‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 31 sur 102 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

son dessin rebuté lui avait fait prendre cette vengeance.

Quoique M. Colbert goûtât fort le dessin de mon frère, il ne laissa pas d'en faire faire un à M. le Vau. Il les présenta tous deux au roi pour choisir celui qui lui agréerait le plus. J'étais présent lorsque ces deux dessins furent présentés ; c'était dans le petit cabinet du roi, à Saint-Germain : il n'y avait que Sa Majesté , son capitaine des gardes, M. Colbert et moi. Le roi les regarda fort attentivement, ensuite de quoi il demanda à M. Colbert lequel des deux il trouvait le plus beau et le plus digne d'être exécuté. Ce ministre dit que s'il en était le maître, il choisirait celui qui n'avait point de galerie (on ne donnait pas encore le nom de péristyle à ces rangs de colonnes qui, posés le long d'un bâtiment, forment une espèce de galerie couverte qui communique à toutes les pièces des appartements ) : ce dessin était celui de M. le Tau, ce qui m'étonna fort. Mais il ne se fut pas plus tôt déclaré pour ce dessin, que le roi dit : « Et moi je choisis l'autre, qui me semble plus beau et plus majestueux. » Je vis que M. Colbert avait agi en habile courtisan, qui voulait donner tout l'honneur du choix à son maître. Peut-être même était-ce un jeu joué entre le roi et lui.

Quelque connaissance qu'eût M. Colbert de la capacité de mon frère dans l'architecture, je m'aperçus qu'il hésitait à faire exécuter son dessin , et qu'il lui semblait étrange de préférer les pensées d'un médecin , en fait d'architecture, aux dessins du plus célèbre des architectes. L'envie des maîtres du métier à Paris ne manqua pas de s'écrier contre cette résolution, et de faire de mauvaises plaisanteries, en disant que l'architecture devait être bien malade, puisqu'on la mettait entre les mains des médecins. Pour lever toutes les difficultés au sujet de l'exécution du dessin de mon frère, je donnai un mémoire à M. Colbert, où je lui proposai de former un conseil des bâtiments , composé de 31. le Yau , premier architecte, qui avait près de trente années d'expérience, de M. Le Brun, qui possédait tous les ;heaux-ads, et qui n'ignorait pas les principes de l'arehi-

6t) MÉMOIRES,

tecture, et de mon frère, auteur du dessin. Je lui persuadai que s'il voulait bien être à la tête de ce conseil , toutes choses réussiraient au delà même de ses espérances. J'eus l'honneur d'être le secrétaire de ce conseil , qui se tenait deux fois la semaine. Le registre où j'écrivais toutes les résolutions que l'on y prenait, et que j'ai rendu avec tous les autres papiers des bâtiments , est plein de choses très- curieuses, et qui seraient très-utiles à ceux qui aiment l'architecture : car mon frère étant presque toujours contredit par M. le Yau et M. Le Brun, était obligé de faire à tout moment des dissertations, ou plutôt des leçons d'architecture, qu'il rapportait par écrit dans l'assemblée suivante. M. le Yau et M. Le Brun ne pouvaient approuver le dessin de mon frère, disant toujours qu'il n'était beau qu'en peinture, et qu'assurément on s'en trouverait mal dans l'exécution , à cause de la trop'grande profondeur du péristyle qui était de douze pieds, et que les architraves, qui poussaient au vide, jetteraient tout à bas : niais on y a si bien pourvu, que rien au monde n'est plus solide , et qu'il n'y a rien de si hardi ni de si beau dans tous les ouvrages de l'antiquité.

Ce conseil des bâtiments et la retenue que nous avions, mon frère et moi, de publier l'auteur du dessin que l'on exécutait, donna la hardiesse au sieur Borhay li élève de

1 On trouve, dans la Bibliothèque du roi, une gravure du dessin que Bf. le Yau présenta en concurrence avec celui de Claude Perrault : ii est d'une composition très-différente, et surtout n'a point de péristyle. Ceux qui, d'après les ennemis de la réputation de Perrault, ont répété que le péristyle du Louvre, l'Observatoire, "Arc de triomphe, sont composés par M», le Vau, ont fait voir qu'ils se connaissaient bien peu au génie et aux talents des artistes, puisqu'ils ne s'apercevaient pas de l'énorme différence qu'il y a entre le goût de ces deux architectes, par la comparaison de leurs ouvrages. Si quelqu'un venait nous dire qu'un tableau du Bourdon est de Rubens, qu'une figure du Puget est de Coysevox, qu'une symphonie de Campra est de Lulli, il ne trouverait assurément aucune créance, parce que chaque auteur a une manière caractéristique qui est telle, que les ouvrages de l'un ne peuvent être attribués à l'autre, sans blesser le jugement de ceux qui ont du goût et des connaissances dans les arts. De même aussi, dans l'architecture, la manière de M. de Brosses n'est point celle de M. Mansard, de M. le Mercier, ni de M. François lilondel, etc. Si la composition du périiiyle

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