‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 30 sur 102 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

bas un temps considérable. Il lui représenta apparemment les principaux inconvénients qu'il y avait à suivre le dessin du cavalier : car après que le roi eut rejoint les seigneurs de sa cour et les courtisans qui s'étaient un peu éloignés pendant qu'il parlait à M. Colbert , il leur demanda ce qu'ils pensaient du dessin du cavalier, dont le modèle en grand et en petit était devant leurs yeux , sans donner aucune marque de ce qu'il en pensait. Messieurs les courtisans furent très-embarrassés ; car on sait qu'ils ne sont presque tous auprès du roi que pour être de son avis , et que pour en exagérer la sagesse à l'envi l'un de l'autre. Comme ils avaient peur de ne pas entrer dans le sentiment du roi , c'était un plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils parlaient sans prendre ni le pour ni le contre : cependant, comme le cavalier ne s'était pas fait aimer , ils penchaient plus vers la critique que vers la louange.

Le roi ne se déclara point, et après une conversation vague et indéterminée qu'il eut avec les seigneurs qui le suivaient, il s'en alla sans rien résoudre, et chacun le suivit sans dire un seul mot.

Trouvant M. Colbert très-embarrassé sur le parti qu'il avait à prendre, je lui représentai qu'il n'avait rien promis au cavalier Bernin, qu'en cas qu'il n'abattit rien de ce que les rois prédécesseurs avaient fait construire; que c'avait toujours été là la condition essentielle et fondamentale ; que néanmoins cet architecte abattait le Louvre entièrement en deux manières, l'une en abattant effectivement les quatre dômes des milieux, lesquels ne pouvaient subsister en exécutant son dessin, et l'autre en couvrant les murs des faces des quatre côtés du Louvre, et en refondant toute l'architecture dont ils sont ornés. Car, ôter les colonnes, les corniches et tous les ornements d'un édifice , ce n'est pas moins l'abattre que c'est ruiner un tableau quand on peint un autre sujet sur la même toile. Ce mémoire était fort pressant et décisif. M. Colbert me fit appeler, et me demanda si j'étais bien sûr de tout ce que j'avais mis dans mon mémoire. « Monsieur, lui dis-je, les choses sont tellement de

la manière que je les ai représentées, que le seigneur Mathias en demeure d'accord. — Gela n'est pas possible , me répondit-il ; faites-le venir, donnez-lui votre mémoire, et qu'il mette en marge ses réponses. » Je le fis venir dans mon cabinet, et avec un crayon qu'il avait, il approuva tous les articles de mon mémoire. Je le menai ensuite dans le cabinet de M. Colbert, à qui il présenta ce mémoire apostille de sa main sur tous les articles. Ce ministre l'ayant lu , se promena assez longtemps dans son cabinet sans parler. 1! rompit enfin le silence en disant : « Le cavalier s'est cm un grand personnage , et nous a pris pour de grands sots ; mais il s'est trompé également et en l'un et en l'autre. Monsieur, continua-t-il en parlant au seigneur Mathias, songez à vous en retourner : je suis content de vous, et je donnerai ordre que vous le soyez aussi. Cependant, monsieur, comme vous voyez bien que son projet était d'abattre le Louvre, contre les conditions sous lesquelles il a toujours dû travailler, et sous lesquelles il est venu en France, comment ne lui avez-vous point représenté qu'il ne les observait pas ? — Je le lui ai représenté plusieurs fois, répondit le seigneur Mathias; mais il m'a toujours répondu que ce n'était pas à moi à raisonner là-dessus, et qu'il ne m'avait amené que pour dessiner et exécuter ses pensées. »

Le seigneur Mathias fut bien payé, et partit promptement, sans que depuis on ait ouï parier ni de lui , ni du cavalier Bernin, au sujet du bâtiment du Louvre. 11 est vrai que le cavalier entreprit de faire une figure équestre pour le roi , qui , selon les promesses qu'il en faisait, devait être la plus belle chose du monde. La figure a coûté des sommes immenses, et lorsqu'elle a été rendue à Versailles, avec des peines et des machines extraordinaires, elle a été trouvée si détestable, que le roi la fit déplacer du lieu où on l'avait posée, et en a fait ôier la tête, à la place de laquelle M. Girardon en a substitué une autre , modelée sur l'antique. On n'a jamais pu savoir pourquoi le cavalier avait si mai réussi dans cet ouvrage: les uns ont dit que l'âge l'avait beaucoup affaibli ; d'autres ont cru que le chagrin de voir

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