‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 6 sur 102 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

grande réputation en Sorbonne, que le professeur étant monté en chaire dans ies écoles extérieures , dit à ses écoliers : «Je ne vous ferai point de leçon, parce qu'il vous sera plus utile d'aller entendre le bachelier qui fait sa tentative. Je vous y invite tous , et j'y vais moi-même. » Outre que mon frère avait beaucoup étudié , Dieu lui avait fait la grâce d'entrer si bien et si avant dans l'esprit de la religion , que j'oserais dire que peu de gens ont mieux su que lui le véritable système de la religion chrétienne. M. Beaurin , dont j'ai déjà parlé , venait de fois à autre lui faire des questions et des objections. Mon frère le docteur répondait juste à toutes les difficultés de mon ami , et le renvoyait toujours content. Je me souviens qu'il me disait un jour : « Quand je vais à M. de Sainte-Beuve ( c'était un excellent homme ) , au bout de deux ou trois arguments il me ferme la bouche avec ces deux mots : O aliitudo i Et voilà qui est fait. M. le docteur, continuait-il en parlant de mon frère, n'en vient point là. 11 me mène de vérités en vérités, dont il me fait voir la liaison ; et il me découvre une si merveilleuse économie entre tous les mystères de la religion chrétienne , que je le quitte plein de conviction ; personne ne parle comme lui des choses de la foi. »

Quand il harangua en Sorbonne pour la défense de M. Arnauld, M. le chancelier, après avoir demandé qui il était, comme l'a remarqué mon frère le receveur, dit qu'il souhaiterait qu'il y eût beaucoup de jeunes docteurs de sa force ; à quoi il ajouta ces propres paroles : « 11 a parlé en avocat, et non pas en docteur. » M. le chancelier voulait dire qu'il n'avait pas battu la campagne , comme la plupart des docteurs , en rapportant de belles citations , mais qu'il était venu au fait et au fond de l'affaire; ce qui avait charmé de telle sorte M. le chancelier, qui! avait empêché deux ou trois fois que celui qui tenait le sable, et qui ne laissait opiner chaque docteur qu'un quart d'heure , ne lui imposât silence. Son discours dura près de cinq quarts d'heure , et on attendait qu'il parlât encore , lorsqu'il mit fin à sa harangue.

On jugerait de là qu'il était en grande liaison avec M. Arnauld; cependant lui ayant demandé un jour ce que M. Arnauld répondait à une certaine objection qu'oA lui avait faite: «Je n'en sais rien, répondit-il. — D'où vient, lui dis-je , que vous ne le lui avez point demandé ? — Je n'ai jamais parlé à M. Arnauld, me répliqua-t-il. Je n'ai point voulu le voir, pour être assuré , autant qu'on le peut être, que les sentiments que j'ai sur les matières de la grâce ne me viennent point de la chair et du sang ; que ce n'est point l'amitié qui m'engage à soutenir une opinion plutôt qu'une autre , et pour avoir lieu de croire que ce n'est que Dieu seul qui me l'inspire. » Non-seulement il avait peur que la chair et le sang n'eussent part aux sentiments qu'il avait sur les matières de la foi , mais il craignait que ceux avec qui il conversait ne fissent la même chose à son égard, et ne se rangeassent à son opinion par amitié pour lui. On le vit bien dans une circonstance que je vais raconter. Il était fort ami de M. Varefc , qui fut depuis grand-vicaire de monsigneur l'archevêque de Sens , qui était un excellent homme. M. Yaret, fort jeune encore, et élevé par sa mère , femme très-pieuse , dans la crainte terrible d'être empoisonné par les mauvaises doctrines que l'on voyait se répandre alors dans l'Église , était fort embarrassé sur le fait de mon frère , qu'il était comme obligé de voir souvent, à cause de l'amitié , du voisinage , et de l'alliance qu'il y avait entre sa famille et la nôtre, M. Pépin, notre cousin germain , ayant épousé mademoiselle Yaret sa sœur. Il connaissait mon frère pour un très-homme de bien, prêtre et docteur de Sorbonne , mais soupçonné de jansénisme. Mon frère , qui remarqua son embarras , lui dit : « N'êtesvous pas persuadé que la doctrine de saint Augustin , sur la matière de la grâce , est la doctrine de l'Église? — Oui, lui dit M. Yaret, et je sais même que les canons du concile de Trente, sur la grâce, sont composés des propres termes de saint Augustin.» Mon frère lui dit ensuite: « Yous n'aurez donc point de répugnance à lire les écrits de ce père sur la matière de la grâce? — Non assurément,

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