivit luimême au cavalier Bernin pour îe faire venir en France.

Charles Perrault vit avec peine la préférence accordée au cavalier Eemin, qui arriva en France et y fut recueilli avec des honneurs qu'on n'eût pas rendus à un roi étranger; l'orgueil intolérable de cet artiste acheva d'indisposer contre lui Charles Perrault, qui souffrait impatiemment l'injustice faite à son frère. Quand Coibert lui demanda ce qu'il pensait des dessins que le cavalier avait proposés pour le Louvre quinze jours avant son arrivée, Perrault feignit de ne les avoir pas vus, et ce fut la seule fois, assuret-il dans ses Mémoires, qu'il ne dit pas la vérité au ministre : « C'est quelque chose de fort grand, lui dit Coibert. — Il y a sans doute des colonnes isolées? répondit Perrault. — Non, reprit Coibert; elles sont au tiers du mur. — La perte est-elle fort grande? dit Perrault. — Non, répliqua-t-il ; elle n'est pas plus grande que la porte des cuisines. » Perrault avait prétendune pas connaître les dessins pourmieux les critiquer devantle ministre, et pour lui faire remarquer que le cavalier Bern:n était tombé dans les défauts qu'on reprochait au plan de Levau.

Perrault avait la conviction que «le dessin du cavalier était mal conçu et ne pouvait être exécuté qu'à la honte de la France ; » voilà pourquoi il releva les fautes de ce plan dans un mémoire qu'il transmit à Colbert. Celui-ci le fit appeler dans son jardin et lui dit : « J'ai été surpris du mémoire que

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vous m'avez envoyé: tout ce que vous me marquez est-il vrai, et l'avez vous bien examiné ? — Je ne crois pas, monsieur, répondit Perrault, avoir rien mis qui ne soit comme je l'ai observé; mais n'y aurait-il pas de l'imprudence dans la liberté que j'ai prise ? — Vous avez bien fait, reprit le ministre : continuez ; on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance ; je ne comprends pas, ajoula-l-il, comment cet homme l'entend, de nous donner un dessin où il y avait tant de choses mal conçues. » Dès ce moment , Ja mauvaise intelligence ne fit que s'accroître entre le ministre et le cavalier, qui se plaignait qu'on le traitât de petit garçon.

Charles Perrault, qui soufflait sans cesse à l'oreille de Colbert de nouvelles critiques contre les plans du cavalier, avait souvent à essuyer des paroles dures de la part de ce fier artiste, vis-à-vis duquel il n'osait élever la voix. Un jour qu'il indiquait à Colbert une grossière bévue de l'architecte italien, ce dernier reprit vivement : « On voit bien que monsieur n'est pas de la profession; il ne lui appartient donc pas de dire son sentiment sur une chose dont il ne connaît rien. » Une autre fois, Perrault, dans l'atelier de Bernin , qui travaillait au buste du roi, adressa quelques observations â l'élève occupe à mettre au net le dessin de son maître ; le cavalier entra tout à coup en fureur, dit à Perrault les choses du monde les plus outrageantes, entre autres, qu'il n'était pas digne de décrotter la semelle de ses souliers. « Je m'en plaindrai au roi , ajouta-t-il; quand il irait de ma vie, je veux partir demain et m'en aller. Je ne sais à quoi il tient que je ne donne du marteau dans mon buste , après un si grand mépris qu'on fait de moi .' »

Le cavalier Dernin partit en effet peu de temps après, comblé d'honneurs et de présents ; mais Colbert , qui lui avait fait porter par Perrault lui-même une somme de trois mille louis d'or, amena bientôt le roi à renoncer aux plans fournis par cet étranger, et à les remplacer par ceux de Claude Perrault. Lorsque les dessins de Levau et de Perrault furent mis en présence sous les yeux de Louis XIV, Colbert feignit de préférer le premier; mais le roi, qui tenait surtout à ne paraître influencé par personne, s'écria : w Et moi, je choisis l'autre, qui me semble plus beau et plus majestueux : »

Charles Perrault, satisfait d'avoir remporté une victoire difficile sur les préjugés et sur l'envie, inspira au ministre la pensée de créer un conseil des bâtiments , composé de Levau et du peintre Lebrun, pour surveiller l'exécution du plan adopte: il entra dans ce conseil en qualité de secrétaire; mais Levau et Lebrun ne pouvaient approuver les dessins de Claude Perrault, qui était obligé de faire à tout moment des dissertations d'architecture, afin de défendre sa création. Claude Perrault, par un excès de modestie et de discrétion, ne songeait pas a se faire connaître pour l'auteur du plan qu'on suivait, et Dorbay, élève de Levau, eut l'impudence de publier que ce plan était l'ouvrage de son maître. Les deux frères Perrault avaient « un tel amour pour la paix et pour la coneordn , » qu'ils ne daignèrent pas répondre à ce mensonge audacieux . et ne disputèrent pas même au premier architecte du roi l'honneur d'avoir dessiné la façade du Louvre.

Pendant ces querelles et ces rivalités, Charles Perrault n'avail pas cessé

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de composer différentes pièces en prose et en vers, qui furent d'autant plus applaudies que sa position auprès du ministre et son obligeance naturelle lui avaient fait beaucoup d'amis. Le farouche Boilcau avait donné l'exemple aux louanges en louant le Dialogue de l'Amour et de l'Amitié j qui fut attribué a madame de La Suze. Le Miroir ou la métamorphose d'Or aille, la Chambre de justice de l 'Autour, et surtout le poème de la Peinture, méritaient une partie des éloges qui leur furent décernés. Perrault brillait peu par l'imagination: son style tombait quelquefois dans une platitude triviale et se hérissait d'obscurités ou d'incorrections: mais il se colorait souvent d'images neuves et pittoresques : car Perrault avait le talent d'exprimer avec bonheur des choses qui paraissaient hors du domaine de la poésie, et il alimentait la sienne de détails arides au fond, mais relevés par le choix des mots et par l'adresse avec laquelle il les employait dans ces difficultés qu'il recherchait au lieu de les éviter. Ainsi le poëme de la Peinture renferme d'excellents vers et même d'excellents morceaux, malgré leur froideur et leur genre technique. Charles Perrault, qui était le secrétaire particulier de Colbert, décrivit aussi, par ordre du ministre, la Course de têtes et de bagues, faite par le roi et les princes H seigneurs de sa cour, eu 1662, Paris, 1669, in-fol. : l'habile graveur Chauveau avait exécute les estampes de cette description.

Colbert désira que Perrault fût admis dans le sein de l'Académie française, « afin , lui dit- il , de prendre par votre moyen connaissance de tout ce qui s'y passe, n Perrault sollicita la première place vacante après la mort de La Chambre , et se vit préférer le fils de ce médecin: il fut mécontent du procédé de l'Académie, et se tint à l'écart sans s'opposer à la nomination de Quinault et de plusieurs autres; enfin, l'Académie le nomma pour succéder à l'abbé de Moniigny, bien qu'il n'eût fait aucune sollicitalîon. Son discours de réception fut fort applaudi par ses confrères, et il prit de là occasion de leur cl ire : « qu'il ne serait pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portos aux jours de réception- de même qu'il est très-bon qu'elle les ferme lorsqu'elle travaille à son dictionnaire. » Tous les académiciens. hormis le vieux Chapelain, se rangèrent de cet avis , et à la réception de Fléchier, qui suivit de près celle de Perrault, le beau monde y assista avec une extrême joie.

L'Académie dut encore à Charles Perrault deux innovations importantes : avant lui, les élections avaient lieu sans scrutin, et les nouveaux membres étaient choisis pour ainsi dire à l'amiable; Perrault proposa d'élire par billets, «afin que chacun fût en pleine liberté de nommer ceux qu'il lui plairait. » L'Académie, croyant que cette pensée émanait de Colbert, s'empressa de l'approuver. Perrault inventa même et fit fabriquer à ses frais une petite machine fort commode pour recueillir les voies. Colbert voyait avec peine que les académicien- ne se rendissent pas régulièrement aux assemblées pour travailler au Dictionnaire , « dont on s'occupait depuis plus de quarante ans ; » Perrault lui suggéra une idée qui devait contribuer à rendre l'Académie exacte à ses séances plus que n'avaient fait la pendule, le registre couvert de maroquin, les écritoires, les flambeaux , la cire et le

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concierge donnés par le ministre à la compagnie: ce fut l'établissement de quarante jetons d'argent à distribuer entre les membres présents à chaque assemblée. Ces jetons, frappés exprès, portaient d'un côté la tète du roi, et de l'autre une couronne de laurier, avec cette légende : A l'immortalité, et cet exergue : Protecteur de V Académie française. Cela suffit pour exciter l'émulation des académiciens, qui ne manquaient plus aux assemblées; mais comme quelques-uns venaient encore après l'heure sonnée, Perrault se conforma aux intentions du ministre, en faisant consigner dans le règlement de l'Académie, que quiconque n'arriverait pas au commencement de la séance serait exclu du partage des jetons. Cette mesure accéléra l'achèvement du Dictionnaire, qui pourtant ne vit le jour qu'en 1694.

Charles Perrault avait toute la confiance de Colbert, qui appréciait la capacité et empruntait les lumières de son modeste conseiller dans ce qui concernait les arts et les sciences. Après les conquêtes de Flandre et de Franche-Comté, Colbert voulut ériger un arc de triomphe à la gloire du roi .- Lebrun et Levau eurent ordre de présenter un plan : mais Charles Perrault envoya au ministre un griffonnement qui fut agréé, et qui servit à Claude Perrault pour faire le modèle du monument de la porte Saint- Antoine, démoli en 1716. Riquet, ce grand ingénieur, qui avait réuni les deux mers par le canal du Languedoc , proposa d'amener les eaux de la Loire à Versailes ; mais Charles Perrault jugea du premier coup d'oeil cette entreprise comme impossible, et invita Colbert à ne pas comriiencrr les travaux sans avoir fait niveler le terrain que les eaux devaient parcourir : l'Académie des sciences justifia les prévisions de Perrault, en constatent par le nivellement que les eaux venues de la Loire n'atteindraient pas le pied de la montagne de Satory. Ce débat entre Riquet et Perrault fut peut-être l'origine du conte de Riquel à là Houppe, dans lequel la cuisine du prince se prépare sous terre, et où l'on voit les miracles que peut faire l'esprit.

Le génie des deux Perrault eut à s'exercer dans l'ornement du jardin de Versailles que Louis XIV faisait planter par Lenoslre et La Quintinie : Charles Perrault imagina les bains d'Appollon n pour représenter que le roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé à faire du bien â tout le monde; » Claude Perrault mit en œuvre la pensée de son frère, et dessina les groupes que Giradon, Regnaudin et Guérin sculptèrent en marbre. Les deux frères composèrent ensemble la plupart des grands vases, plusieurs bas-reliefs et quelques fontaines, qui furent exécutés en marbre et e: bronze d'après leurs dessins, à l'admiration du roi et de sa cour.

Cependant Charles Perrault n'avait pas toujours réussi, dans le temps de son plus grand crédit auprès du ministre, à être utile à sa famille : ainsi tous ses efforts ne purent suspendre ni reparer la disgrâce de son frère, le receveur-général, qui avait été force de vendre sa charge en 1664, parce que ses payements au trésor n'étaient pas faits au jour fixé, et qu'il comblait le gouffre de ses propres dettes avec les deniers de l'Éiat. Ce fut en vain que Charles Perrault implora pour son malheureux frère l'indulgence de Colbert, qui l'avait traite « avec une dureté extraordinaire. » Colbert im-

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posait silence aux prières de Charles, qui lui disait en pleurant: « Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit; mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans notre famille, c'est de n'avoir pas assez d'attachement au bien , et de négliger les moyens d'en acquérir. » Colbert refusa de rendre à Pierre Perrault les trois cent mille livres de créance que le receveur-général réclamait du roi « et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose. »

Charles Perrault résolut d'épouser une femme qui lui apportait soixantedix mille livres ; Colbert ne trouva pas cette alliance digne de son favori , et lui offrit de le marier plus avantageusement; mais Perrault saisit cette ouverture pour adresser au ministre une adroite réclamation : « Ce n'est point un mariage d'inclination, dit-il, puisque je n'ai vu la fille qu'une fois; mais je connais le père et la mère depuis plus de dix ans, ils me connaissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux. Je serais bien fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien, qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour vous prier de penser à moi. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des appointements plus forts que je ne mérite; mais je n'ai aucun profit. Tous les marchés qui se font ne me rapportent rien, et j'y mets mon parchemin, ma peine et celle de mon commis, sans en profiter d'autre chose que d'une révérence, très-mal faite le plus souvent. Pour moi, je suis bien aise que cela aille ainsi ; mais il y a tel beau-père qui n'en serait point du tout content.» Colbert, blessé de ce reproche indirect, n'éleva plus aucune objection contre le mariage de Charles Perrault, qui, de ce jour-là, s'aperçut d'un changement à son égard dans la conduite de son protecteur.

Perrault retrouva en deux occasions son ancienne influence sur le ministre. Quand le jardin des Tuileries fut replanté par Lenostrc, Colbert voulut le fermer au peuple, qui avait l'habitude de s'y promener depuis plus d'un siècle; il y alla pour donner des ordres à cet effet, accompagné de Perrault, qui lui dit en marchant : « Vous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin; nonseulement les femmes et les enfants ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher; ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables : les jardiniers peuvent vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici , interrompit brusquement le ministre. — Il y vient, reprit Perrault, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l'air; on y vient parler d'affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux, qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Colbert fut frappé de celte dernière réflexion , et sortit des Tuileries sans en condamner les portes, qui restèrent ouvertes comme auparavant.

Une autre fois, Lulli, ayant obtenu le privilège de l'Opéra, se proposa de l'établir, avec les machines de Vigarani, dans la grande salle de comédie du Palais-Royal ; il pria Perrault d'en demander l'autorisation à Colbert, et Perrault s'acquitta si bien de cette commission, que le ministre lui dit en souriant : « Vous êtes éloquent! » Lulli dut à l'éloquence de son ami le succès de sa requête.

La place de Charles Perrault était alors très-pénible à remplir à cause de l'augmentation du travail, et surtout à cause de la métamorphose opérée dans l'esprit du ministre, qui, « de facile et aisé qu'il était, devint difficile et diffîcultueux. » Colbert, malgré le désir qu'il eut toute sa vie de soulager la misère du peuple, avait été obligé de prêter son nom aux énormes impôts que Louis XIV créa pour faire face à i'extraordinaire des guerres; dès l'année 1670, où il recula devant les dépenses qui épuisaient la fortune publique, il avait vu décroître successivement son autorité dans le conseil du roi : aussi, « lui qui, avant cette époque, entrait dans son cabinet avec un air content et en se frottant les mains de joie, il ne se plaçait guère plus sur son siège pour travailler qu'avec un air chagrin et même en soupirant. » Louis XIV se plaignit du gaspillage effroyable qui avait eu lieu dans les constructions de Versailles, et invita son surintendant des bâtiments à imiter l'économie que Louvois mettait dans les fortifications des places. Colbert essaya inutilement de distribuer tous les ouvrages des bâtiments au rabais ; ces économies malentendues ne produisaient que des embarras, des plaintes et des marchés inexécutables. Perrault, sur qui pesait tout le poids de ces ennuis et de ces occupations, si multipliées « qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister, » se décida enfin à céder les fonctions et le titre de contrôleur-général des bâtiments à M. de Blainville, fils de Colbert: en 1682, il mit en ordre les papiers des bâtiments, les rendit au ministre avec un inventaire exact, et se retira « sans éclat et sans bruit. » Le prix de sa charge, qui valait vingt-cinq mille écus, ne lui fut pas remboursé, et, à la mort de Colbert, en 1683, il ne toucha que vingt-deux mille livres sur les soixantesix mille de la vente de cette charge ; mais Lebrun et Lenostre eurent chacun vingt mille livres de gratification. Une autre injustice, à laquelle Charles Perrault ne fut pas moins sensible, acheva de i'éloigner de la cour et des grands : Louvois, qui le regardait comme une créature de Colbert, ne voulut pas qu'il fît partie de la Petite-Académie des inscriptions et des médailles qu'on reconstituait, et lui donna pour successeur André Félibien.

Charles Perrault supporta sans se plaindre ces disgrâces et ces mortifications; il vivait obscurément dans sa petite maison de la rue Saint-Jacques au milieu de ses fils : là, il prenait soin lui-même de leur éducation , en les envoyant au collège voisin ; il ajoutait ses leçons à celles des régents de classes, et surveillait spécialement les mœurs de ses enfants. Il ne laissait pas néanmoins de continuer dans sa retraite les études et les compositions qu'il aimait ; il se rendait scrupuleusement aux séances de l'Académie, et y faisait des lectures de ses ouvrages, la plupart de peu d'étendue, mais tous remarquables par la variété du genre et par quelque tour de force d'expression. Ces lectures étaient en général écoutées avec plaisir, et l'Académie ne pa-

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raissait pas se rappeler que le nom de Perrault avait souvent fourni une rime à QuiuauH, dans les satires de Bpileau.

Les diflfcreuls ouvrages en prose cl en vers de Charles Perrault avaient été recueillis, en 1075, par Le Laboureur, qui les fil imprimer in-4°, sur le manuscrit original que l'auteur avait dépose dans la bibliothèque de Versailles ; ce recueil est rempli d'allégories et de pièces mythologiques. Perrault composa ensuite, sans doute pour l'instruction de ses enfants, le poème de Saint Paulin, dont les pensées morales sont en plus grand nombre que les bons vers. Le sujet, tiré de saint Grégoire, est fort édifiant, mais trop simple pour remplir six chants d'un poème : Paulin, évèque de Noie, n'ayant pas l'argent nécessaire au rachat du fils d'une veuve, captif chez un roi vandale, se fait esclave à la place de ce jeune homme, qu'il rend à sa mère. Cet ouvrage, publié in-S° en 1686, eut pourtant quelque réputation, moins due au talent du poète qu'à la beauté des gravures de Sébastien Leclerc, et aux allusions de l'epître dédicatoire adressée à Bossuet.

Voici comme Perrault lui-même raconte l'origine de ^a grande querelle des anciens et des modernes qui retentit durant plusieurs années dans la littérature:» Je composai ensuite le petit poème du Siècle de Louis le Grand qui reçut beaucoup de louanges dans la lecture qui s'en fit à l'Académie française, le jour qu'elle s'assembla pour témoigner la joie qu'elle ressentait de la convalescence de Sa Majesté, après la grande opération qui lui fut faite en 1687. Ces louanges irritèrent tellement M. Despréaux, qu'après avoir grondé longtemps tout bas, il se leva dans l'Académie, et dit que c'était une honte qu'on fît une telle lecture, qui blâmait les plus grands hommes de l'antiquité. Huet, évèque de Soissons (depuis d'Avranches), lui dit de se taire, et que s'il était question de prendre le parti des anciens, cela lui conviendrait mieux qu'à lui, parce qu'il les connaissait beaucoup mieux; mais qu'ils n'étaient là que pour écouter. Depuis cette aventure, le chagrin de M. Despréaux lui fil faire plusieurs épurammes qui n'allaient qu'à m'offenser, mais nullement à ruiner mon sentiment touchant les anciens. M. Racine me fit compliment sur cet ouvrage qu'il loua beaucoup, dans la supposition que ce n'était qu'un pur jeu d'esprit qui ne contenait point mes véritables sentiments, et que, dans la vérité, je pensais tout le contraire de ce que j'avais avancé dans mon poëme. Je fus fâché qu'on ne me crût pas, ou du moins qu'on fît semblant de ne pas croire que j'eusse parle sérieusement; de sorte que je pris la résolution de dire en prose ce que j'avais dit en vers. »

Ce Siècle de Louis le Grand est un morceau achevé de poésie descriptive ; les vers ont une facture sévère et harmonieuse ; le style a de la correction et de l'éclat; L'esprit y règne avec la raison. On a souvent cité cette énergique peinture du cours du sang :

L'homme, de mille erreurs autrefois prévenu, Et, malgré son savoir, a soi-même inconnu. Ignorait, en repos, jusqu'aux routes certaines Du ."\leandre vivant qui coule dans ses veines.

Une foule de passages aussi nouveaux, aussi brillants que celui-ci, justi-

fiaient les applaudissements de l'Académie; mais Charles Perrault, par une secrète rancune contre Boileau et les amis du satirique, avait omis à dessein leurs noms dans la liste des principaux poètes de son temps qu'il opposait aux anciens grecs et latins ; il avait vanté les Régnier, les Maynard , les Gombaud, les Malherbe et les Racan ; il avait désigné

Les galants Sarrasins et les tendres Voitures, Les Molières naïfs, les Rotrous, les ïristans ;

il n'avait pas oublié

Le célèbre Corneille, Du théâtre français l'honneur et la merveille;

mais il ne disait pas un mot de Racine, de La Fontaine et de Boileau, qui eussent souffert volontiers le panégyrique des modernes, si l'adversaire de l'antiquité leur avait fait une part d'éloges dont ils étaient bien dignes. Telle fut la véritable cause du déchaînement universel des écrivains contre Perrault et ce qu'on appelait ses hérésies littéraires.

La mésintelligence de Perrault et de Boileau datait de plus loin : lorsqu'en 1671 l'Académie décerna le prix de poésie à une pièce intitulée Le Duel aboli, Perrault, qui ne savait pas encore que cette pièce fût de La Monnoye, en récita des fragments dans une compagnie, et déclara qu'il avait donné son suffrage à ces vers anonymes. «Vous seriez bien attrapé, lui dit l'un des assistants, si la pièce, comme on le croit, était de Despréaux. — Fût-elle du diable, répondit brusquement Perrault, elle mérite le prix et l'aura. »

Perrault avait droit de demander la même impartialité à ses adversaires; mais Boileau, qui soufflait le feu de cette guerre, intéressa l'Académie en corps à défendre les anciens, sous peine de passer pour lopinamboue ; Racine accusa Perrault de n'entendre ni grec ni latin ; Ménage lui-même, qui estimait Perrault comme un des meilleurs poètes qui fût alors, lui lança une épigramme latine et le surnomma le Moderne. Perrault, sans s'émouvoir des grandes colères soulevées contre lui, publia son Parallèle des anciens et des modernes, pour confirmer ses arguments contre les anciens. Ce livre fameux , dont la première partie, imprimée en 1688, regarde les arts et les sciences, produisit un terrible scandale : Fontenelle seul osa soutenir le parti de Perrault ; mais Boileau , Racine, La Fontaine, Longepierre, Huet, Arnauld et d'autres champions illustres, descendirent dans la lice pour rompre des lances en faveur des anciens.

Le Parallèle est en forme de dialogue; trois interlocuteurs, le Président, l'Abbé et le Chevalier, renouvellent la dispute qui avait eu lieu en pleine Académie : le président défend les anciens, l'abbé les attaque, et le chevalier est toujours là pour seconder l'abbé, qui n'est autre que Perrault luimême. Quant au président, il est peint de couleurs si défavorables, qu'on peut reconnaître Boileau dans ce personnage. Ces dialogues sont semés d'observations sensées et de critiques savantes ; mais l'auteur met quelque-

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