LIVRE II
quitta comme les autres. Des officiers envoyés de la cour lui apprêtaient à manger sur sa route, et quand il approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. de Chambray, seigneur de Chantelou , maître d'hôtel de Sa Majesté , pour le recevoir, lui tenir compagnie et l'accompagner partout où il irait. M. de Chantelou fut choisi parce qu'il savait très-bien l'italien; qu'il avait été en Italie, où il avait fait amitié avec le cavalier Bernin , et qu'il avait pour lui une estime au delà de ce qui se peut imaginer. Le cavalier arriva en France sur la fin du mois de mai, et M. de Chantelou alla au-devant de lui jusqu'à Juvisi.
On le logea d'abord à l'hôtel de Frontenac, que M. du Metz, intendant des meubles de la couronne, eut ordre de faire meubler pour lui et pour son fils, et où il établit des officiers pour faire sa cuisine et le servir. Il salua le roi le 4 juin 1665, jour de la Fête-Dieu, et en fut reçu aussi bien qu'on le saurait imaginer. Il fit tendre ses dessins dans un cabinet fort propre, où personne n'entrait que lui, M. de Chantelou et M. Colbert. Quelques personnes de qualité, à qui M. Colbert voulut bien donner ce régal, y furent aussi admises. Au bout de quinze jours ou environ, le sieur Fossier , qui avait ordre de fournir au cavalier tout ce qui lui serait nécessaire pour dessiner, me dit que si je voulais, il me ferait voir les dessins du cavalier. J'acceptai son offre, et je vis ses dessins îe lendemain. M. Colbert me demanda si je les avais vus; et je lui répondis que non : je puis assurer que c'est la seule fois que je n'ai pas dit la vérité à ce ministre. «C'est quelque chose de fort grand, me dit-il. — Il y a sans doute des colonnes isolées? lui répondis-je. — Non, reprit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte estelle fort grande? lui dis-je. — Non, répliqua-t-il , elle n'est pas plus grande que la porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable, qui allait à lui faire remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les mêmes défauts que l'on reprochait au dessin de M. le Yau, et de la plupart des autres architectes , et ce fut à cette occasion que je feignis de ne point connaître les des-
sins du cavalier , ces critiques devant avoir plus de force ne les ayant pas vus, que si je les eusse faites après les avoir examinés ; outre que je n'aurais peut-être pas osé en dire alors mon avis avec autant de liberté.
Le cavalier proposa, dès qu'il fut arrivé, de faire lebuste du roi. Ce fut un bon moyen de faire sa cour. On porta chez lui le plus beau bloc de marbre qu'on put trouver. Il travailla d'abord sur le marbre, et ne fit point de modèle de terre, selon l'usage des autres sculpteurs; il se contenta de dessiner en pastel deux ou trois profils du visage du roi, non, à ce qu'il disait, pour les copier dans son buste, mais seulement pour rafraîchir son idée de temps en temps, ajoutant qu'il n'avait garde de copier son pastel, parce qu'alors son buste n'aurait été qu'une copie, qui de sa nature est toujours moindre que son original.
Avant d'aller plus loin, il est bon que je vous fasse le portrait du cavalier Bernin. 11 avait une taille un peu audessous de la médiocre , bonne mine , un air hardi ; son âge avancé et sa grande réputation lui donnaient encore beaucoup de confiance. 11 avait l'esprit vif et brillant, et un grand talent pour se faire valoir; beau parleur, tout plein de sentences , de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il assaisonnait la plupart de ses réponses. Il était fort bon sculpteur ; quoiqu'il ait fait une statue équestre du roi fort misérable, et si peu digne du prince qu'elle représentait, que le roi lui a fait mettre une tête antique \ C'était un médiocre architecte, quoiqu'il s'estimât extrêmement de ce côté-là. Il ne louait et ne prisait guère que les hommes et les ouvrages de son pays ; il citait fort souvent Michel- Ange, et on l'entendait presque toujours dire : Si corne diceva il Michel- A 'gnolo Buonarotli.
Le roi ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il louait peu de choses , et l'ayant dit à l'abbé Butti, grand partisan du
1 Cette figure toute en marbre, d'un seul bloc, est au bout de la pièce des Suisses du jardin de Versailles. A la place de la tête de Louis XIV on y mis une tête de Marcus Curtius, que M. Girardon avait copiée d'après l'antique. (Note de Patte.)