‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 28 sur 102 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Il disait à M. le Nonce que c'était Dieu qui l'inspirait en faisant le dessin du Louvre ; que Michel-Ange n'avait fait en sa vie que neuf ou dix figures, quoiqu'il eût vécu quatrevingt-douze ans; qu'Annibal Carache, pressé de dire son sentiment sur les figures de Michel-Ange , répondit qu'il faudrait avoir vu le corps des hommes du temps de Michel- Ange ; qu'il avait un grand ennemi à Paris , la grande opinion que l'on avait de lui , il concetto che trovo di me; qu'il fallait mesurer l'eau avec une horloge.

Il dit à M. Colbert , qui louait son dessin, qu'il n'en était pas l'auteur, mais que c'était Dieu ;-que Paul III dit un jour : « Quand j'ai refusé la grâce du criminel, mon jugement était là, en montrant son front : Quand je l'ai accordée à ses sœurs, il était ici, en mettant la main sur son cœur»; qu'on ne pouvait emplir une fiole à une grosse fontaine, et qu'un faible génie ne pouvait profiter avec un génie trop fort et trop abondant, Ce génie trop fort et trop abondant, c'était lui; et M. Le Brun était le génie trop faible; c'est ce qu'il dit au sujet du silence qu'il gardait sur les ouvrages de M. Le Brun; qu'il fallait que les écoliers apprissent à dessiner les draperies sur les bas-reliefs ( c'est ordinairement , selon moi , ce qu'il y a de moins bon dans les bas-reliefs antiques ) ; qu'il ne faut point de fleurs aux bordures des tapisseries , ni d'or bruni aux bordures des tableaux, parce qu'ils brillent trop ; ni d'ornement aux niches des figures , parce que ces figures en sont elles-mêmes l'ornement ; que Raphaël commençait à peindre comme le Titien quand il mourut ; c'est-à-dire , à faire des reflets , comme on le voit au portrait de Léon X.

Che le fabriche sono i rltralti deîV animo dei Principi.

Que le peintre Tudesco était tout un autre homme pour les dessins d'argenterie que M. Le Brun.

Je doute , disait-il , que le roi se connaisse encore aux belles choses : il faudrait pour cela qu'il eût vu quelque morceau d'architecture; maintenant qu'il a vu de la sculpture (il entendait parler de son buste), il pourrait mieux en

juger que de l'architecture. Il dit à M. Le Brun qu'il fallait toujours faire les jambes plus longues que courtes : il avait raison, c'était le défaut de M. Le Brun ; que les Espagnols n'aiment en sculpture que le poli, qu'ils appellent lindo.

Un roi dit : « Je yole mes sujets. » Le ministre dit : « Je vole le rob. Le tailleur dit : «Je vole le ministre. » Le soldat : a Je les vole l'un et l'autre.» Le confesseur: «Je les absous tous les quatre.» Et le diable dit: «Je les emporte tous cinq. »

La colonne Trajane a été l'école de Raphaël et de Jules Romain. Michel-Ange disait que si les Lombards avaient bien dessiné , on ne regarderait plus ses ouvrages ni ceux des autres ; mais qu'il n'y avait que Rome où il y eût une colonne Trajane. (Pure forfanterie. Il y a quelques bas-reliefs dans le bas de cette colonne qui sont beaux; et presque tous les sculpteurs , pour se former le goût , en ont de plâtre qui sont aussi bons que les originaux. Le surplus de la colonne ne vaut guère , et depuis qu'on les a apportés moulés en France , il ne s'est pas trouvé un seul peintre ni un sculpteur qui ait été les copier, quoiqu'on ne les ait fait venir que dans cette intention-là.)

M. de Chantelou a dit : que les figures de la colonne Trajane étaient faites avec cette considération , que celles d'en haut paraissent de la même grandeur que celles d'en bas , parce qu'elles sont réduites et faites pour être de la même ouverture d'angles de rayons visuels, ce qui fait que toutes les figures semblent d'une grandeur égale , quoiqu'elles soient toutes différentes les unes des autres. (Le bon homme ne savait ce qu'il disait. Je les ai fait mesurer par M. Girardon, qui m'en a apporté les mesures, les bas-reliefs du bas de la colonne sont de la même grandeur que ceux du haut : il n'y a pas une ligne de différence.)

Le cavalier dit que Yigarani n'avait aucune intelligence ni de la perspective ni du dessin ; que son père sut quelque chose touchant les machines , mais que son fils n'y entendait rien , et qu'il faisait tout par un valet qui en savait plus que lui.

Page 1