LIVRE
rien faire. Nous exécutâmes notre résolution, et, pendant trois ou quatre années de suite, M. Beaurin vint presque tous les jours deux fois au logis , le matin à huit heures jusqu'à onze , et î'après-dînée , depuis trois heures jusqu'à cinq. Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement à ces trois ou quatre années d'études. Nous lûmes presque toute la Bihle et presque tout Tertuilien , l'Histoire de France de La Serre et de Bavila ; nous traduisîmes le Traité de Tertuilien, de V Habillement des Femmes; nous lûmes Virgile , Horace , Tacite , et la plupart des autres auteurs classiques, dont nous fîmes des extraits, que j'ai encore. La manière dont nous faisions la plupart de ces extraits nous était fort utile. L'un des deux lisait un chapitre ou un certain nombre de lignes , et après la lecture il en dictait le sommaire en français, que nous écrivions, en y insérant les plus beaux passages , dans leur propre langue. Après que Fun avait lu et dicté de la sorte , l'autre en faisait autant : ce qui nous accoutumait à traduire et à extraire en même temps. L'été, lorsque cinq heures étaient sonnées , nous allions nous promener au Luxembourg. Comme M. Beaurin était plus studieux que moi, il lisait encore de retour chez lui; et, pendant la promenade, il me redisait ce qu'il avait lu.
Dans ce temps-là vint la mode du burlesque. M. Beaurin, qui savait que je faisais des vers , mais qui jamais n'avait pu en faire, voulut que nous traduisissions le sixième livre de YÉnéide en vers burlesques. Un jour que nous y travaillions, et que nous en étions encore au commencement , nous nous mîmes à rire si haut des folies que nous mettions dans notre ouvrage , '^iq mon frère, celui qui fut depuis docteur de Sorbonne , et qui avait son cabinet proche du mien , vint savoir de quoi nous riions. Nous le lui dîmes ; et comme il n'était encore que bachelier, il se mit à travailler avec nous, et nous aida beaucoup. Mon frère le médecin , qui sut à quoi nous nous divertissions , en voulut être , et il en fit même plus lui seul , à ses heures de loisir, que nous tous ensemble : ainsi la traduction du sixième
livre de Y Enéide s'acheva ; et, l'ayant mise au net le mieux que je pus, il y fit deux estampes à l'encre de la Chine, très-belles. Ce manuscrit est parmi les livres de la ïahlette où il n'y a que ceux de la famille. Cet ouvrage nous donna occasion de faire celui des Murs de Troie , ou de Y Origine du Burlesque , dont le premier livre a été fait en commun et imprimé ; le second n'est que manuscrit , et a été composé tout entier par mon frère le médecin. Le ridicule est poussé un peu trop loin dans ces Murs de Troie ; mais il y a d'excellents morceaux. En gros, le sujet en est bon ; car il est ingénieux de dire qu'Apollon a inventé la grande poésie comme fils de Jupiter, puisque celle poésie s'appelle le langage des dieux ; qu'il a inventé la poésie champêtre ou pastorale pour avoir été berger chez Admète ; et qu'il a imaginé le burlesque pour avoir bâti les murs de Troie avec Neptune , parce que c'est dans les ateliers des maçons et de toutes sortes d'ouvriers qu'il a appris les expressions triviales qui entrent dans la composition du burlesque.
Il ne manque à cette imagination que d'être ancienne , pour être estimée des savants. Il y a deux vers, dans le sixième livre de Y Enéide, qui ont été fort estimés: c'est dans l'endroit où Virgile dit que les héros conservent, dans les Champs-Elysées, les mêmes inclinations qu'ils ont eues pendant leur vie. On voyait là, dit la traduction, le cocher Tydacus ,
Qui, tenant i'ombre d?une brosse, Nettoyait l'ombre d'un carrosse.
Cyrano fut si aise de voir que les chariots n'étaient que des ombres , de même que ceux qui en avaient soin , qu'il voulut absolument nous connaître. Cette pensée était du docteur de Sorbonne.
Votre oncle le receveur- général ayant fait le portrait de votre oncle le docteur, dont je parle ici , je me contenterai de rapporter quelques circonstances de sa vie, qu'il a oubliées. Quand il soutint sa tentative , il était déjà en si