‹ Mémoires, contes et autres uvres de Charles PerraultChapitre 69 sur 102 · PEAU -D^A NE · texte numérisé non relu

PEAU -D^A NE

vie; mais, mon cher fils, sauve la mienne et celle du roi ton père, en me déclarant ce que tu désires, et sois bien assuré qu'il te sera accordé. — Eh bien, madame, dit-il , puisqu'il faut vous déclarer ma pensée, je vais vous obéir; je me ferais un crime de mettre en danger deux êtres qui me sont si chers. Oui , ma mère, je désire que Peau-d'Ane me fasse un gâteau, et que, dès qu'il sera fait, on me l'apporte. ))

La reine , étonnée de ce nom bizarre , demanda qui était cette Peau-d'Ane? «C'est, madame, reprit un de ses officiers qui par hasard avait vu cette fille , c'est la plus vilaine bête après le loup ; une peau noire, une crasseuse, qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons. — N'importe, dit la reine : mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé de sa pâtisserie; c'est une fantaisie de malade; en un mot, je veux que Peau-d'Ane (puisque Peau-d'Ane il y a) lui fasse promptement un gâteau.»

On courut à la métairie , et l'on fit venir Peau-d'Ane , pour lui ordonner de faire de son mieux un gâteau pour le prince.

Quelques auteurs ont assuré que Peau-d'Ane , au moment que ce prince avait mis l'œil à la serrure, les siens l'avaient aperçu : et puis que, regardant par sa petite fenêtre1, elle avait vu ce prince si jeune, si beau et si bien fait, que l'idée lui en était restée , et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs. Quoi qu'il en soit, Peaud'Ane l'ayant vu , ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge, ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue , s'enferma dans sa chambre , jeta sa vilaine peau, se décrassa le visage et les mains , se coiffa de ses blonds cheveux, mit un beau corset d'argent brillant, un jupon pareil, et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine, des œufs et du beurre bien frais. En travaillant , soit de dessein ou autrement, une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte, s'y mêla; et dès que le gâteau fut cuit, s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier, à qui elle demanda des nouvelles du

2Ji peau-d'ane.

prince ; mais cet homme , ne daignant pas lui répondre , courut chez le prince lui porter ce gâteau.

Le prince le prit avidement des mains de cet homme, et le mangea avec une telle vivacité , que les médecins , qui étaient présents, ne manquèrent pas de dire que cette fureur n'était pas un bon signe: effectivement, le prince pensa s'étrangler, par la bague qu'il trouva dans un des morceaux du gâteau; mais il la tira adroitement de sa bouche : et son ardeur à dévorer ce gâteau se ralentit , en examinant cette fine émeraude , montée sur un jonc d'or, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne pouvoir servir qu'au plus joli petit doigt du monde.

11 baisa mille fois cette bague, la mit sous son chevet, et l'en tirait à tout moment , quand il croyait n'être vu de personne. Le tourment qu'il se donna pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague pouvait aller ; et n'osant croire , s'il demandait Peau-d'Ane , qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé, qu'on lui accordât de la faire venir ; n'osant plus dire ce qu'il avait vu par le trou de la serrure , de crainte qu'on se moquât de lui et qu'on le prît pour un visionnaire ; toutes ces idées le tourmentant à la fois , la fièvre le reprit fortement , et les médecins, ne sachant plus que faire, déclarèrent à la reine que le prince était malade d'amour.

La reine accourut chez son fils, avec le roi, qui se désolait : «Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque affligé , nomme-nous celle que tu veux ; nous jurons que nous te la donnerons , fût-elle la plus vile des esclaves. » La reine , en l'embrassant , lui confirma le serment du roi. Le prince , attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours : «Mon père et ma mère, leur dit-il , je n'ai point dessein de faire une alliance qui vous déplaise ; et, pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous son chevet, c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira , telle qu'elle soit ; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude ou une paysanne. »

Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieu-

PËAjfcJ-D'ANE. 2io

sèment, et jugèrent, ainsi* que le prince, que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi ayant embrassé son fils , en le conjurant de guérir, sortit, fit sonner les tambours, les fifres et les trompettes par toute la ville, et crier par ses hérauts, que l'on n'avait qu'à venir au palais essayer une bague , et que celle à qui elle irait juste épouserait l'héritier du trône.

Les princesses d'abord arrivèrent, puis les duchesses, les marquises et les baronnes ; mais elles eurent beau toutes s'amenuiser ' les doigts , aucune ne put mettre la bague. 11 en fallut venir aux grisettes, qui, toutes jolies qu'elles étaient, avaient toutes les doigts trop gros. Le prince, qui se portait mieux, faisait lui-même l'essai. Enfin , on en vint aux filles de chambre : elles ne réussirent pas mieux. Il n'y avait plus personne qui n'eût essayé cette bague sans succès, lorsque le prince demanda les cuisinières, les marmitonnes, les gardeuses de moutons : on amena tout cela ; mais leurs gros doigts rouges et courts ne purent seulement aller par delà l'ongle.

«À-t-on fait venir cette Peau-d'Âne qui m'a fait un gâteau ces jours derniers?» dit le prince. Chacun se prit à rire , et lui dit que non , tant elle était sale et crasseuse. « Qu'on l'aille chercher tout à l'heure , dit le roi ; il ne sera pas dit que j'aie excepté quelqu'un. » On courut, en riant et se moquant, chercher la dindonnière.

L'infante, qui avait entendu les tambours et le cri des hérauts d'armes, s'était bien doutée que sa bague faisait ce tintamarre ; elle aimait le prince ; et, comme le véritable amour est craintif et n'a point de vanité, elle était dans la crainte continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut donc une grande joie quand on vint la chercher, et qu'on heurta à sa porte. Depuis qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt propre à mettre sa bague, je ne sais quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement, et à mettre son beau corps d'argent, avec le

1 Rendre menu.

jupon plein de falbalas , de dentelles d'argent* semé d;émeraudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte , et qu'on l'appelait pour aller chez le prince, elle remit promptcment sa peau d'âne, ouvrit sa porte; et ces gens, en se moquant d'elle, lui dirent que le roi la demandait pour lui faire épouser son fils : puis, avec de longs éclats de rire, ils la menèrent chez le prince, qui lui-même, étonné de l'accoutrement de cette fille, n'osa croire que ce fût elle qu'il avait vue si pompeuse et si belle. Triste et confondu de s'être si lourdement trompé : « Est-ce vous , lui dit-il , qui logez au fond de cette allée obscure, dans la troisième basse-cour de la métairie ? — Oui, seigneur, répondit-elle. — Monlrez-moi votre main » , dit-il en tremblant et poussant un profond soupir...

Dame ! qui fut bien surpris ? Ce furent le roi et la reine , ainsi que tous les chambellans et les grands de la cour , lorsque de dessous cette peau noire et crasseuse sortit une petite main délicate, blanche et couleur de rose, où la bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde ; et par un petit mouvement que finfante se donna, la peau tomba, et elle parut d'une beauté si ravissante, que le prince, tout faible qu'il était, se mit à ses genoux, et les serra avec une ardeur qui la lit rougir ; mais on ne s'en aperçut presque pas, parce que le roi et la reine vinrent l'embrasser de toute leur force , et lui demander si elle voulait bien épouser leur fils. La princesse , confuse de tant de caresses et de F amour que lui marquait ce beau jeune prince, allait cependant les en remercier, lorsque le plafond s'ouvrit, et que la fée des Liîas, descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom , conta, avec une grâce infinie, l'histoire de l'infante.

Le roi et la reine, charmés de voir que Peau-d'Ane était une grande princesse, redoublèrent leurs caresses ; mais le prince fut encore plus sensible à la vertu de la princesse, et son amour s'accrut par cette connaissance.

L'impatience du prince pour épouser la princesse fut telle, qu'à peine donna-t-il le temps de faire les préparatifs

t>£AU-P*ANE. 217

convenables pour cet auguste hyménée. Le roi et la reine, qui étaient affolés de leur belle-fille, lui faisaient mille caresses, et la tenaient incessamment dans leurs bras; elle avait déclaré qu'elle ne pouvait épouser le prince sans le consentement du roi son père : aussi fut-il le premier à qui on envoya une invitation, sans lui dire quelle était l'épousée; la fée des Lilas, qui présidait à tout, comme de raison, l'avait exigé, à cause des conséquences. Il vint des rois de tous les pays; les uns en chaise à porteurs, d'autres en cabriolet; de plus éloignés, montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles; mais le plus magnifique et le plus puissant fut le père de l'infante, qui heureusement avait oublié son amour déréglé, et avait épousé une reine veuve, fort belle, dont il n'avait point eu d'enfant. L'infante courut au-devant de lui ; il la reconnut aussitôt, et l'embrassa avec une grande tendresse, avant qu'elle eut le temps de se jeter à ses genoux. Le roi et la reine lui présentèrent leur fils , qu'il combla d'amitiés. Les noces se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux, peu sensibles à ces magnificences , ne virent et ne regardèrent qu'eux.

Le roi , père du prince , fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant la main, le plaça sur son trône, malgré la résistance de ce fils si bien né : il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois mois ; mais l'amour des deux époux durerait encore, tant ils s'aimaient, s'ils n'étaient pas morts cent ans après.

MORALITÉ

Le conte de Peau-d'Ane est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères-grand's,

On en gardera la mémoire.

CONTES EN VERS

CONTES EN VERS

Page 1