‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 3 sur 102 · SUR CHARLES PERRAULT · texte numérisé non relu

SUR CHARLES PERRAULT

fois trop de passion dans ses jugements, malgré l'exquise polilcsse de ses expressions. Charles Perrault ne fut pas effrayé des cris d'indignation que poussait la littérature classique; il poursuivit sa tâche, et fit paraître successivement trois autres volumes de son Parallèle, qui concernent l'éloquence, la poésie, l'astronomie, la géographie, la navigation, la guerre, etc. Cette publication ne fut terminée qu'en 1696.

Pendant ce temps-là, Boileau avait répondu au Parallèle dans ses Réflexions critiques sur Longin, imprimées en 1693. Cette réponse fut tardive, et peut-être n'eût-elle jamais vu le jour, si le prince de Conti, prenant fait et cause pour les anciens, n'avait écrit sur le fauteuil de Boileau à l'Académie : Tu dors, Bnctusl Ces B.cftexions étaient remplies d'acrimonie et de grossières injures qui faisaient mieux ressortir l'urbanité de Perrault. Boileau ne se borna pas à maltraiter Charles Perrault : il alla jusqu'à insulter la mémoire de Claude Perrault, mort en 1688 à l'âge de 75 ans, en prétendant que la façade du Louvre n'était pas l'ouvrage du médecin-architecte. La neuvième Réflexion surpassa encore les précédentes en inconvenance : on y voit que le livre composé par Scaliger contre Homère n'a pas fait honneur à son auteur, « Dieu ayant permis que ce savant homme soit devenu alors un M. Perrault et soit tombé dans des ignorances si grossières, qu'elles lui ontattiré la risée de tous les hommes de lettres et de son propre fils même.» Cette étrange Réflexion finit par un mot du prince de Conti sur le Parallèle: « C'est un livre où tout ce que vous avez jamais ouï louer au monde 'est blâmé, et tout ce que vous avez jamais entendu blâmer est loué. >»

Il y eut encore pendant plusieurs années quantité de lettres et réponses à ce sujet, Boileau toujours acerbe et injuste, Perrault toujours sage et poli. Ce dernier ne sortit de sa modération habituelle que dans la préface de son Apologie des femmes, qu'il opposa, en 1694, à la satire contre les femmes, de Boileau. V Apologie, qui renferme des traits admirables, n'eut pas moins de partisans que la satire. Enfin une réconciliation entre les deux adversaires fut ménagée par l'intervention d'Arnauld, qui mourut sans être témoin de son ouvrage, et au mois d'août 1694, Boileau annonça au public cet événement par une épigramme :

Tout le trouble poétique A Paris s'en \a cesser :

Perrault l'anti-pindarique Et Desprèaux l'homérique Consentent de s'embrasser.

Comme cette réconciliation fut scellée par l'échange réciproque de leurs ouvrages , Boileau dit malignement : « Nous agissons comme les héros d'Homère, qui terminaient leurs combats en se comblant de présents. »

Charles Perrault se consola des blessures que son amour-propre littéraire avait reçues dans ce combat long et acharné, où l'on n'usait pas toujours d'armes courtoises, en composant divers petits ouvrages qui furent lus avec avidité par les juges de la querelle des anciens et des modernes. Outre le Cabinet des Beaux-Arts, in-fol, dont les gravures par Edelinck n'avaient

pas besoin des explications en vers et en prose de Perrault, il publia tour à tour le Génie, épître à Fontenelle; une idylle à La Quinlinie; la Chasse, épître en vers; Peau d'Ane, Griselidis et les Souliails ridicules, contes en vers: Adam ou la Création de l'homme, sa chute et sa réparation, poëme chrétien , etc. Les contes en vers servirent de texte à la malice de Boileau , qui inventa ce titre bouffon : « Le conte de Peau d'Ane et l'histoire de la femme au nez de boudin , mis en vers par M. Perrault , de l'Académie française.

Ce fut sans doute à cause de celte réprobation de Boileau contre les contes de fées, que Perrault n'osa pas imprimer sous son nom le recueil qu'il attribua en 1697 à son fils, Perrault d'Armancour. Un passage écrit par mademoiselle de Lhéritier, en tête de son conte de Marmosan , peut donner à penser que le fils de Perrault avait réellement rédigé les Contes de la mère l'Oue, et que son père s'était borné à les corriger pour les rendre dignes de l'impression. Mademoiselle de Lhéritier, dédiant son conte à mademoiselle Perrault, rapporte les éloges universels accordés à Griselidis, et ajoute : « On fit encore cent réflexions dans lesquelles on s'empressa de rendre justice à ce savant homme, dont il est si glorieux d'être la fille; on parla de la belle éducation qu'il donne à ses enfants; on dit qu'ils marquent tous beaucoup d'esprit ; et enfin, on tomba sur les contes naïfs qu'un de ses jeunes élèves a mis depuis peu sur le papier avec tant d'agréments. » Cependant tout le monde fit honneur de ces contes à l'académicien, malgré la précaution qu'il avait eue de les faire précéder d'une préface à Mademoiselle, où il dit : « On ne trouvera pas étrange qu'un enfant ait pris plaisir à composer les contes de ce recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter. » Elisabeth-Charlotte de Bavière, mère de Mademoiselle, aimait les contes de fées et en racontait souvent; ceux de Perrault furent sans doute goûtés par la petite cour de Madame, qui avait un tact exquis en matière de goût et de littérature. Elle apprécia la grâce simple et spirituelle de ces récits empruntés presque tous à d'anciennes traditions bretonnes, avec un reflet des contes orientaux que traduisaient alors Galland et Petis de La Croix.

Le dernier ouvrage de Perrault fut la collection des portraits et des Éloges des hommes illustres du dix-septième siècle, 1 vol. in-fol., 1696-1701. C'était un bel exemple d'impartialité que Perrault donnait à ses anciens ennemis : il jugea Boileau, Racine, et ceux qui avaient été les plus injustes envers lui, avec une équité inaccessible à toute espèce d'envie et de ressentiment. On peut seulement lui reprocher de s'être excusé, dans un discours préliminaire , d'avoir mêlé à des princes et à des cardinaux les écrivains et les artistes illustres. Les jésuites virent de mauvais œil figurer dans celte galerie leurs antagonistes Arnauld et Pascal, et obtinrent du censeur la suppression de ces deux grands hommes; mais comme on appliquait à cette mesure la phrase de Tacite : « Pnefulgeùanl Cassius atque Bruïus, eo ipso quod effigies eorum non videbaniur, » pour dire que Pascal et Arnauld brillaient par leur absence dans ce livre, les portraits et les notices furent remis à leur place.

SUR CHARLES PERRAULT. lo

Perrault, dont la maison était lo rendez-vous des savants cl des gens de lettres, aimé et estimé de quiconque le connaissait , exclusivement occupé de poésie et de critique, indifférent aux honneurs et satisfait de sa fortune, mourut tranquillement, en philosophe chrétien, dans les bras de ses enfants et de ses amis, le 16 mai 1703.

Madame Dacier, qui était plus que personne intéressée dans la querelle des anciens, a fait de Perrault un éloge que tous ses contemporains ont ratifié: « C'était un homme d'esprit et d'une conversation agréable, et qui a fait quelques jolis petits ouvrages qui ont plu avec raison. Il avait d'ailleurs toutes les qualités qui forment l'honnête homme et l'homme de bien : il était plein de pieté, de probité, de vertu: poli, modeste, officieux, fidèle à tous les devoirs qu'exigent tes liaisons naturelles et acquises : et dans un poste considérable auprès d'un >ies plus grands ministres que la France ait eus, et qui l'honorait de sa confiance, il ne s'est jamais servi de sa faveur pour sa fortune particulière , et il l'a toujours employée pour ses amis. »

Pavl-L. JACOB, bibliophile.

DE

De l'Académie française

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